La vidéo amateur au journal télévisé (2/2)

Par Ulrike Lune Riboni - 4 novembre 2013 - 22:21 [English] [PDF] 

Je souhaite proposer ici un extrait (découpé en deux billets) d’une étude que j’ai réalisée en 2011. Si certains éléments nécessiteraient d’être mis à jour (2 ans et tout est déjà à revoir!), il me semble que les dynamiques générales restent les mêmes. Voir également sur le sujet les deux billets, entre autres, d’André Gunthert “La faute aux amateurs” et “Ne parlons plus des amateurs“.


DOMESTICATION DES AMATEURS ET DE LEURS CONTENUS

Du « contenu amateur professionnalisé »

Dans l’urgence de la production de l’information, confrontées à un matériau dépourvu des codes établis, plusieurs chaînes se sont en effet illustrées par leur utilisation erronée de ces images. Ainsi, le lundi 2 janvier 2009, le Journal Télévisé de France 2 de 13h diffuse des images amateurs pour illustrer l’offensive israélienne. Suite à la contribution d’un utilisateur de son site qui lui même relaie les révélations d’un blogueur anglophone, Le Post révèle quelques jours plus tard que ces images datent en réalité de 2005. « Nous avions travaillé trop vite, mais il n’est pas impossible qu’on ait voulu nous ­tromper : nous avions eu l’info par un coup de fil anonyme, nous indiquant l’adresse ­Internet où nous pouvions trouver les images (…)» affirme Etienne Leenhardt1.

En décembre, c’est un cliché sensé représenter des manifestants contre le régime de Téhéran que diffuse France 2 avant de découvrir qu’il avait été réalisé six mois plus tôt au Honduras. Suite à l’affaire, le président du Conseil supérieur de l’Audiovisuel, Michel Boyon, pointera la dérive lors de ses vœux, le 27 janvier: «Nous avons un souci premier sur Internet, qui est la question de l’utilisation de certaines images ou certaines vidéos par les chaînes de télévision, images qui ont été captées sur Internet et qui se trouvent être des images inappropriées ou de mauvaises images»2

Les fact-checker, ces journalistes de formation, qui vérifient les informations quelles qu’en soient l’origine, des agences de presse aux enquêtes de leurs collègues, sont ainsi de plus en plus nombreux. Le quotidien allemand Der Spiegel serait le numéro un mondial de ce phénomène avec 80 fact-checker à temps plein dans sa rédaction. En France où cette tradition peine à s’installer, des systèmes de vérification, plus ou moins sophistiqués ou approfondis, se mettent lentement en place, à tous les niveaux de récupération des images.

Pour le redacteur en chef de Citizenside3, leurs utilisateurs n’étant « pas des journalistes amateurs mais des témoins », il s’agit de proposer du « contenu amateur professionnalisé », c’est à dire, « revu » par des journalistes selon plusieurs étapes d’authentification. Le formulaire d’envoi et l’historique du compte utilisateur sont analysés : l’utilisateur est-il toujours au même endroit, quels types d’informations a – t’il précédemment fournies, utilise – t’il toujours le même appareil… ? Les métadonnées contenues dans l’image sont ensuite privilégiées : l’heure, la date, le type de fichier, la taille du fichier -plus elle est importante plus il est susceptible d’être l’original, ou éventuellement le logiciel utilisé pour altérer les images. En cas de compression apparente, l’image non compressée est requise pour vérifier que la personne possède la version originale. Le contact direct est ensuite établi par mail ou par téléphone. « C’est l’équivalent de la vérification de témoignage que fait tout journaliste » affirme le rédacteur en chef. Dans ce processus, des taux ou indices de « fiabilité » sont également générés.

Aux Observateurs de France 24, les vidéos sont d’abord envoyées aux utilisateurs présents sur place ou qui sont susceptibles de bien connaître le terrain. Ceux-ci perçoivent une rémunération pour ce travail de vérification. Ensuite le contact téléphonique avec l’ « observateur » est privilégié, ne serait-ce que pour vérifier la cohérence de l’indicatif téléphonique. La démarche semble donc plus « relationnelle », comme l’affirme le rédacteur en chef des Observateurs qui déclare se comporter comme « n’importe quel journaliste avec ses sources » qui établit lentement une « relation de confiance » avec son informateur4.

Des badges en guise de carte de presse.

Si le communautés web des chaînes et des agences sont d’abord destinées à faciliter les processus de vérification en installant un « contrat de confiance » avec les contributeurs, elles servent également d’autres enjeux. Il s’agit par exemple de resserrer les liens avec le téléspectateur en jouant sur le sentiment d’appartenance, « d’engranger des scoops et de trouver des angles différents » ou de « constituer une base de données de témoins qui n’auront pas été́ interrogés par les concurrents »5

En étudiant plus précisément les règles de fonctionnement de ces sites, il apparaît qu’un autre mécanisme se met en place, permettant un tout autre type de contrôle des contenus.

La plupart des sites proposent des pages de « conseils » ansi que des règles d’utilisation. Sur le site de CNN, les guidelines, littéralement les « lignes guides » ou directives, établissent un certain nombre de critères qui doivent être respectés pour permettre la publication d’un contenu : il doit être « à vous », être « vrai » et « nouveau et intéressant »6. Le toolkit, boîte à outil, définit ensuite les « ingrédients pour une bonne histoire »7. On y trouve tout d’abord la nécessité d’inclure les éléments classiques du journalisme, les « 5W » : « Your story needs to include the basics. That’s who, what, where, when, why and how. It needs to be true, and it needs to be fair.8 » Ensuite, le point central souligné par CNN est l’émotion : « Get at the emotion, it feels real. (…) Think about how you can use images, sound and words to express the emotional range of a story and its characters.9 »

Les conseils aux amateurs sont donc bien plus que des règles d’utilisation d’un site, ce sont de véritables déclarations d’intention. On parle ici d’histoires, de personnages, de faire vrai, d’émotion, définissant à demi-mots ce qui pourrait être une ligne éditoriale.

Les communautés web de Citizenside, iReport ou Les Observateurs sont par ailleurs toutes basées sur un système de promotion.

Sur Citizenside, ce sont des cocardes qui représentent des « grades de reporters » attribués ainsi :

« Vous participez à Citizenside ? On vous donne des points. Vous accumulez des points ? On vous donne des grades. (…) Lorsque vous atteignez des grades élevés, nous pouvons vous donner des privilèges (…) »10

Captures d’écran de « grades de reporters », http://www.Citizenside.com, 20/03/2011

Points, grades et privilèges sont donc proposés pour stimuler les contributeurs.

(MAJ: Aujourd’hui, Citizenside s’est aligné sur le fonctionnement de CNN. Les grades sont représentés par des badges qui fonctionnent sur le même principe que ceux d’ iReport tout en jouant sur la terminologie des échelons professionnels  du journalisme: “pigiste”, “correspondant local”, “envoyé spécial”11)

Sur CNN, des statistiques d’activité, en particulier le nombre de mises en ligne (« iReports uploaded ») par rapport au nombre de diffusions effectives sur la chaîne (« iReports on CNN »), composent les profils des utilisateurs.

Capture d’écran du profil d’un iReporter, http://ireport.cnn.com, 20/03/2011

Des « badges » sont ensuite attribués au contributeur pour un certain nombre de mises en ligne, de diffusion sur CNN, de visualisations de ses contenus par des utilisateurs ou de nominations pour les « award », des prix attribués aux iReporter tous les ans.

Capture d’écran des « badges » d’un iReporter, http://ireport.cnn.com, 20/03/2011

Sur les Observateurs de France 24, c’est un unique badge « observateur » qui signifie le contributeur comme officiellement reconnu par la rédaction. Les « observateurs » seraient environ 2000. Leur sélection est faite au cas par cas. S’ils fournissent plusieurs informations « validées » ils obtiennent le badge « observateur ». Il peut également leur être retiré, comme ce fut le cas pour un saoudien qui avait fournit des images d’une manifestation qu’il n’avait pas faites lui même.

*

L’influence grandissante des amateurs à tous les niveaux de la production de contenus, va de pair, sans en être forcément la cause, avec une transformation profonde du travail des professionnels, et une  remise en cause de leur statut. Le journaliste n’est plus le seul détenteur de la vérité et la méfiance vis à vis des médias continue de s’enraciner. Cependant, en terme d’images au moins, il apparaît que le système médiatique soit pour l’instant tout à fait capable de s’adapter et de produire de nouveaux processus performants de récupération. En effet, les chaînes se fournissent en images amateurs directement « on the scene », si c’est possible, sur internet et les réseaux sociaux en particulier, mais tendent surtout à développer leurs propres outils. L’enjeu est double : promotion et fidélisation, les amateurs étant avant tout une audience potentielle, et contrôle à la fois de la circulation et de la production.

Le système de notation avec « primes » de reconnaissance, appliqué avec quelques variantes par tous les professionnels traitant des vidéos amateurs, induit par ailleurs un rapport pyramidal : la visibilité se gagne et la crédibilité se mesure. En résulte une hiérarchisation qui ne concerne pas seulement l’information, mais qui la fournit : les « bons points » permettent de classer « ChrisMorrow » devant « Richard12321 »12. L’influence sur les pratiques est directement mesurable. En effet, dès le milieu de l’année 2011, les vidéos contenant des informations temporelles ou spatiales, filmées dans le but explicite de faciliter les processus médiatiques de vérification, se sont multipliées, pas seulement sur les plateformes, mais également sur les sites « neutres » comme Youtube. Il s’agit ainsi de cadrer le nom de la rue, la date sur l’en tête du journal ou parfois même sa propre carte d’identité. Les adresses directes aux médias, généralement à CNN, et en anglais, se sont multipliées également.

Au delà des cocardes et des badges, c’est la diffusion télévisuelle dans le Journal Télévisé qui s’apparente à une reconnaissance de légitimité ou de professionnalisme. Et comme l’identité du JRI n’est jamais révélée, les contributeurs resteront “Oservateurs”, “iReporter” ou plus simplement “amateur” dans le bandeau accompagnant leurs images dans le JT.

Enfin, si l’accès direct aux images semble mettre en péril la place des intermédiaires historiques, l’astreinte à vérification et certification permet au contraire la pénétration de nouveaux fournisseur au côté d’acteurs monopolistiques et le développement de nouvelles professions d’expertise. Les nouvelles pratiques ouvrent in fine de nouveaux marchés et l’ « autorité journalistique » apparait alors à peine ébranlée.

Lire la première partie : La vidéo amateur au journal télévisé (1/2)

  1. Responsable du service enquêtes et reportages de France 2, MARZOLF, 2010 []
  2. ROCHEGONDE (de) Amaury. (11/02/2010), « Le JT et la peur de l’amateur », in Stratégies Magazine, n°1576, http://www.strategies.fr/content/actualites/print.php?id_actualite=132534W,  (consulté le 12/03/2011). []
  3. Entretien réalisé à Paris, 22 mars 2011. []
  4. Entretien réalisé à Issy Les Moulineaux, 14 mars 2011. []
  5. Aurélien Viers alors rédacteur en chef de Citizenside, en 2009 in BEUTH Marie-Catherine, « Les chaînes d’information invitent les internautes », Le Figaro.fr, 22 avril 2009, http://www.lefigaro.fr/medias/2009/04/22/04002-20090422ARTFIG00428-les-chaines-d-information-invitent-les-internautes-.php (consulté le 06/01/2011 []
  6. «  It’s yours. Your iReports should be made up of your own words and images, or those that you have the rights to use.- It’s true. iReports should be about real events, or real opinions on events. It’s not news if you make it up. – It’s new and interesting. The best iReports teach us something new or start a fresh discussion. », Community guidelines, plateforme iReport de CNN, http://ireport.cnn.com/guidelines.jspa (consulté le 12/03/2011). []
  7. « Ingredients for a good story », http://ireport.cnn.com/toolkit.jspa, (consulté le 12/03/2011). []
  8. « Votre histoire doit inclure les bases. C’est où, quand, comment, pourquoi, qui et quoi. Elle doit être vraie et honnête.  » []
  9. « Allez à l’émotion, ça sonne vrai. (…) Pensez à comment vous pouvez utiliser les images, sons et mots pour exprimer la portée émotionnelle d’une histoire et de ses personnages ». []
  10. « Les grades de reporters Citizenside », http://www.Citizenside.com/fr/comment-vendre-photos-videos/grades.html (consulté le 20/03/2011) []
  11. http://www.citizenside.com/fr/reporter-photo-video/jnicey.html []
  12. Deux utilisateurs de iReport. []

Une Réponse à “ La vidéo amateur au journal télévisé (2/2) ”

  1. Très intéressant. Merci pour cette exploration documentée d’un phénomène dont on peine à mesurer l’ampleur effective.