“Des Hommes et des Dieux” : premières impressions
La pratique de la critique à chaud a ses avantages et ses inconvénients. Elle évacue certaines subtilités au profit d’une émotion ressentie, de quelques images qui restent et semblent signifier plus qu’elles ne devraient dans l’économie globale d’un film. Mais c’est une réaction intéressante malgré tout qui permet de retenir, avec soi, ces quelques moments qui seront oubliés lors d’une analyse plus raisonnée, à froid. C’est en quelque sorte un recueillement, avant la “grand-messe”. Et il y a des choses qu’on ne peut garder pour soi, ce qui me décide à écrire sur ce film cinq semaines après sa sortie. Pour une analyse plus subtile d’ailleurs, je ne peux que vous renvoyer à l’excellent article d’Olivier Beuvelet sur son blog Voir ensemble.
En sortant de la projection, sous un grand soleil qui ne trompe personne quand aux ambitions hivernales de notre temps, j’ai encore les larmes aux yeux. Une envie simple de pleurer. D’émotion? D’une montée dramatique réussi? Peut être plus que cela. Je pleurais d’une joie incertaine.
Je n’étais pas convaincu quant à ce que j’allais voir. Sans aimer particulièrement les films portant sur un aspect religieux, fut-ce tiré d’une histoire vraie, comme on dit. Ce qui caractérise souvent les reconstructions historiques, c’est le sentiment que les personnages ne semblent pas tant que cela appartenir à l’histoire qu’ils jouent, que la narration, ou le style, doivent à un moment ou un autre prendre le dessus. Mais j’ai compris ici que ce n’est pas ce que l’on cherchait. Nous savons qu’ils vont mourir. Xavier Beauvois le sait aussi. Mais préfère s’en détacher. Ce moment ou j’ai compris, c’est la scène qui les présente le soir de Noël. Dans la salle à manger, chacun devant son assiette en écoutant réciter par l’un de leur frère les écritures saintes, ils s’apprêtent à manger un plat de… frites! Et il faut voir le sourire d’enfant de frère Amédée (Jacques Herlin), sans doute le doyen, devant son assiette, pour réaliser quelle est la profondeur de cette complicité, fugace, légère qui s’exprime. Voir quelle vie ensemble ils ont construit.
Toujours, des plans simples, dans le plus beau sens du terme, cherchent à capter ces hommes sans pouvoir tout à fait les toucher. Parce que leurs destins sont figés, liées, comme le cinéma, vers un aboutissement certain. Quelques panoramiques, peu de travelling, si ce n’est pour se rapprocher encore quelque peu de ces corps, souligner leurs doutes, leurs défaillances. Ce sont dans ces moments, dans la petite chapelle : à l’arrière, derrière les bancs, ou devant à la place du chœur, que nous nous recueillons avec eux. D’abord de manière mesuré : ou tout s’englobe. Au début du film, ou un jeune enfant algérien subit une sorte d’intronisation religieuse à l’islam. La maison est en fête, les youyous retentissent. Et nous suivons cette procession un peu de loin, en retrait, avant de voir arriver frère Luc (Michael Lonsdale) et frère Christian (Lambert Wilson), qui se mêlent au cortège sans que rien ne perturbe l’image. Ils font partie de ces visages, musulmans ou chrétiens, pendant la prière. L’image ne fait aucune différence. Le trivial d’ailleurs, n’est pas exclu, lorsque nous voyons l’enfant bailler légèrement durant la cérémonie.
Et puis nous irons au plus près d’eux. En long panoramique, nous suivons frère Christian se promenant le long d’une rivière, le chant de ses frères en off, comme résonnant dans son âme. On se recueille toujours mais jamais on ne s’abandonne. Jamais l’on abandonne tout court. Simplicité, mais aussi gravité, lorsque le danger se fait de plus en plus présent. Le cadre se resserre, Beauvois les filme d’encore plus près lorsque les terroristes arrivent, et que les premiers doutes s’immiscent dans la communauté. Faut-il partir, ne pas partir, se demandent ils devant la table de la pièce des délibérations. Ils sont assis là, à côté d’une grande carte du monde, et s’interrogent aussi sur la valeur de leur foi face à l’adversité. Petit à petit, quelques séquences seront réservés à chacun d’eux, pour mettre en avant leurs interrogations, leur devoir face à la population du petit village dans lequel ils sont installés
Cette simplicité de la vie des moines, c’est aussi la simplicité de la mise en scène. Pas d’effet de style, de grandiloquence. Comme la lumière pâle qui accompagne l’ensemble du film. Le grain marqué des séquences nocturnes qui contrastent avec les quelques moments de soleil. Pris dans une sorte d’ascèse, Beauvois se rapproche ici du cinéma de Bruno Dumont, d’ailleurs lui aussi originaire du Nord. On pense à Hadewijch de ce dernier, pour le calme qui entoure cette angoissante attente du drame. Peut être à Flandres aussi, pour ce côté rêveur tragique, quant on voit frère Christophe (Olivier Rabourdin), en plein travail de rénovation d’un muret, regarder vers la plaine et se faire gentiment rabroué par Nourredine (Abdelhafid Metalsi) d’un “Tu dors, mon frêre”. Au fond, c’est une histoire d’incertitude : sur la foi, la mort, la vie, le “qu’est- ce que je fais là”, pris dans un ensemble hétérogène. La composition ne change que très peu : toujours la chapelle, le jardin, la salle de réunion, le réfectoire, le village, la route. Mais ce qui emplit l’image, c’est la présence même de ces moines. C’est une manière d’être dans le champ. Le lieu est connu, mais l’émotion toujours diffère : parce qu’il y a des larmes, ou un sourire. Parce qu’ils se séparent, ou bien se rassemblent. Parce que frère Luc soigne une petite fille, ou un terroriste blessé par balle.
Et la mise en scène c’est aussi cela : ce n’est pas toujours inventer, c’est également revenir. Faire surgir du même le différent. Provoquer chez le spectateur cette sorte d’impression de déjà-vu qui ne se substitue jamais complètement pourtant à ce qui s’est déroulé auparavant. Rendre les lieux familiers, mais ne jamais les éclairer d’une même lumière. Changer les corps : assis, debout, affalé, c’est à dire habiter cette image par un surcroit de vie, ou au contraire la rendre difficile au regard pour en souligner l’inatteignable.
A chaque moment c’est ainsi que nous voyons des petites histoires prises dans une plus grande qui les dépassent tous. Comme le déclare le chef du village, qui a déjà vu bien d’autres moines, à frère Christian : “le monde est devenu fou”. On ne verra de cette histoire que des images à la télévision, des cadavres sur la route, des officiers de l’armée qui n’ont que faire de la vie des hommes, et ne cherchent que la vengeance de leurs pères, de leurs fils. Peut-on les blâmer? Leur monde est en guerre. Que répondre à cela? Les moines de Beauvois ne sont pas là pour apporter une solution : seulement une présence qui semble déjà une révolte. Et pour réconforter un de ces frères en proie en doute, frère Christian insiste ce qui les unit : ils ne cherchent pas le martyr pour la gloire, ou pour une quelconque utilité d’ailleurs. Le film de Xavier Beauvois n’insiste pas sur le rôle de l’église, ou sur un quelconque aspect guerrier. Des hommes, rien que des hommes tous. Même ce terroriste, qui a débarqué une fois dans le monastère pour chercher des médicaments, en les menaçant d’une arme le soir de Noël. Sa réponse fut dans l’humilité : nous sommes des humbles. Célébrant le prince de la paix, frère Christian accepte finalement de serrer la main de ce guerrier, sans doute meurtrier. Par ce qu’au delà de tout ça, et c’est la réponse à son frère en proie au doute qui se joue : c’est que cet amour ne se négocie pas.
Je ne pouvais m’empêcher de penser au titre même du film , à chaque seconde. Des hommes, et des Dieux. Pluralité. Dans chaque plan des hommes nous en voyons. Et des Dieux, nous en cherchons la trace. Peut être espère t-on le voir surgir tout à coup, les sauver, récompenser leur foi. Mais ce n’est pas un film sur le jugement.Il n’y a pas des Dieux, et des races. Il y a des Dieux en chacun, en autant de façon qu’il y a de vénérer, sans principe de Bien ni de Mal. Il y a frère Luc qui embrasse une reproduction d’un tableau du Caravage, Le christ à la colonne. Et frère Christian qui prie pour le salut de l’âme d’un terroriste sous le regard méprisant d’un membre de l’armée. Il y aussi cette discussion entre frère Luc et une jeune fille, sur l’amour. Il lui explique qu’il est tombé amoureux plusieurs fois, avant de trouver un plus grand amour encore, qui ne l’a plus quitté. Et c’est à de moment que l’on bascule, que quelque chose s’est déclenché en moi. De voir un vieil homme expliquer à une jeune fille que ces amours là arrivent, et qu’il n’y a pas de questions à se poser. En les mettant sur le même plan, Beauvois réalise ce qu’il peut y avoir de plus beau dans la religion : il rend l’église à l’homme, il lui redonne une taille humaine.
Et c’est à ce prix, enfin que l’image s’élève. Lorsqu’un hélicoptère de l’armée vient tournoyer autours du monastère, notre vision est placée au niveau de la croix de la chapelle. Un peu en contre- plongée, afin de les voir tous. Parce qu’à ce moment, comme un seul homme ils décident de couvrir le bruit des pales de leur chant. Côte à côte ils se tiennent, ils ne séparent plus chacun de leurs coté comme au moment des nombreuses prières, ils se rassemblent parce qu’ils savent qu’ils doutent, et qu’il n’y pas de certitudes hormis d’être là , au présent, tous ensemble tournés vers un même amour chacun à leur façon.
Une communauté nait alors sur l’amour et l’abandon. Ni sur le combat, ni pour la gloire. Les véritables moines de Tibéhirine n’ont peut être pas vécu ça comme cela, mais ils se sont unis malgré tout. Enfin, au cinéma, on les exalte. Et il fallait certainement ce calme, cette tranquillité pour apercevoir leur grandeur d’âme : non pas une force qui va, mais une force qui reste. Dans le champ. Dans le plan. Et même dans le doute jusqu’au dernier instant ou les moines sont emmenés vers leur destin funeste à travers la neige et le brouillard. Un sobre insert annonçant leur mort clôt ainsi le film. Leur captivité est à peine montré. Leur calvaire, tout juste esquissé, comme si tout cela c’était déjà pour le ciel. L’important n’était pas là.
Je ne suis pas pratiquant. Je ne suis pas sur de croire en un Dieu, mais je ne peux m’assurer à moi-même qu’il n’y en à aucun sans sembler malhonnête. Cependant, pendant deux heures, une joie incertaine m’a comblé. Parce que j’ai vu des hommes, et j’ai attendu des Dieux. Incertaine, car j’ai vécu dans cette salle un quotidien inquiet qui sans m’appartenir me renvoyait sans cesse à moi-même. C’est un film qui pourrait laisser foncièrement indifférent un athée convaincu. Je répondrai que ce qu’il faut voir avant tout, c’est une histoire d’Hommes. Une sorte de grandeur caché, la même que celle que cherchait Pier Paolo Pasolini lorsqu’il réalisa L’évangile selon saint Matthieu alors que lui-même était effectivement athée. Il y a plus que le Christ dans Jésus semblait-il dire alors. Ici, il y aussi plus que la foi chez ces moines.
Et dans ce cinéma, moi qui ne vais jamais à la messe, pendant deux heures j’ai prié.








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On ose à peine commenter… ;-)
Mais si mais si! En plus il y a encore plein de choses à dire…
Très touché par votre article, qui me fait revenir à l’émotion ressentie lors de ma vision du film à la même époque. Merci pour votre sincérité aussi.
Il semble bien qu’on partage le même intérêt pour l’expérience du spectateur. J’espère pouvoir poster bientôt aussi des billets pour aller plus loin que mon préambule bref !
[...] majeur du cinéma contemporain. Durant la projection, je ne pouvais m’empêcher de penser à Des hommes et des Dieux sortis quelque temps avant. Là aussi on retrouvait un souci de se rapprocher de [...]
[...] Difficile à dire… quelques œuvre ont ces derniers temps tenté le pari de la spiritualité, Des Hommes et des Dieux par son humanité, The Tree of Life dans sa recherche de l’universalité, et même [...]