Apple n’aime décidement pas la culture populaire (mais n’est pas la seule)

Pas un long billet cette fois-ci, juste une petite note pour parler d’une nouvelle invention de la firme à la pomme fleurant bon le mépris des foules et la défense acharnée du monopole des industries culturelles. En effet, un article du New-York Times rubrique Technologie nous apprend qu’Apple aurait l’intention d’équiper les appareil portables fonctionnant sous iOS et dotés d’une caméra  d’un tout nouveau senseur infrarouge permettant de détecter si votre prise de vidéo est autorisée ou non : ceci pour savoir si, une fois dans la salle, vous jouez au vilain pirate de concert ou de cinéma.

Ici, à Culture Visuelle, maints et maints articles ont souligné les efforts des industries légitimes pour faire passer l’acte d’appropriation d’une œuvre par le spectateur pour de la vulgaire piraterie. En quelque sorte, c’est le soulignement implicite que la culture populaire, illégitime face aux industries, représente une concurrence sérieuse et en quelque sorte déloyale face aux entreprises ou aux administrations étatiques qui proposent un chemin vers la culture qui est le seul propre, c’est à dire légitime, autorisé, et forcément contrôlé . En bref c’est le musée et les historiens de l’art qui décident de ce qui est de l’art, ou pas, et ce sont les enjeux économiques des entreprises audiovisuelles par exemple qui les poussent à promouvoir des canaux de diffusion régulés par une autorité hautement responsable.

Or, à mon avis, le débat n’est pas vraiment là. Il y a surement les “pirates de fond”, dont la pratique culturelle ne passe que par le téléchargement illégal. Mais il y aussi, et à mon avis en majorité, des gens comme vous et moi qui profitent simplement de leurs expériences pour se créer une culture dite vernaculaire, “faite maison”, hors d’un contexte d’apprentissage donnée (écoles ou autres). Ce sont en quelques mots tous les savoirs, les techniques que l’on peut apprendre par soi-même, ou avec sa communauté : cela va des livres qu’on lit et qui ne sont pas au programme de terminale jusqu’au visionnage de vidéos de conférences sur Youtube par exemple.

D’abord que sommes nous face à l’art? Principalement des amateurs, plus ou moins “éclairés” comme on dit. Mais pas nécessairement des consommateurs sans âme : le mécanisme d’appropriation, comme le décrit André Gunthert, est avant tout “l’acte de transformer en expérience personnelle un spectacle institutionnalisé“. Un symptôme du rejet de ce mécanisme est par exemple l’interdiction de photographier dans les musées, ce qui a donné lieu à de vives réactions (pour et contre) et à quelques actions amusantes et pertinentes du groupe OrsayCommons qui résument le malaise qu’engendre ce type de situation.

Au fond, pour André Gunthert, “la photo n’est pas l’ennemi du musée“. La vidéo non plus ne devrait pas être l’ennemi du concert. Le groupe Daft Punk l’a bien compris et c’est pourquoi ils ont joué la carte populaire en se servant des spectateurs pour filmer le clip d’un de leur tube joué en direct lors de leur tournée Alive en 2007 :

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Nous avons vu ici des exemples de productions par les amateurs eux-mêmes, dont chacun pourra se faire une opinion, mais le problème est le même en ce qui concerne la simple diffusion de produits culturels. Prenons l’exemple du jeu vidéo. Un des grands plaisirs du joueur, et je m’inclue fortement dans cet exemple, était d’échanger dans la cour de récréation ses jeux terminés avec ceux de ses camarades : d’abord parce qu’un jeu ce n’est pas donné (je me souviens qu’un jeu de Nintendo 64 dans les années 90 pouvait atteindre 400 francs neuf dans une boutique spécialisé, et qu’aujourd’hui certains jeu de PS3 atteignent les 65 euros), ensuite c’est également la meilleure manière de tester si celui-ci va vous plaire, ou non. S’est développé alors un véritable marché de l’occasion, autant entre particuliers que dans les boutiques, remis en cause aujourd’hui parce qu’étant supposé être un fléau pour l’industrie du jeu vidéo, alors même que de l’avis de certains revendeurs le téléchargement légal est une menace pour leur activité! Enfin, les professionnels de la profession eux-mêmes le déclarent : “l’occasion est un plus gros problème que le piratage“. Comprenez : c’est l’attitude du consommateur qui n’est pas conforme aux volontés de l’industrie. Le produit, même acheté au prix fort,  ne m’appartient donc pas totalement : si je le prête à un ami, je suis un filou qui ne respecte pas le droit d’auteur (je l’ai quand même payé!!). Donc je n’obéis pas aux canaux de diffusion réglementés et autorisés par les éditeurs de jeu. Ma culture n’a pas de valeur face à leur économie.

Ne serait-il pas possible de réfléchir à une autre voie? Ou acceptera t-on au final, pour profiter des nouvelles technologies, le fait que nous ne pourrons en faire ce que nous voulons, que leur utilisation sera toujours strictement contrôlé? Déjà des voix discordantes avec le discours culpabilisant sur le piratage se font entendre : non, le piratage ne serait pas si catastrophique que cela pour l’industrie. Et même sans parler de piratage, le simple fait de se mouvoir en tant que consommateur entre toutes les plateformes que l’on veut ne doit pas sembler illégitime : Steve Jobs en fait d’ailleurs les frais lorsque ses produits Apple engendrent des contraintes injustifiées en vertu de sa position monopolistique.

Tout cela est le symptôme d’un sentiment de suspicion des industries envers les consommateurs : vous n’êtes pas d’abord un client, même pas un être humain, vous êtes une personne susceptible de faire des choses non autorisés par le biais d’appareils si durement développé pour votre plaisir légitime. Mais grand seigneur, Apple va développer des outils qui permettront de vous faire confiance : plus question de vidéos de concerts prises “à l’arrache” avec votre Iphone et qui finissent sur Youtube, plateforme qui de toute manière y trouvera bien un copyright qui dérange.

La question est  : pense t-on réellement qu’un marché parallèle de vidéos “pirates” de concert ou de films se développent en dehors du contrôle des industries culturelles et menacent leur économie? Un petit tour sur Youtube permet de se rendre compte qu’il s’agit surtout d’une pratique  de l’expérience personnelle, un “j’y étais” qui ressemble plus à l’effet carte postale de certaines photos de vacances qu’à un trafic organisé de produits alternatifs. Le fait de développer une technologie capable d’empêcher de filmer dans une salle de cinéma a aussi une consonance ridicule : à part empêcher la fuite de quelques images exclusives d’un film, personne n’est dupe du fait que l’internaute qui voudra le regarder de façon à peu près correcte sans se détruire les yeux le téléchargera de manière légale ou non.

Donc le spectateur ne peut filmer ce qu’il veut. Il doit se soumettre à une culture donnée qui est celle dictée par les industries, qui nous créerons bien un jour une charte de l’utilisateur responsable. Au fond, la HADOPI n’en est pas si loin avec l’idée de créer des loigiciels espions à injection volontaire. L’économie des marchés culturelles n’a que faire de l’appropriation, de la vie de l’amateur tentant de dresser un portrait de son monde, de sa communauté, qui soit à son image et non pas celle imposé par un circuit de diffusion ne tolérant pas le moindre écart. C’était au fond le rêve promis par le “Broadcast Yourself” de Youtube à sa création, avant que la plateforme, maintenant proriété de Google ne soit envahie par des vidéos “officiels” : clips officiels de chanteur, bandes annonces de films approuvés par les majors, récupération de phénomènes internet par les tenants de l’industrie pour les institutionnaliser (dont le cas Keenan Cahill est un très bon exemple)…

Difficile de croire qu’en 1984, avoir un Mac pouvait être synonyme de liberté d’esprit, d’ouverture, comme le montre cette publicité :

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Mais il faut croire que depuis, une erreur 404 a du advenir quelque part…

12 Reponses à “ Apple n’aime décidement pas la culture populaire (mais n’est pas la seule) ”

  1. Bonjour,

    L’article du NY time ne semble pas mentionner une implémentation de cette fonction dans les futurs iOS.
    Apple a déposé plus de 500 brevets en 2010 ( http://blogs.wsj.com/digits/2011/01/10/apple-getting-a-lot-more-patents-than-it-used-to/ ) et seulement une poignée ferons effectivement partie des futurs design.

    Ca n’en reste pas moins un indice intéressant de la position ambigue qu’Apple joue: amadouer d’une part les industries culturelles sans trop déranger une partie de sa clientèle “geek”.

  2. @alexcyclo : je ne sais pas comment ça va se passer, mais déjà le prévoir, c’est montrer qu’on a l’intention de s’en servir. Apple n’a plus rien à prouver concernant la politique de fermeture de ses formats et de ses plateformes, cette quantité astronomique de brevets ne fait que renforcer cette impression. “Sans trop déranger une partie de sa clientèle geek” : là je dirais que c’est quand même plus fort, c’est une stratégie dirigiste du consommateur qui est en jeu! Quand je parle des musées par exemple, ça arrange bien qu’on ne puisse pas prendre en photo un célèbre tableau pour que si le spectateur en veuille garder un souvenir il aille dans la boutique dédiée située idéalement à la sortie de l’établissement… Même idée avec Apple : les Apple Store seront votre église, ou nous n’aurez qu’à changer d’appareil… radical!

  3. Olivier jubin le 7 juin 2011 à 17:18

    Article passionnant, je trouve navrant de constater a quel point les industries culturelles ont peur de l innovation non contrôlée . Ces velléités de contrôle sont pourtant tjs dépassées techniquement par les pirates, ce qui est très rassurant. Pensez vous qu un jour la marge d’ action de l internaute de base sera totalement contrôlée ?

  4. [...] notamment : Apple n’aime décidemment pas la culture populaire (mais n’est pas la seule), par Pier-Alexis Vial sur [...]

  5. “Pas un long billet cette fois” -> pas un court non plus finalement :-)
    Mes deux centimes sur la question : ici

  6. @Olivier Jubin : Difficile à dire, tant la technologie évolue avec rapidité…dans un sens comme dans l’autre! (“pirates” vs industries). Mais en tout cas c’est ce qui semble se profiler vu ce qui s’est dit à l’eG8 : http://www.pcinpact.com/actu/news/63719-nicolas-sarkozy.htm . Néanmoins d’autres médias promeuvent une façon différente de voir les choses, et font du hacking non plus une pratique honteuse de l’ado boutonneux reclus dans sa chambre mais plutôt un style de vie qui peut s’adapter à toutes les sphères de la vie publique et privée : voir notamment tous les récent articles d’Owni sur le sujet.

    @Jean-no : oui, hum, je me suis laissé emporter. :-) C’est cool ton billet fait vraiment suite!ça m’a fait penser au jeu “Splinter Cell” dans lequel tu as un petit gadget qui permet de désactiver des caméras (vu le brevet d’Apple cependant, ça fait déjà obsolète!). C’est un jeu très prenant, mais dans lequel le principe de base est bien d’obéir aux ordres pour le bien des États-Unis, et of course, du monde… Mais la série a scénaristiquement parlant pris une autre tournure récemment, quand le héros Sam Fischer doit se retourner contre ses anciens employeurs… en bref je suis sur que ce type de gagdget trouvera preneur à coup sur.

  7. @Pierre-Alexis : dans le port de Zadar en Croatie j’ai vu le yacht incroyable du milliardaire Roman Abramovich, qui était déjà équipé, il aveuglait les caméras à coup de laser, mais ça ne marchait que si il voyait les caméras et donc, si elles étaient assez proches. Enfin apparemment.

  8. [...] L’ignorance, c’est la force. » Quand je lis qu’Apple va volontairement brider et contrôler ses prochains téléphones portables pour empêcher la prise de vue et de son dans des lieux de [...]

  9. L’idéal pour eux serait qu’on se ruine à acheter plein de machines capables de faire plein de choses… mais que finalement on s’en serve pas. Je ne crois pas qu’ils nous prennent pour des voleurs: je crois qu’ils essaient de nous faire passer pour des voleurs auprès des naïfs de manière à presser le citron que nous sommes jusqu’à la dernière goutte. Avant de jeter la peau.

  10. Dommage que l’article commence par un mensonge énorme : il ne s’agit que d’un brevet parmi d’autres et non d’une implémentation. C’est plus symptomatique de la tendance des firmes étatsuniennes à breveter tout et n’importe quoi que d’un attentat culturel !

  11. @Phil : Lisez les premiers commentaires. Il s’agit effectivement d’un brevet. Mais l’intention est là, et c’est révélateur. Mais si vous aviez lu plus attentivement l’article vous vous seriez rendu compte que dans le cas du musée ou du jeu vidéo ce n’est pas une histoire de brevet (ni spécifique aux États-Unis d’ailleurs).

  12. Quelques précisions. Apple dépose en effet des centaines de brevets par mois, c’est une tactique de défense (guerre économique). La plupart ne permettent absolument pas de savoir ce que la firme va faire dans ses futurs produits. Apple n’a aucun intérêt à brider l’utilisation de ses produits par les consommateurs. C’est un long débat, mais quand vous voulez?
    Que cette information sorte dans la presse US est déjà un indice de sa pertinence à l’avenir sur un produit. Je vous laisse y réfléchir. Les ayant droit aimeraient surement un tel dispositif, mais il serait alors asservi à tout un tas de précautions, qui le rendrait certainement inutilisable.
    D’ailleurs, il serait plus intéressant de parler de la manière dont Apple mène une lutte intestine avec les industries de la culture depuis le début de l’aventure iTunes (drm, réseau local, prix, chronologie, etc.).
    Merci

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