Circulations

Par Ulrike Lune Riboni - 6 novembre 2013 - 12:56 [English] [PDF] 

Si on doutait encore de la circulation des moyens d’action,  Facebook ce matin apporte un bel exemple…

Plusieurs journaux en ligne témoignent depuis environ deux jours d’une nouvelle pratique contestataire inventée par les espagnols (à vérifier sans doute) qui consiste à écrire des messages sur les billets de banque. Ce sont des critiques sous forme de phrases lapidaires mi-slogan mi-tweet, destinées aux banquiers, aux politiciens ou aux concitoyens. On y trouve par exemple:

“Les politiciens et les banquiers sont une honte à la Nation”

“Aux politiciens et banquiers. Comme je sais que ce billet se retrouvera dans vos mains, j’y joins un message. Les voleurs sont des fils de pute”

“Si vous n’y prenez pas garde, les journaux finiront par vous faire haïr les opprimés et adorer les oppresseurs”, Malcom X

Le choix du billet de banque est une trouvaille pour le moins étonnante. Quoi de mieux pour adresser une critique “directe”, ou tout du moins fortement symbolique, à la Finance? La pratique vise explicitement la circulation, au travers d’un des médium les plus mobile qui soit, les euros étant en outre susceptibles de sortir du cadre national. Par ailleurs, ne s’agissant de rien d’autre finalement que d’un “bout de papier”, l’idée des messages secrets, entre le billet doux de l’école et le tract du résistant, semble réinventée. En effet, contrairement au graffiti que chacun peut lire quand il passe devant, l’écriture passe ici “de la main à la main” dans un rapport individualisé: le message s’adresse à son porteur.

Dans les journaux francophones, c’est semble-t-il Euronews qui est la première à témoigner de cette pratique sur son site le 4 novembre:

Capture d'écran de l'article sur le site d'Euronews

Le Monde et Rue 89 relaient l’information le lendemain.

À peine quelques jours plus tard, ce matin 6 novembre, voilà ce que je trouve sur Facebook:

Capture d'écran d'une publication d'un de mes contacts Facebook

Le fait que la photo en question soit mise en ligne sur Facebook est significative. L’action “sur le terrain” est immédiatement relayée en ligne, ici semble-t-il avant même que les billets ne soient “lachés dans la nature”. La mise en ligne de la photo précède donc l’action. Elle “atteindra” au moins 44 personnes (nombre de like à 10H30) en moins de temps qu’il ne faut pour que le premier billet ait circulé entre trois mains différentes. La suite pourrait être la publication en ligne de photographies prises par d’autres internautes quand ils trouveront un de ces billets. Ou des tweets retranscrivant les messages comme c’est le cas pour les billets espagnols.

Reste à savoir par qui précisément cette circulation a été permise. Par un article d’un journal en ligne? Espagnol, français ou tunisien? Par un journal papier en Tunisie?  On pourrait aussi imaginer que la personne à l’origine de cette initiative en a eu vent par un ami qui voyageait en Espagne. Ou encore par un “ami” Facebook. Ou encore que la pratique en Tunisie a précédé l’espagnole… sans bénéficier de couverture médiatique. Sans cette réponse il est difficile d’évaluer la forme et la vitesse de la propagation. Mais il y a bien eu propagation.

Soyez donc attentifs à votre monnaie dans les prochains jours. Si vous trouvez un billet de 5 euros avec un message écrit en espagnol, vous aurez une idée de la vitesse de propagation de l’argent. Si le message est en français, vous aurez une idée de la vitesse de propagation… des idées.

Mise à jour du 7 novembre: Grâce au signalement de Perrine Massy (voir commentaire ci-dessous), il est possible d’affirmer que la pratique a été expérimentée en Tunisie en 2005 et plus spécifiquement en 2011. Elle aurait donc précédé de plusieurs années l’expérience espagnole! La version “Ennahda dégage” ne serait qu’une reproduction de cette campagne précédente… Ou d’une autre? Nous voilà revenus à “qui a commencé?”.

Capture d'écran de l'évènement Facebook tunisien de 2011

En 2009 la pratique aurait été expérimentée en Iran et en Chine. En 2011 on trouve au moins quatre campagnes sur Facebook: une française en juin, une américaine en juillet, la tunisienne précédemment citée en juillet également, et une autre (francophone) encore en décembre. (Source) On trouve également une version “Anonymous” avec un tampon en forme de masque de V pour Vendetta pour marquer les billets, ou encore une vidéo qui se revendique du mouvement Occupy (réalisée semble-t-il par un canadien). Plusieurs “collections” de photos de billets porteurs de messages résultat de ces campagnes sont accessibles en ligne: sur une page Facebook francophone (2011-2012) et sur un blog personnel.

Capture d'écran de l'évènement Facebook espagnol de 2011

Citations

Les  “évènements” Facebook de 2011 ont tous le même titre “Montre ton indignation sur les billets de banque” sauf pour l’évènement américain intitulé “America 1$ protest“. Les quatre évènements ont cependant en commun de mettre en garde sur la méthode à adopter pour ne pas abimer les billets. Deux d’entre eux renvoient directement au textes de la législation européenne.

L’initiative française de juin 2011 déclare dans le texte de présentation de l’évènement: “Cet évènement reprend celui lancé en Espagne: https://www.facebook.com/event.php?eid=224151774278091. Une partie du texte renvoie explicitement au texte espagnol :“Estamos haciendo algo grande, vamos a hacerlo infinito” traduit mot à mot: “Nous somme en train de faire quelque chose de grand ; nous allons en faire quelque chose d’illimité..” Le texte fait également état de l’expérience iranienne: “En Iran, ce type d’action a fonctionné, le pays a été inondé de billets aux slogans contestataires. Pourtant c’est bien là bas qu’il est très risqué d’accepter ce genre de billets pour les commerçants.”

Capture d'écran de l'évènement Facebook français de 2011

Dans le texte de l’évènement tunisien, aucune citation explicite. On retrouve pourtant à nouveau la citation mot à mot ainsi qu’une partie entre guillemets présente également dans le texte français:

“Si il est subversif d’écrire sur les billets de banques,
alors c’est un acte révolutionnaire.
L’argent passe dans toute les mains, celle du riche, du pauvres, indépendamment de la couleur de peau, des croyances, des idées, des sentiments, des peurs, des espoirs.
Alors l’argent est le parfait moyen de communication, pour le désespoir de cette société.
Car l’argent est notre loup, notre chaîne, notre prison, notre maître, notre triste illusion de liberté. Notre ennemie commun.”

La référence n’est donc pas la campagne “Yezzi Fock” de 2005.

Enfin, l’évènement américain ne cite lui aucun texte précédent.

Capture d'écran de l'évènement Facebook américain de 2011

La généalogie des moyens d’action et des “répertoires” est donc souvent difficile à établir. Les circulations n’ont pas qu’un seul sens et subissent des allers et retours constants propres aux  “médiacultures”1. L’architecture même d’internet ne permet pas la linéarité. Enfin, si nos journaux on tôt fait de voir de la nouveauté partout —”les espagnols ont trouvé un nouveau moyen très original” lit-on sur Euronews ce 4 novembre 2013, “depuis peu fleurit dans le pays un nouveau mode d’expression” lit-on sur Le Monde — toute pratique qui parait nouvelle l’est finalement rarement, comme je l’avais par ailleurs souligné pour la “manufestation“. De qui donc s’inspirent les espagnols et les tunisiens de 2013? Probablement pas d’une seule source!

Mise à jour du 10 novembre: Un article de France 24 cite les propos d’un tunisien qui donne comme référence la pratique espagnole:

“Récemment, j’ai appris que des indignés en Espagne inscrivaient des messages pour dénoncer leurs politiques, qu’ils jugent responsables de la crise économique que traverse ce pays. J’ai trouvé l’idée très intéressante car l’argent circule rapidement entre les gens. Et on ne peut pas jeter des billets de banque comme on jetterait des tracts. C’est donc un moyen rapide et très efficace pour faire passer le message.”

Et nous revoilà à la case départ.

Merci à Perrine et aux autres internautes attentifs qui obligent à ne pas s’arrêter aux apparences et permettent de pousser plus loin la réflexion.

  1. MAIGRET Éric et MACÉ Éric, “Penser les médiacultures, Nouvelles pratiques et nouvelles approches de la représentation du monde“, Armand Colin et INA, 2005 []

7 Reponses à “ Circulations ”

  1. La pratique n’est pas nouvelle et je me souviens que cela s’est déjà fait en France… sauf qu’à l’époque, il n’y avait pas l’effet amplificateur des réseaux sociaux.
    À observer, effectivement.

  2. Already in 2009 in Iran, anti-government activists who were not allowed neither to express themselves freely in any Iranian mainstream media nor online had to find ways to circumvent political repression and censorship. For instance one of the ways was to make Neda’s image circulate was to reproduce (by stamping) the photography of her bleeding, massively in a high circulation mass-medium: Iranian banknotes. (Cf. Exhibit Iranian banknotes uprising, Payvand, Nov.16, 2009, http://payvand.com/blog/blog/2009/11/16/exhibit-iranian-banknotes-uprising/)

    The Central Bank of Iran tried to take these bills out of circulation, but since there were just too many of them they gave up. Most of them were stamped in green ink with a “V” for victory or with different slogans or sentences, but the ones with Neda’s photo had been stamped in color. Here the bills operated as “that which is generally known, but cannot be articulated” (Taussing in Surin: 2001). This example transpires that people are always creatively inventing new spaces to circulate images and express themselves no matter the constraints and that considering the different impacts a mobile footage can have extends much further than the roles we previously could infer and imagine from them.

  3. En Tunisie, la pratique n’est pas nouvelle. Une campagne similaire, “Yezzi Fock” (Ca suffit) avait déjà été lancée en 2005 contre le régime de Ben Ali (http://nawaat.org/portail/2005/10/03/yezzi-fock-nch/).
    Une autre campagne avait également été lancée par des blogueurs en 2011 (https://www.facebook.com/events/172607549476167/).

  4. Merci Perrine pour ces précisions! Voilà qui n’arrange pas notre affaire. Y-a-t’il eu usage de billets de banque dans la campagne “Yezzi Fock”? En tout cas, la campagne tunisienne de 2011 précède donc l’espagnole!

  5. Après vérification, même si l’appel ne visait pas uniquement cette forme d’action comme en 2011, le slogan “yezzi fock” a effectivement été retrouvé sur des billets de banque : https://www.facebook.com/notes/yezzi-fock/le-dinars-dit-yezzi-fock-/110104012357527

  6. Et une vidéo reprenant la célèbre parole qui accompagna le couronnement de Clovis 1er Roi des Francs : « […] adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré ! » (à l’envers pour la vidéo, symbole d’une révolution)

    http://youtu.be/fYigVqIRPas

    Placer une valeur symbolique à la mesure de toute chose (argent) au lieu de garder mesure en toute chose (sobriété) tout en maintenant sa création dans l’obscurantisme, inverse les valeurs humaines.

    http://youtu.be/fYigVqIRPas

  7. @Gaby Merci pour le signalement!
    @Cyril Merci pour cette contribution originale et pour la référence de l’article “Messages sur billets de banque. La monnaie comme mode d’échange et de communication”, trouvée sur votre blog: http://terrain.revues.org/3101.