“Promised Land” : premières impressions

Un film de Gus Van Sant, c’est comme la promesse d’une certaine tendresse visuelle qui cacherait une teinte de cynisme à peine esquissée, telle une douleur retenue. Des souvenirs d’abord, qui reviennent : des plans de nuages qui passent, des ralentis esthétisants, mais aussi des révoltes, des coups de gueule, un espace vide et plein dont on ne sait plus à force si c’est vraiment l’espace qui est vide, ou l’homme qui se trouve en son sein. Des ados perdus de Will Hunting à Paranoid Park, des combattants aussi, militant pour Harvey Milk, ou sans scrupules pour le personnage de Nicole Kidman dans Prête à Tout. Il y a une violence dans ses films qui ne dit jamais vraiment son nom, mais s’impose toujours par la force ou la grâce, terrible, d’un coup de caméra vengeur.

Promised Land est donc aussi bâtit sur une promesse d’un monde meilleur, que l’on recherche, que l’on rêve mais qui n’existe pas. Comme pour  la traversée du désert blanc de Gerry, les deux employés d’une compagnie de gaz naturel Steve Butler (Matt Damon) et Sue Thomason (Frances McDormand) traversent les étendues vertes de l’arrière-pays états-unien. Allant de ville en ville, leur but est de profiter de la crise qui frappe les agriculteurs des petites communautés rurales pour leur promettre monts et merveilles grâce à l’exploitation des gisements de gaz de schiste sur lesquelles ils sont assis. Un sujet d’actualité donc, tant ces gaz font parler d’eux: il n’y a qu’à googler “schiste” pour voir à quel point les controverses sont nombreuses à son sujet. Pas tant sur sa toxicité ceci dit, mais bien plutôt sur la façon dont il doit être extrait. Un paradoxe intéressant : on ne représente plus l’ennemi par la matière même, à l’inverse du pétrole, ce qui permet aux industriels de soutenir qu’il s’agit d’une énergie propre et extrêmement rentable. Mais son extraction peut potentiellement abimer irrémédiablement le terrain sur lequel elle est réalisée. Cruelle dilemme, que ce qui peut vous sauver peut aussi bien vous détruire.

Et c’est ce dilemme que symbolise Steve Butler. Fils de paysan, qui a connu la ruine non pas à cause de l’agriculture mais de la fermeture d’une industrie qui faisait vivre sa petite ville plus que l’élevage ou les semences. Un revenu du rêve américain dépeint non comme un cynique revanchard cependant, plutôt comme un écorché devenu trop vite matérialiste et infernalement pragmatique. Partant de là, il devra faire face au scepticisme de certains habitants et à la menace d’un militant écologiste venu sur place contrer son action avec ses propres armes. On pourrait y voir une énième parabole sur le thème “les grosses et méchantes industries contre le petit peuple américain”. Le film, toutefois, nous emmène ailleurs. On y retrouve certes ce qui fait le professionnalisme des productions de Van Sant les plus proches du standard idéal hollywoodien: entendez par là par trop d’expérimentations visuelles, une petite amourette bien léchée sur fond de rivalités, un bar bien américain avec concours de shot et karaoké de Springsteen… Sans compter le coup du héros empêtré dans sa tragédie familiale qui finit par se retourner à la fin par le pardon, qui sonne comme une nouvelle victoire du storytelling. Il s’agit en somme d’un film, qui comme Will Hunting ou A la rencontre de Forrester est sans expérience  (cinématographique) mais expérimenté (comme aurait dit H.G. Clouzot, “Pour faire un film premièrement une bonne histoire, deuxièmement, une bonne histoire, troisièmement, une bonne histoire”.)

Une fois que l’on a dit ça, reste la touche du réalisateur qui fait la différence bien sur. Au fond, sa meilleure décision est d’avoir pris Matt Damon qui a participé à l’élaboration du scénario avec John Krasinski, qui joue l’écologiste. Qui, fait amusant, vient de la série The Office ou il a officié en tant qu’acteur et réalisateur. Quelque part, on sent une continuité interne à son œuvre, qui ouvrirait quelque part une suite parallèle à Will Hunting : ce gamin surdoué d’une bourgade perdu, qui part à la fin vers un destin meilleur n’aurait-il pas pu faire un bon Steve Butler ? Quelques années plus tard, devenu désabusé, il serait devenu ce gamin déçu qui sait que seul de l’argent provenant d’autres industries que l’agriculture peut sauver ses villes perdues et leur mode de vie, tout en sachant qu’accepter cela, c’est aussi avouer que ce mode de vie ne perdurera pas. Il en connait donc les codes, comme lorsqu’il organise une grande kermesse pour rallier des voix à sa cause, mais ne peut lutter contre les évènements extérieurs : une tempête emporte le tout.

Là ou Sue ne cesse de le ramener à leur travail, convaincre les gens, quoi qu’il en coute, Steve redécouvre ces visages, ces environnements qu’il a connu autrefois. C’est la petite touche Van Sant qui fait son œuvre, les plans aériens de la voiture dans les étendus vertes, ces visages en plan ou gros plan, et cette petite pointe d’humour qui va faire se cacher dans cette communauté esseulée un vieil ingénieur du MIT à la retraite qui vient mettre des bâtons dans les roues à nos héros en explicitant clairement les risques d’une telle opération. S’y on y regarde bien, on obtient un film en négatif d’un Erin Brockovich par exemple. Ceux qui sont bien seuls, ce sont les deux compères de l’industrie. La machine est trop puissante pour eux : l’une n’est qu’un rouage rodé, faisant ses courses pour s’habiller à la redneck, portant plus d’attention à la vie de son fils via Skype que des habitants du coin (ce qu’on ne peut lui reprocher). L’autre, bien conscient de ce qu’il est et représente, tente désespérément de convaincre son amourette qu’il “n’est pas un mauvais gars”. Peut-être tente-t il aussi de se convaincre lui-même. L’ironie de l’histoire, c’est qu’il n’y pas de troisième voie. Et pour ceux qui ne l’ont pas encore vu, je déconseille la lecture de ce qui va suivre. Car l’écologiste n’est autre qu’un employé de l’entreprise, qui orchestre tout depuis la ville pour ne rien laisser au hasard. Paradoxe du gaz, à nouveau : l’ennemi n’est pas celui qu’on croit. La cause défendu est noble, mais la manière en fait une chose dégueulasse. Comment mieux faire croire que les écologistes mentent qu’en se faisant passer pour un écolo qui ment? Steve-Will sait maintenant qu’il n’y aura pas de lendemains qui chantent, pas d’avenir meilleur au bout du chemin, car le bout de chemin est déjà ici, et c’est lui qui le trace.

Impression de solitude, toujours. La vision de ce vide réside moins dans les paysages du film que dans le cœur des gens qui le peuple. Sans triomphalisme, sans sensationnalisme, Gus Van Sant et Matt Damon nous entrainent dans une histoire hollywoodienne d’une perte irrémédiable, mais aussi reviennent à ces quelques bases de pragmatisme qui ont fondé l’Amérique : un sou c’est un sou (comme dirait Picsou). Il y a ceux qui construisent, et ceux qui spéculent, ceux qui battissent des montagnes de chiffres, et ceux qui tiennent la matière dont sont faites ces montagnes dans leurs main. Une scène bien pensée résume cela : celle de la petite fille à la citronnade. Un petit commerce, tout simple, mais bien ancré : à côté de la salle de sport, lieu de réunion. Un sourire vendeur, une attitude avenante. Mais surtout, un prix. Lorsque qu’après lui a voir tendu un billet et commencé à tourner les talons, la petite fille lui répond qu’elle ne veut pas garder la monnaie parce que “25 cents c’est 25 cents”, on comprend alors que tout le reste c’est du vent. Et que si tout à un prix, c’est surtout celui que les gens veulent bien lui donner.

Mais comme dirait Sue, pour les autres, “C’est juste un job”.

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3 Reponses à “ “Promised Land” : premières impressions ”

  1. Merci pour ce petit texte qui illustre très bien ce film. Bonne route. Renato

  2. Merci pour ce regard sur ce film. Il m’éclaire un peu le sentiment que j’ai eu à la fin “qu’on la méritait, tellement on en chie” et à la sortie qu’elle est bien rêche, la perte des illusions. oui, j’ai souffert de ce long arrachage d’œillères !

  3. Hugues Lefebvre le 13 mai 2013 à 13:07

    Sur la genèse du film. D’après ce dont je me souviens du propos de Matt Damon sur France Info : c’est d’abord un scénario de Matt Damon qu’il espérait réaliser. Cela aurait été son premier film. Mais cela faisait trop de casquettes ou trop de boulot (manque de temps): il a demandé à Gus Van Sant de réaliser et est heureux que ce dernier ait accepté.

    Je n’ai pas pu voir ce film encore, il ne semble pas bcp diffusé. Matt Damon disait qu’il a mal marché aux USA… Mais que tôt ou tard les Américains seront au courant de ce que raconte le film !

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