“Visual Telling” et culture populaire, ou quand les palestiniens s’emparent du phénomène Avatar
Depuis plusieurs mois maintenant circule sur le Net une vidéo des plus intéressantes. Le contexte : des palestiniens qui défilent pacifiquement depuis 2005 du village de Bil’in jusqu’à la barrière de sécurité ,dont ils demandent un aménagement du tracé, ont su percevoir la porté politique du dernier film de James Cameron Avatar en en intégrant les codes visuels.
A première vue, il y a une reprise de l’histoire même du film par les manifestants qui se projettent dans des figures de l’occupé par rapport à un envahisseur qui impose son territoire aux autres peuples, en l’occurrence Israël. Or, au moment de la publication cette vidéo la Cour suprême israélienne avait entériné la décision de modifier le tracé de cette fameuse barrière (les travaux s’étalant jusqu’à la fin de cette année). Et c’est précisément cette petite victoire que les manifestants fêtent, mais d’une manière originale.
http://www.dailymotion.com/videoxc92utDeux mouvement s’opèrent : tout d’abord l’intégration de figures imaginaires montées en parallèle avec une action aux conséquences bien réelles. Mais la référence n’est possible et efficace que par ce que justement, dans le film de Cameron, le propos tend à l’universel par l’identité même de ses personnages : extraterrestres, lointains, et pourtant suffisamment anthropomorphisés pour que les spectateurs puissent s’identifier à eux, ils ne renvoient pas à un peuple précis sur Terre, mais semblent représenter toutes les formes d’oppressions qu’ont pu subir des minorités. Cet accès par l’image exotique à une image de la lutte bien réelle n’a d’ailleurs pas laissé la blogosphère insensible on y trouve par exemple des références au poème Le discours de l’indien rouge de Mahmoud Darwich qui fait un lien entre le destin de son peuple et celui des amérindiens (http://cpa.hypotheses.org/1641 et http://bougnoulosophe.blogspot.com/2010/01/palestinatar.html). C’est le principe de référence.
D’un autre côté on assiste à un retour du réel, comme le dit le manifestant interrogé : “ce n’est pas Hollywood ici, tout cela est réel.” Seulement, cette manifestation qui se termine par le jet de lacrymogènes de la part des soldats israéliens ne semble pas différente d’une autre (pacifique, réprimée, mais surtout répétition depuis 2005 des même revendications). A ceci près qu’ici la référence à l’imaginaire est intégrée à l’action réelle même, et par le principe universel de l’histoire du film globalise de fait le combat des palestiniens, qui par le paradoxe du déguisement s’humanisent aux yeux du monde tout en se distanciant du peuple palestinien et de l’image que les médias ou les institutions en renvoient habituellement, tout en s’en emparant dans des enjeux nationaux (toujours bien sur dans la dualité oppressé/terroriste).
En quelque sorte ici, c’est le principe de l’évènement qui rentre en jeu. Parce que tout à coup, cette manifestation s’adresse au monde entier, en reprenant des références dont tout le monde a au moins entendu parler. Mais aussi, et surtout, parce que nous pouvons percevoir dans ce combat un réel incompressible (c’est la souffrance physique et psychologique des opprimés intransmissible par la parole ou le témoignage) qui ne passe que parce qu’il est fictionnalisé (car à ce moment là on porte un discours sur la souffrance, qui, lui, est transmissible) . La preuve en est que l’on a jamais autant entendu parler de cette manifestation que depuis cet “évènement”qui pourtant a lieu depuis plus de cinq ans (il suffit de taper “manifestation Palestine avatar” dans Google pour s’en rendre compte).
On peut bien sur penser qu’il s’agit là d’une “curiosité” qui a intéressé les médias par son coté “racontable”. C’est précisément quand le fantasme populaire se raconte qu’il peut faire l’objet d’une appropriation qui dépasse le simple cadre du sujet qui le formule. La force du cinéma américain réside dans sa capacité à imposer son idéologie en racontant des histoires qui associent destins individuels de personnages en lutte et destin d’une nation qui tente de conquérir sa liberté (en témoigne notamment le genre du western qui est le parangon de cette thématique de conquête du territoire par des pionniers courageux, et de la phrase qui, à la fin de L’homme qui tua Liberty Valance (John Ford, 1962) résume l’essence du genre : “When the legend becomes fact, print the legend!”).
La reprise des thèmes d’Avatar par les manifestants en est un bon exemple, mais que se passe t-il quand justement ces même manifestants confrontent cet imaginaire du fantasme à une réalité tangible, c’est à dire la répression de l’armée israélienne?
Il s’agit de “l’entrée de l’écran fantasmatique dans notre réalité”, pour reprendre une formule du philosophe Slavoj Žižek. Il développe une idée intéressante, à propos du 11 septembre dans son ouvrage Bienvenue dans le désert du réel (Flammarion, 2008) que nous pourrions reprendre ici : “Il faudrait donc renverser la lecture classique selon laquelle l’effondrement du World Trade Center signifierait que le réel a fait intrusion dans notre sphère imaginaire et l’a fait éclater. Bien au contraire, c’est avant que le World Trade Center ne s’effondre que nous vivions dans une réalité sociale ou ne ne percevions pas les horreurs du tiers-monde comme partie intégrante de la réalité (la nôtre) mais uniquement sous forme d’apparitions spectrales télévisées. Ce qui a eu lieu le 11 Septembre, c’est l’entrée de cet écran fantasmatique dans notre réalité. La réalité n’a pas fait irruption dans l’image : c’est l’image qui a fait irruption dans notre réalité (c’est-à-dire les coordonnées symboliques qui déterminent ce que nous percevons comme étant la réalité) et l’a fait éclater”.
Bien que que ce qui nous intéresse ici ne soit pas de l’ampleur d’une tragédie telle que celle du 11 septembre, on ne pourra s’empêcher de penser qu’il y a là une représentation qui se fait acte justement parce son support fantasmatique n’est pas vidée par le réel de cette manifestation, mais au contraire renforcée par cette identification : ce qui est mis en valeur n’est pas la répression israélienne, mais la revendication palestinienne, qui plus est pacifiste. La fonction politique n’est pas évacuée bien sur, mais déviée en cela que prise en charge par un support imaginaire elle permet de montrer les gens tels qu’ils sont, tels qu’ils luttent, en évitant toute partisanerie trop apparente. Ce combat n’est plus seulement politique donc, il entre dans le champs du symbolique. Et c’est en cela qu’il touche : le symbolique ne pouvant se réduire à une simple prise d’opinion sur une situation, il nous confronte à une échelle de valeur selon laquelle il ne s’agit plus de choisir un camps et s’y tenir, mais de voir en quoi les catégories “israéliens “et “palestiniens” sont transcendées par les destins individuels d’êtres humains qui luttent pour une autre façon de voir les choses, et ce faisant d’envisager la réalité.
En effet, ces manifestants ne cherchent certes pas à rendre nouveau un phénomène qui dure depuis plusieurs années mais du moins à sortir de cet aspect “spectral” qui nous les fait apparaitre comme le triste spectacle de la grande messe des journaux télévisés : ces derniers n’ont pas une fonction d’analyse, mais d’information : pour survivre ils doivent jouer le plus souvent sur le scoop (être le premier à “avoir les images” d’un évènement a un effet de condensation des spectateurs possibles et permet d’augmenter ce qui à la télévision est le nerf de la guerre : l’audimat) et sur l’accumulation, en d’autres termes la redite en forme de supplément d’un sujet maintes fois traité mais qui revêt un intérêt au moment d’un évènement précis (on peut penser notamment à l’effet qu’ont les reportages ou les articles sur la violence et l’insécurité sur les discours politiques, et la façon dont ils influencent, une convergence s’instaurant indéniablement entre les deux). Ce faisant, ces palestiniens ont eu la très juste intuition que pour dialoguer avec le pouvoir, il fallait employer un langage que celui-ci peut entendre, ou au moins ne peut éviter puisqu’il est devenu une sorte de norme : ce que font les manifestants, c’est une autre pratique du storytelling. Comme ces scénaristes hollywoodiens à qui l’on a demandé d’imaginer la façon dont pourrait se passer une attaque terroriste ( et dont Žižek parle également dans son livre) les palestiniens déguisés en avatars écrivent leur propre scénario, leur propre histoire sous forme d’une fiction qui échappe aux catégories dont la plupart du temps ils sont affublés, dans lesquels on essaye parfois de les réduire sous forme de thèmes jouant sur la dualité : militants/terroristes, opprimés/rebelles etc…
Quand ces images pénètrent donc dans notre réalité, il ne s’agit ni d’un scoop (puisque ni la manifestation ni le détournement ne sont des phénomènes originaux), ni d’une énième couche qui s’accumule sur le dossier israélo-palestinien (parce que malgré tout, ce qui se passe là, on ne l’avait pas vu avant, et cette pratique du déguisement peut être vu comme assez “fun” et interpeller un autre public que celui visé par les journalistes en général sur les sujets politiques : on peut le constater assez facilement quand on voit le nombre de visionnages qu’ont occasionné ces vidéos sur des sites comme Youtube ou Dailymotion). Il s’agit d’un évènement qui, tout en important des références de la culture populaire, se veut à lui-même sa propre référence : il devient irrécupérable parce que c’est précisément avec les mots et les codes des autres qu’il raconte sa propre histoire, se démarquant de la politique (le sujet sérieux, la revendication) pour acquérir une dimension “grand public” (celui des blogs, des sites de partage de vidéos, et donc de la ré-interprétations des courants idéologiques par la pratique du pastiche, de la parodie, de l’imitation, et donc en quelque sorte du jeu).
Ils ont peut être ainsi remporté une bataille plus importante qu’il n’y parait, en affirmant que oui, le discours politique peut se dissoudre dans la culture populaire pour produire de nouveaux objets qui en réinventent les codes pour faire parler d’eux, de leur combat, mais surtout, du combat en général. On peut y voir une véritable philosophie de l’action, ou un simple divertissement. Reste à a savoir s’il s’agit là d’un coup d’épée dans l’eau, ou d’un tour de force qui fera des émules. Mais ce qui est d’ores et déjà certain, c’est que la mondialisation a provoqué une expansion des domaines dans lesquels la culture populaire peut exercer son pouvoir de création mais surtout de diffusion de ses productions, de ses codes, et de ses symboles. Pour le meilleur et le pire surement, mais seul l’avenir nous le dira.
Pour plus d’informations sur cette manifestation et son impact voir ici.




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Merci pour cet angle d’analyse. On peut noter cependant que les activistes politiques de Bil’in construisent depuis 5 ans une image de leur mouvement basée sur les concepts de résistance populaire et d’action directe, en utilisant toutes les ressources de diffusion du web : site internet trilingue, galerie photo, hébergement de vidéos sur Youtube, relais effectués par le biais des sites de réseaux sociaux, etc. (sur ce sujet, voir notamment Olivier Blondeau et Laurence Allard, Devenir média. L’activisme sur internet, entre défection et expérimentation, Paris, Editions Amsterdam, 2007). Les pratiques du déguisement et du détournement font partie intégrante de leur activité militante, avec la reprise de références et de codes visuels tels que l’utilisation de l’uniforme rayé des déportés, d’habits de Père Noël, de masques de personnalités politiques,etc. et ce souvent en réponse à l’actualité politique ou culturelle. Ainsi, la reprise de la publicité pour la compagnie de télécommunications Cellcom Israel, avait déjà fait parler de ce type d’action à une échelle internationale :
http://www.bilin-village.org/francais/search.php?q=cellcom&s=ok
@Fanny : Merci pour ces références supplémentaires. Ils n’en sont donc pas à leur premier coup d’essai, ce qui rend leur action d’autant plus percutante et cohérente. Il me semble tout de même que c’est avec la reprise d’Avatar qu’ils atteignent leur paroxysme médiatique précisément parce que d’un côté c’est l’un des plus gros blockbusters de ces dernières années, et de deux parce que c’est le film qui leur permet de joindre la réalité la plus tendue à la plus grande abstraction possible, qui est que les avatars n’existent pas ailleurs que dans l’espace imaginaire, sur l’écran fantasmatique (car même le Père Noël peut être “corporalisé”, et quand même bien le personnage serait un mythe (préservons les enfants) sa fonction sociale est bien réel : on offre les cadeaux de Noël sous couvert du Père Noël. Le fantasme ne disparait pas forcément une fois le réel atteint, en témoigne la quantité de films de Noël sur le thème du miracle que nous envoie les État-Unis chaque mois de décembre). Personne, à priori, ne peut donc rejeter la symbolique décrite pour une raison politique, culturelle etc… (car les masques d’hommes politiques, les costumes rayés, et même le Père Noël sont des symboles forts et marqués, au sens de marqueur d’un choix : de tel camps politique, de croire ou non au Père Noël (qui peut revêtir un aspect religieux aussi…) etc.. Tandis que dans Avatar, les figures oppressé/tyran sont débarrassées de beaucoup de préjugés idéologiques (même si j’en conviens elles en récupèrent d’autres au niveau des stéréotypes : bon/méchant, armée technologique/tribu écologiste…)
Pour ma part j’y vois donc une philosophie du combat, accentuée par le fait qu’ils renouvellent leurs armes en fonction de l’évolution de la société. Mais c’est à chacun de voir. En tout cas il me semble que c’est dans ce genre de cas que la technique du storytelling fait des merveilles.
[...] habitants de la planète Pandora dans le film Avatar. Cette manifestation-là est particulière car elle célébrait une victoire partielle : un jugement de la Cour suprême d’Israël leur a en effet partiellement donné raison [...]
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