“Ceci n’est pas un flou”, commentaires et réflexions sur une Une de Libération
A la suite d’un signalement d’Amandine Gleyzes sur son blog Kaléidoscope j’ai découvert la Une de Libération datée du jeudi17 novembre 2011 ainsi que l’explication du choix de la photographie par l’auteur lui-même, Sébastien Calvet, sur son blog Développements. La Une en question, la voici :
Elle semble avoir provoqué quelques remous et n’est en effet pas si anodine. Ce qui semble avoir marqué les esprits, remarque le photographe, est essentiellement l’effet de flou. Or, comme ce dernier le note très justement, la photo n’est pas floue puisque le point est fait sur le microphone. Partant de là Sébastien Calvet nous narre les péripéties qui l’on conduit à réaliser cette photo, en donnant des précisions très intéressantes sur le contexte de la production d’une telle image :
“On nous réserve donc un petit discours dans un coin de l’usine. Un micro posé là, solitaire devant des machines, constituera la mise en scène. On disposera autour du candidat quelques politiques, dirigeants de l’entreprise, costumes sombres qui se tiennent chaud pour être sur la photo. Je décide de me mettre en face pour faire en large cette assemblée sous le décor de l’entrepôt. Les photographes, les caméras, se pressent dans mon dos. Trop de monde à vouloir faire cette image, je suis obligé de me baisser. Je me retrouve donc trop bas avec le micro en pleine poire du politique. La difficulté de ma situation physique m’a obligé à trouver une forme nouvelle (la mise au point sur le micro) pour retourner ma mauvaise situation.”
Le mot est lâché : mise en scène. On pourrait prendre cette photo comme un retour à l’envoyeur du politique, qui met en scène son acte de parole, et doit jouer le jeu de la mise en scène de son image à travers les journaux d’actualités.
Parce que qu’est ce que l’on voit, précisément? Bien sur le flou “saute à la figure”. Mais s’il semble si prégnant, c’est parce qu’il concerne un visage. On ne compte pas le nombre de photos qui comportent un flou d’arrière-plan, puisque que leur construction nous semble logique et familière, mais floutter un visage, surtout quand celui-ci est mis en exergue, tient presque de la revendication d’un sens particulier. Deux exemples de ce cas me reviennent en mémoire.
Le premier exemple date un peu déjà, mais illustre parfaitement le propos : en juin 2006, Dominique de Villepin, alors Premier Ministre, est balloté de toutes part (autant par l’opinion publique que par l’Assemblée nationale). La photo, réalisée par Laurent Troude, semble explicite : Chirac, droit contre vents et marées, Villepin en retrait dans le flou, incertitude iconographique. Un fond neutre et un titre un brin moqueur (le “supporter” peut avoir deux significations, soit encourager, soit en quelque sorte “porter son poids sur les épaules”). Je ne peux m’empêcher d’ailleurs de vous signaler pour l’anecdote une vidéo qui montre Villepin aux prises avec François Hollande lors d’un débat à l’assemblée, qui prouve bien qu’à Libé, c’est chacun son flou.
La seconde image, bien plus récente, nous signale un évènement qui n’aura je crois échappé à personne ici. La disparition de Ben Laden y est symbolisée par la perte de son image : l’homme qui s’était fait connaitre du monde entier par l’intermédiaire de bandes vidéos menaçant plusieurs pays d’attentat meurtriers est réduit à un amas de couleurs sombres et de formes incertaines. Flou d’un visage, mais aussi flou tout court : une image entière rend presque visible l’invisible. Effet choc.
C’est pourquoi le flou de Hollande est marquant, mais finalement utile au journal. Ces visites, meetings, réunions sont souvent l’occasion de moments de condescendance électorales qui occultent le fait qu’en coulisses le tonnerre gronde. D’ailleurs, la petite phrase d’accroche du titre nous le rappelle : ce flou c’est celui de l’accord entre socialistes et écologistes, qui “sème le trouble”. Et effectivement, si nous sommes dans une période de trouble, une photographie de François Hollande souriant à pleine dent aurait pu être mal interprétée, non?
Mais cette observation nous repose la question du contexte, puisque, comme le déclare monsieur Calvet, il ne s’agit pas d’une image directement liée à cette controverse sur le nucléaire :
“Au moment où je fais cette image, je sais qu’il s’agit là de quelque chose qui ne parle pas de l’événement en lui-même. En l’occurrence, la visite du encore candidat aux primaires, François Hollande, dans une entreprise de colles industrielles, le 13 octobre dernier. Cette image ne raconte pas la visite et le contexte, mais elle parle plus largement de la capacité de parole de l’homme politique. La mise au point met l’accent sur la volonté du photographe d’amener le spectateur de son image vers son idée, son point de vue, son information.”
Le point de vue du micro est donc une construction métaphorique, guidée à la fois par un choix pragmatique ET stylistique. Pragmatique, parce que c’est la position du photographe par rapport à l’évènement qui a décidé du cadre (voir la première citation). Stylistique parce que la photo a été prise malgré ce cadre apparemment peu propice et a finalement été retenu à la rédaction pour faire une Une sur un tout autre sujet qui collait bien avec son ambiance. Je parle de style aussi, parce que ce n’est pas la première fois que Calvet s’intéresse à l’image des micros, comme en témoigne cet autre billet consacré cette fois-ci à une image de Nicolas Sarkozy :
Cette stylistique des micros n’est pas un mal ; il est plutôt amusant de constater que même un photographe de presse se permet d’avoir des obsessions hitchckokiennes, comme une signature particulière qui affirme subtilement une certaine position, un certain caractère.
Et cette position est loin d’être incompatible avec la publication dans un quotidien, puisqu’une photographie ne doit pas rester muette (au risque de devenir superflue), ou au contraire semer un doute tel qu’elle puisse laisser libre court à trop de commentaires : une ligne éditoriale doit être tracée à partir d’elle, pour la bonne et simple raison que le lecteur potentiel doit pouvoir saisir une signification particulière dès la première vision du journal dans son kiosque. Ce faisant, l’acheteur sait pourquoi il achète le journal : quelque chose l’a interpellé. Cependant, rien ne vient relier cette photographie à l’évènement dont elle est issue : en y regardant de plus près on se rend compte qu’en dehors de la phrase d’accroche, il n’y a pas de légende spécifique à l’image.
L’utilisation de ces photographies montre que ce n’est pas ce qui est directement représenté qui est important, mais ce qu’on essaye d’y projeter. En effet, dans le cas de Libération, si l’on s’en tenait strictement à ce que dit cette photographie, en prenant en compte toutes les données concernant le contexte dans lequel elle a été
prise, c’est à dire : l’évènement, le lieu et la date, on pourrait tenter de donner une interprétation différent, peut-être sur la solitude du candidat aux primaires, isolé dans son propre parti etc… hors Sébastien Calvet nous parle bien de sa volonté de souligner non l’image du politique mais bien cette fois ci sa parole.
Ce pouvoir de suggestion de la photographie repose sur le fait qu’une image n’est pas exempte d’ambiguïté, comme le souligne André Gunthert dans son billet “Comment lisons nous les photographies ?” :
« Contrairement au message linguistique, élaboré afin de réduire l’ambiguïté de la communication, l’image ne relève pas d’un système de codes normalisés qu’il suffirait d’appliquer pour en déduire le sens. Comme celle d’une situation naturelle, sa signification est toute entière construite par l’exercice de lecture, en fonction des informations de contexte disponibles et des relations entre eux des divers éléments interprétables ».
Pourtant, cette situation crée des appréciations assez variables comme en témoigne les commentaires de présents sur le billet de Calvet :
Je n’en ai sélectionné ici que deux, mais je vous invite à les lire tous, car ils donnent une sorte d’opinion en temps réel sur une image qui en général ne peut recevoir de commentaires qu’à posteriori due à son statut de Une. Le premier exemple souligne le “dynamisme” et pointe cette recherche “esthétique” dont j’ai parlé un peu plus haut. Mais le second commentaire, bien que décrivant la photo comme “très intéressante”, la critique en tant que choix de Une, et le commentateur la verrait plutôt “dans un reportage” sans pour autant remettre en question les “qualités du photographe”.
Intéressante interrogation que voila : cet esthétisme qui crée semble-t-il une bonne photo, pleine de qualités donc, peut cependant être remise en cause par rapport à son statut d’image de Une. En faire une photo de reportage pourquoi pas, mais alors quels critères distinguent une photo de reportage d’une photo de Une? D’ailleurs, existe-t-il des critères objectivables ou est-ce simplement le résultat de partis-pris d’une ligne éditoriale assumée? Si l’on peut considérer que cette image serait plus à sa place dans un reportage, c’est qu’on prête quelque part des qualités significatives à une photographie, que son sens est intrinsèque, qu’elle est déjà image de ce que l’on dit, avant que d’être illustration de ce que l’on pense. Pourtant, l’explication de Calvet sur l’histoire de cette photo semble nous dire tout autre chose.
Cette ouverture des possibles de la photographie permet de projeter une intention éditoriale sur une image qui apparemment signalait une intention différente. Cette intervention ne peut cependant se faire que par l’apport de textes, titres, intertitres et autres légendes qui en orientent la lecture dans le sens choisi par celui ou ceux qui en proposent la vision. Peut-on dès lors parler de déficit d’objectivité dans la photographie de presse? Il ne s’agit pas tant de déficit que d’un ensemble d’informations rendues cohérentes en fonction d’une ligne précise que choisit de prendre un quotidien (ou même un magazine).
Le fait que le photographe nous livre ici les coulisses de création éditoriale d’un journal est une aide précieuse pour comprendre les mécanismes à l’œuvre dans la construction de l’iconographie d’actualité, qui se nourrit et entretient le mythe de l’objectivité de l’information comme d’un sacerdoce justifiant du professionnalisme des journalistes. C’est pourquoi il est utile de se poser la question de savoir si ce type de couverture représente une information en elle-même ou bien une sorte de création graphique en lien avec une information ; non pas que sa qualité informative soit nécessairement remise en cause, la question est plutôt de savoir dans quelles conditions une signification particulière peut-être obtenue dans l’alliance des images et du texte et si la photographie pourrait survivre si, au fond, elle ne devait se contenter que de surligner le réel.










La “focalisation” des commentaires dont tu te fais l’écho sur le “flou” de cette photographie met de côté d’autres aspects de l’image qui me semblent importants : nous distinguons aussi sur cette image, suffisamment nettement je pense, le “regard hagard” de Hollande, un peu perdu (comme celui d’un enfant pris en faute) ; il y a aussi la bouche désaxée par rapport au micro, qui trahit plus qu’un trouble, également un décalage entre le propos tenu et ce qui remonte des coulisses… Nous touchons peut-être là à une partie non négligeable des raisons de ce choix iconographique en Une de Libération. J’ajoute que personnellement, j’ai tendance à voir dans cette image un appel lancé au candidat du PS à s’approcher du lecteur et du micro pour à la fois entrer dans la plage nette, s’expliquer et “clarifier” les choses.
Mais nous n’avons probablement pas fait le tour de ce choix éditorial et tout reste à confirmer. De quoi regretter que le photographe ait oublié, dans son billet, de véritablement traiter la seconde partie du plan annoncé ; il semblait avoir d’autres choses à dire (c’est moi qui souligne) : “Alors? Que s’est-il passé? Comment puis-je faire une image floue? Et surtout, pourquoi le journal la passe en une?”.
Ce qui serait fun, c’est que le photographe vienne répondre ici! (c’est un appel à peine esquissé… :-)
Mais c’est vrai qu’on peut dire encore beaucoup de choses : le micro en position “agressive”, une réponse en suspens…
Bref, un flou qui n’en finit pas de troubler.
bonjour
le photographe vous parle! erwan françois as raison, je n’ai pas vraiment traité la partie portant proprement sur le choix du journal..pour la simple et bonne raison que je n’ai pas les éléments. le numérique fait que l’on est éloigné du journal et que l’on transmet assez souvent ses images à distances. Je ne peux avoir sur ce choix que ma propre explication, qui vaut ce qu’elle vaut… J’ai dit que lorsque je (nous?) fait ce type d’image, c’est dans un objectif “d’illustration”, même si je déteste ce terme, une illustration de sujets qui ne se rapportent pas à une actualité indentifiable et reliable à un événement réel…ici, jen’ai pas eut accés aux réunions entre les verts et le ps. il s’agit donc de prendre appui sur cette image d’un des protagoniste, mais une image de ce protagoniste qui rend visuellement ce que le journal veut en dire à ce moment là.
cordialement
Sébastien Calvet
[...] à une Une de Libération et à quelques articles qui [...]
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