Retour sur la photo de classe

Par Sylvain Maresca - 14/10/2013 - 14:13 [English] [PDF] 

Samedi dernier, j’ai fait une intervention dans le cadre du programme “L’image en partage”, piloté par La Fabrique du regard, la plate-forme pédagogique du BAL. L’invitation émanait de Denis Darsacq, l’artiste sollicité pour animer l’atelier de cette année, consacré au thème “Image et mémoire”.

Je l’avais rencontré une première fois en 2007 dans le cadre d’une résidence artistique collective au lycée Jacques Prévert de Pont-Audemer (Eure). J’avais été sollicité pour suivre cette résidence parce que j’avais travaillé peu avant avec un artiste nantais, Arnaud Théval, sur le thème de la photographie de classe : il avait lui-même réalisé en 2004-2005 des images dans cinq lycées de la région Pays de la Loire (DIA 2 - voir le diaporama qui accompagnait ma présentation). Depuis, nous avons poursuivi notre collaboration, mais en nous déplaçant dans le contexte des lycées professionnels : entre 2007 et 2009, dix classes dans des filières et des établissements différents ont été impliquées dans un projet intitulé Moi le groupe.

Auparavant, j’avais eu également l’occasion d’encadrer à l’Université de Nantes un mémoire de maîtrise en sociologie consacré à la photographie de classe, ses codes et son évolution au cours du XXe siècle.

Origine du mot « classe » : DIA 3.

Revue des troupes : DIAS 4 et 5.

Proche et en même temps différente de ce rituel militaire, la photo du régiment, elle, prend place en dehors de la discipline militaire, hors du rapport d’autorité qui fonde l’institution de l’armée. Elle montre un groupe d’hommes (avec peut-être quelques femmes aujourd’hui) qui posent ensemble avec, le cas échéant, un sous-officier ou même un officier : DIAS 6 et 7.

Point important : Ce type de photo travaille nécessairement la question de l’autorité. Ne serait-ce que parce que c’est nécessairement une photo autorisée : on ne peut pas photographier un régiment en tenue dans une enceinte militaire sans l’aval du commandement.

Toutefois, une telle image institue, pendant le temps de sa réalisation, un autre rapport entre l’autorité et les subordonnés qui, pour une fois, posent ensemble, pour ainsi dire à égalité. C’est donc une représentation ambivalente, à la fois officielle et officieuse, dans le cadre et en dehors, collective et personnelle.

A noter également pour la suite, qu’il s’agit de photos en uniforme, sous l’uniforme.

Ce modèle a été transposé tel quel à la photo de classe (DIA 8) : même disposition, même sérieux, même uniformité des tenue.

Leurs caractéristiques communes :

  1. Un lieu imposé : le cadre de l’institution, en l’occurrence l’école ;
  2. L’autorité : physiquement présente (instituteur, professeur) ;
  3. Le groupe d’âge, c’est-à-dire la classe.

LE LIEU :

La photo est prise dans l’école : DIA 9.

Ce cadre scolaire doit être visible dans l’image, au moins en arrière-plan. On doit reconnaître sur la photo cette école-là.

En général, la photo est prise dans la cour, sous le préau, plus rarement dans la classe, voire dans un lieu particulier symbolique de l’établissement.

Parfois, un signe minimal d’identification suffit : par exemple, le nom de la classe et de l’école sur une ardoise tenue par un élève au premier plan : DIA 10.

Une photo dans l’école est forcément une photo autorisée (comme pour les photos de militaires). Elle est prise par un photographe habilité, au terme d’une convention dûment signée, ou parfois aujourd’hui par un membre du personnel d’encadrement de l’établissement scolaire. D’où les polémiques récurrentes sur la présence de cette pratique commerciale au sein de l’école.

Pour autant, les photos de classe ne sont pas des photos de l’école. Ce sont des photos collectives des élèves de passage dans l’école, donc des photos destinées à un usage privé, destinées à prendre place dans des archives familiales. L’école ne les archive pas, ou rarement. Parfois, on en trouve dans les archives personnelles de certains enseignants.

Donc, ce ne sont pas des photos d’institution, même si elles sont autorisées et contrôlées par l’institution. Bien que prises dans un cadre public et bien qu’il s’agisse de photos collectives, elles alimentent des usages privés.

L’AUTORITÉ

Elle se montre généralement (pas toujours) sur les photos, du moins l’instituteur ou l’institutrice, le professeur principal. Au milieu, devant ou sur le côté, ça dépend.

La classe posant avec son enseignant fait penser à une équipe sportive posant avec son entraîneur (DIA 11) : complicité, collaboration chaleur humaine plutôt que rapport hiérarchique (c’est du moins le sens de l’évolution des photos de classe au cours du temps).

Visuellement, l’évolution la plus perceptible au cours du temps est l’affirmation individuelle des élèves.

Elle s’est traduite par :

  • la possibilité de sourire : de plus en plus fréquente depuis l’après-guerre, jusqu’à devenir la convention obligée des portraits photographiques, collectifs ou individuels ;
  • l’abandon de la blouse-uniforme, au profit d’une diversité de tenues vestimentaires, servie photographiquement par le passage à la couleur (DIA 12).

Documents privés / documents historiques :

La photographie de classe a commencé à se développer dans les années 1920. A ce titre, elle constitue un document historique intéressant pour documenter l’institution scolaire (dont elle donne à voir des aperçus : les bâtiments, l’introduction de la mixité, la féminisation progressive du corps enseignant…) et la population des enfants scolarisés (uniformes, puis diversité des tenues vestimentaires, importance relative des enfants d’origine étrangère…).

C’est donc un support de mémoire collective, en plus d’en être un pour la mémoire individuelle. La difficulté étant de mobiliser ces documents enfouis dans de multiples archives familiales privées.

LE GROUPE

L’affirmation croissante de l’individu pose la question du groupe dans ce type de photo.

Par définition, une photo de classe est la photo d’un groupe : on y voit un groupe mis en forme pour les besoins de l’image.

De fait, une classe n’est pas un groupe constitué, mais plutôt le rassemblement arbitraire et momentané d’individus sensiblement du même âge, parvenus au même stade de leur scolarité.

Dans les archives familiales, il n’est pas rare que ces anciens camarades de classe soient individualisés, voire numérotés un par un (DIA 13), comme si nous avions sous les yeux un trombinoscope.

De cette collection d’individus, la photo de classe fait un groupe – compact, serré, solide…, solidaire ? – ou plutôt fait croire qu’il s’agit d’un groupe réel, soudé, cohérent.

Or, je l’ai dit, l’individu, ici comme ailleurs, s’affirme de plus en plus aux dépens du groupe, ce qui génère des formes plus lâches d’organisation de la photo de classe.

Ce qui fait également apparaître la photo individuelle dans le contexte scolaire (DIA 14), avec les polémiques qu’elle soulève : peut-on laisser faire des portraits individuels d’élèves et les vendre au lieu ou en marge de la canonique photo de classe obligée ?

On touche ici du doigt la fiction de ce genre photographique qui donne à voir un groupe et tend du même coup à le faire exister, alors que toutes les classes sont traversées par des rivalités, des conflits inter-personnels, qu’elles sont divisées en sous-groupes, en bandes, en clans rivaux…

Pour les besoin de la photo de classe, les élèves refont le groupe, ils font croire à sa réalité, imposée par l’institution scolaire. Effet de corps, de promotion.

Pas étonnant que ce genre de représentation se prête à des travestissements, des parodies :

  • photos de conscrits en contrepoint à la photo du régiment : DIA 15 ;
  • photos de classe avec grimaces : DIA 16.

L’approche des artistes

Lorsque des artistes travaillent la photographie de classe avec des élèves, c’est la figure de l’autorité qui se trouve relativisée en premier. Plusieurs images d’Arnaud Théval entament directement cette figure de l’autorité :

  • invasion du bureau du proviseur adjoint : DIA 17 ;
  • de la salle du conseil de classe : DIA 18.

Mais surtout la plupart l’évacuent tout bonnement, comme à Pont-Audemer où sur les 28 « photos de classes » réalisées par les artistes, une seule incluait une enseignante.

En revanche, malgré les nombreuses variations et transgressions proposées par les uns et les autres sur le motif de la photo de classe, toutes restent dans l’enceinte de l’établissement scolaire, qu’elles montrent d’une manière reconnaissable. Les chaises peuvent avoir été déplacées dehors (DIA 19), ce lieu n’est pas déserté.

D’ailleurs, en pareil cas, le désir spontané des élèves est d’être laissés libres de choisir l’emplacement de la photo. Ils poussent souvent à investir des lieux interdits habituellement par l’établissement scolaire :

  • pelouse devant le bâtiment de l’administration (DIA 20) ;
  • combles du lycée (DIA 21).

D’un artiste à l’autre et d’une classe à l’autre, le groupe demeure la grande énigme de la photographie de classe. Une classe est-elle un groupe réel ou un simple rassemblement fictif ? Seul un travail suivi avec les élèves permet d’en décider (DIA 22 : graphique des affinités électives au sein d’une classe photographiée par Arnaud Théval).

Voici quelques présentations éclatées de classes ( DIAS 23 à 26) jusqu’à aboutir à un kaléidoscope de portraits individuels - mise en forme qui a été critiquée pour avoir ruiné l’idée même de photo de classe.

Pour finir, une citation de Denis Darsacq dans le catalogue Un artiste, une classe, édité à Pont-Audemer : « Préserver son identité au sein d’un groupe. (…) Tout le travail est là, réussir à distinguer des identités dans le groupe. C’est même notre responsabilité : ne pas faire comme dans ces rassemblements qui uniformisent les personnes et les transforment en partie d’un tout. En même temps, il faut produire une image dynamique qui nécessite un minimum de composition et d’ordre, ou de désordre très ordonné ! »

Une Réponse à “ Retour sur la photo de classe ”

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