La classe des grimaces

Par Sylvain Maresca - 08/05/2010 - 21:33 [English] [PDF] 

Cette année, nous avons acheté une photo de classe d’un genre nouveau : on y voit tous les élèves de la classe de notre petit dernier rivalisant d’imagination pour poser avec la plus belle grimace. Ils ont l’air de s’être bien amusés, sous le sourire bienveillant de leur institutrice qui, elle, ne s’est pas jointe à leurs pantomimes.

Je ne puis vous montrer le résultat, faute d’avoir demandé l’accord de tous les parents. Je ne pouvais pas davantage flouter les visages des bambins, sauf à effacer du même coup leurs grimaces. Mais vous pouvez me croire sur parole : ils ont mis le paquet pour apparaître les plus horribles possible.

Etonné par cette version hors norme de la photographie de classe, qui a certes introduit au cours du temps des degrés croissants de liberté par rapport à la formule initiale, empreinte de raideur militaire, je suis allé questionner la directrice de l’école. Elle m’a appris que l’idée d’une telle photo venait du photographe avec qui ils travaillent depuis plusieurs années. Il prend toujours plusieurs clichés d’une même classe afin de proposer au moins deux photos au choix : il offre ainsi aux parents la possibilité de retenir celle sur laquelle leur rejeton est à son avantage. Depuis l’année dernière, après la série des poses sérieuses, il propose aux enfants de se “lâcher” en osant leurs plus belles grimaces, ce qui les amuse au plus haut point. Si bien que l’offre de photos s’établit désormais à deux versions de  l’image “sérieuse” et une de la “photo-grimaces”.

Cette innovation est un bon coup commercial, car elle permet d’augmenter les ventes. Dans la classe de mon fils, 27 familles ont acheté l’une ou l’autre des photos “sérieuses” et 7 ont acquis la version-grimaces. De fait, cette dernière a été achetée en plus d’une photo classique, sauf dans le cas d’une famille qui n’a choisi que celle-là. Ainsi, là où tous les parents se contentaient d’acheter un cliché, certains en paient désormais deux. C’est tout bénéfice pour le photographe et pour l’école qui récupère 1,50 € par photo vendue. Et puisque ça fait plaisir aux enfants…

Voir une réflexion précédente sur la question de la photo de classe sur le site de l’artiste Arnaud Théval, à propos de son projet Photos de classe.

14 Reponses à “ La classe des grimaces ”

  1. [...] This post was mentioned on Twitter by Culture Visuelle. Culture Visuelle said: Culture Visuelle: La classe des grimaces http://goo.gl/fb/L7qBY [...]

  2. “pour l’école qui récupère 1,50 € par photo vendue” ???
    Bien légal tout ça ?
    1,50 euros par photos c’est une somme conséquente qui s’ajoute aux charges du photographe.

    L’école elle en prend en liquide l’argent ?
    Pour quel usage ?

  3. Imaginons une petite école de 300 élèves, si ce photographe vends 400 photos, il reverse donc “à l’école” 600 euros….

    Si ce photographe fait 20 écoles, il doit donc “reverser”… 12 000 euros

    Y a t’il un inspecteur des impôts pour nous éclairer ?…

  4. Je ne pense pas qu’il y ait besoin d’un inspecteur des impôts, cela s’appelle une commission et elle est reversée à la Caisse des Ecoles, une caisse qui permet à chacun de remettre à l’école communale de l’argent pour participer à l’activité de l’école ou soutenir un projet.

  5. Dommage qu’on ne puisse pas voir !

  6. En lisant ces commentaires, je me demande si je suis arrivé chez Que choisir ou chez Capital…?

  7. Sylvain Maresca le 09/05/2010 à 16:58

    Effectivement, cet argent est destiné à contribuer au financement d’activités pédagogiques. Que ce soit par ce biais là (une photo achetée 5 € au lieu de 3,5 €) ou par d’autres, les parents d’élèves passent d’ailleurs leur temps à apporter leur contribution financière à l’école. Dans le cas présent, seule trois classes sont concernées : le CP, le CE1 et le CE2, c’est-à-dire les classes des élèves les plus jeunes. Après, on a dû considérer qu’il devenait incompatible avec le sérieux qui est censé animer les plus grands de continuer à leur faire faire les zouaves dans le contexte scolaire. Mais d’ici quelque temps, rien n’interdit de penser que de telles photos seront réalisées dans toutes les classes. Le même studio propose déjà dans certains lycées de Nantes des photos costumées. Peu à peu, la photo de classe devient de moins en moins celle de la classe, regroupement d’individus conditionné par l’institution scolaire, et de plus en plus une photo de groupe, obéissant aux normes ou à la dérision des clichés privés, tels que des jeunes peuvent aujourd’hui en prendre à foison avec leur téléphone portable dans les fêtes auxquelles ils sont invités.

  8. J’ai étudié soigneusement la question ce qui me permet de définir ainsi le cadre légal :
    La circulaire qui règlemente ces pratiques :
    PROTECTION DU MILIEU SCOLAIRE (la photographie scolaire)
    http://occe-03.asso-web.com/uploaded/photo%20scolaire.pdf

    Si mon analyse de la circulaire de l’éducation nationale est correcte, pour que les choses s’établissent dans un cadre normal et légal sans que cela n’affecte le chiffre d’affaire d’un petit artisan ou micro entrepreneur, ce qui aurait pour conséquences de nuire gravement à la rentabilité de son entreprise :
    -Le photographe doit facturer à une association ou coopérative constituée de l’école la somme qu’il a réellement encaissée.
    -La coopérative applique sa marge sur cette somme aux parents.
    On peut donc, assimiler le travail du photographe à de la sous-traitance pour cette coopérative qui organise vend et facture les photographies aux parents d’élèves.

    Tout autre fonctionnement est illégal et pourrait être passible de sanctions pour corruption, travail dissimulé etc…

    Pour que les choses respectent totalement la légalité :
    -seule les photos de groupes sont autorisées
    -les pochettes doivent contenir une notice explicative qui informe les parents sur la non obligation d’acheter ces photos
    -il est strictement interdit de publier des photos de mineurs sur un site internet non privatisé (mot de passe d’accès) ou sans l’autorisation des parents de ces mineurs.

    “En revanche, la photographie d’identité, ainsi que toute autre photo qui ne s’inscrit pas dans un cadre scolaire et peut être réalisée par un photographe dans son studio, est de nature, si la prise de vue est effectuée à l’école, à concurrencer les autres photographes locaux. Elle ne peut donc être admise que si elle répond aux besoins de l’établissement et n’est pas proposée aux familles.” ( Un rappel classique des textes précédents, qui bannissaient les photos d’identité. Par “besoins de l’établissement”, il faut comprendre E.P.L.E. -colleges et lycées- où la photo d’identité est utilisée pour les carnets de correspondance.

  9. Quelques remarques :
    la photographie scolaire comme toutes les activités artistiques s’inscrivent dans un contexte commercial et culturel parfaitement imbriqués donc pas de “capital” ou “que choisir”, on est bien dans le sujet
    la marchandisation irréfléchie à incité le législateur à réduire les possibilités des photographes et donc par conséquence l’aspect culturel de celles-ci
    Je commente davantage ces aspect pervers et les perspectives que cela implique dans ces deux articles :
    http://lephotographecybernomade.blogspot.com/2010/05/perspectives-et-reflexions-au-sujet-de.html
    http://lephotographecybernomade.blogspot.com/2010/05/les-usineurs.html

  10. Sylvain Maresca le 10/05/2010 à 16:18

    @ Alexandre : Merci pour ces précisions réglementaires.
    Je précise que, pour l’école de mon fils, sachant que l’expérience de la photo avec grimaces est limitée à trois classes, le surplus de recettes doit avoisiner les 30 €. Un gain modeste.

  11. Bien que quelques réponses semblent avoir déjà éclairé la question de droit à l’encaissement d’une commission par les établissements scolaires, peut-être que Joëlle Vzerbrugge, créatrice et animatrice du blog Droit et photographie, serait serait en mesure de répondre aux inquiétudes exprimées.

    http://droit-et-photographie.over-blog.com/pages/Parcours_et_presentation_sommaire-2098988.html

    Pour la question de la photo de grimaces, chapeau bas Monsieur le photographe…. !

  12. Sylvain Maresca le 11/05/2010 à 16:31

    @ Dominique : Je viens justement de la contacter pour autre chose. Mais je ne pense pas qu’il y ait le moindre problème sur le plan financier dans cette affaire.
    Il me semble plus intéressant d’y repérer une tendance à l’effacement de l’institution scolaire, doublée d’une dérive vers le spectacle et sa dérision, source bien comprise de revenus supplémentaires, maigres mais impossibles à négliger dans un service public atteint de toutes parts par les restrictions budgétaires.

  13. Sylvain Maresca le 01/07/2010 à 13:52

    Nouvel élément à verser au dossier des photos de classe :
    cette année, dans le collège où vont mes deux plus grands enfants, les photos de classe ont été réalisées par une surveillante qui a utilisé à cet effet son propre appareil réflex numérique. Le résultat est pour le moins décevant : lumière mal maîtrisée rendant les visages blafards, plusieurs mains ou bras flous (l’appareil n’était pas toujours posé sur un pied), certains élèves saisis avec les yeux fermés… Le tout vendu au prix de 5 €, c’est-à-dire le même tarif que lorsque l’établissement faisait appel à un photographe professionnel. On comprend que, de la sorte, l’opération devient beaucoup plus rentable pour le collège, mais du coup les familles ont tout lieu de se sentir lésées : elles paient aussi cher des images de bien moins bonne qualité. Personnellement, je préfère encore les grimaces photographiées par un professionnel qu’une photo de classe traditionnelle réalisée par un amateur.

  14. J’ai réalisé pendant quelques années les photos de classes de l’école de mes enfants. C’était une école Freinet.
    Cette pédagogie plus souple, plus respectueuse des enfants permet effectivement une liberté et une créativité plus grande. La photo grimace fait donc partie depuis longtemps (plus de 10 ans) des prises de vues obligées dans cet exercice.
    Les instits y participent de bon cœur car l’institution ne se sent pas menacée, il s’agit bien d’une communauté, et l’humour et la complicité en font pleinement partis.

    Sur un plan matériel, les enfants choisissent la photo grimace et les parents la photo “normale”…
    Pour le photographe, ça permet aussi de demander du sérieux avant la rigolade, sinon, il y a toujours un enfant qui refuse de jouer le jeu.
    il y avait aussi un “supplément” au coût de fabrication qui transitait par l’association des parents (qui organisait les prises de vues) et qui servait à financer les bourses pour les classes vertes. Les questions relatives à l’argent sont très importantes, non as pour le coût supplémentaire souvent dérisoire mais parce que l’école est traditionnellement un espace non-marchand. Si on ajoute les histoires de droits à l’image ça devient explosif ! (valeur marchande potentielle de l’image de mon enfant, détournement du sens et mensonge dans les médias, publicité, pédophilie…)