Le règne de l’allégorie

Par Sylvain Maresca - 20/09/2012 - 14:52 [English] [PDF] 

Pour préparer un séminaire consacré à “la société à l’écran”, c’est-à-dire à la représentation des phénomènes sociaux dans les reportages, les documentaires ou les films de fiction, je me suis plongé depuis peu, pour commencer, dans la lecture des travaux de recherche consacrés aux journaux télévisés. C’est ainsi que j’ai lu l’ouvrage de Jacques Siracusa, Le JT, machine à décrire. Sociologie du travail des reporters de télévision (Bruxelles, De Boeck Université, 2001).

Fruit d’un long travail d’enquête et d’observation dans diverses chaînes de télévision, en particulier à l’occasion de stages multiples, cet ouvrage livre une description très détaillée des manières de travailler des différents contributeurs à la production de l’information télévisée : chefs de rédaction, journalistes, preneurs d’images et de sons, monteurs. C’est une plongée très révélatrice dans l’univers opaque de ce média omniprésent dans notre vie quotidienne et paradoxalement dérobé aux regards.

Jacques Siracusa souligne à quel point les journaux télévisés sélectionnent leurs sujets dans la presse écrite. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’image n’est pas le point de départ des reportages, mais bien plutôt la revue de presse, avec une attention particulière à quelques titres de référence. Le texte précède l’image et, très souvent, la conditionne : ainsi, la commande de reportages lancée par la rédaction ne se limite pas à en définir le sujet, elle en précise également “l’angle”, c’est à-dire la manière de le traiter et, du même coup, de le mettre en images. Tous les sujets abordés dans les journaux ne deviennent pas des reportages télé, puisqu’il faut encore qu’ils présentent un certain potentiel visuel, mais, comme l’écrit Siracusa : “Rares sont les sujets ne reposant sur rien, c’est-à-dire absents de la littérature.”

Le rédacteur qui part en reportage a très présent à l’esprit l’angle fixé par la rédaction, qui constitue un véritable contrat moral passé avec ses supérieurs. Sur le terrain, il s’efforcera en permanence de récolter les images et les interviews cadrant avec cette ligne directrice, et délaissera les autres comme hors-sujet. “Il est donc très probable qu’un rédacteur revenant d’un reportage jugé important par ses chefs, n’ayant pas suivi la commande et leur annonçant que ‘l’important est ailleurs’, sera réprimandé.” Bref, le tournage d’un reportage ne s’apparente aucunement à une enquête avec son lot prévisible de découvertes et d’inattendus, mais à un parcours expéditif de récolte des éléments nécessaires (et juste ceux-là) à l’illustration du sujet tel qu’il a été pré-vu dans les bureaux de la chaîne.

C’est ici qu’intervient le motif de l’allégorie. Jacques Siracusa explique que, grâce à cette technique d’expression, les journalistes produisent “un ensemble d’abstractions personnifiées” qui remplissent leurs attentes. Ils parviennent ainsi à “montrer des images où un phénomène est incarné, se dispenser d’une connaissance spécialisée, généraliser en référence à des réalités analogues et fabriquer rapidement un compte rendu clair.” Il faudrait restituer ici le détail des procédures de tournage pour montrer concrètement comment opère ce rapport allégorique à la réalité, qui ne recherche pas à proprement parler d’informations (déjà présentes dans les articles de presse lus avant de partir en reportage), mais plutôt l’illustration d’une manière de représenter la réalité.

Je trouve que cette lecture fait écho d’une manière très suggestive aux nombreux billets publiés et discutés sur Culture visuelle qui ont souligné à quel point la photographie de presse remplissait désormais une fonction plus illustrative qu’informative. De multiples exemples en ont été donnés. Il resterait à essayer de mesurer cette tendance, mais il semble bien que les images à portée symbolique, “allégorique” dirait Siracusa, l’emportent désormais sur les photos destinées à documenter une situation ou un événement.

La lecture de l’ouvrage de Jacques Siracusa – riche d’observations de première main effectuées au cœur même du dispositif télévisuel – conduit à espérer qu’une enquête aussi approfondie soit menée dans les rédactions des titres de la presse écrite. Cela ne doit pas être plus facile qu’à la télévision, où la méfiance est de rigueur à l’égard des observateurs extérieurs. Mais une telle enquête serait particulièrement utile pour comprendre comment les journaux conçoivent et traitent les images dans le processus d’élaboration des articles, mais encore, et peut-être surtout, ce qui a changé dans l’organisation du travail en leur sein qui expliquerait cette modification de leurs attentes vis-à-vis des images. Les discours des acteurs ne suffisent pas, surtout que, dans la presse comme à la télévision, les responsables se dérobent le plus souvent aux questions. Il faut pouvoir observer en situation comment travaillent ces professionnels car, comme le dit Jacques Siracusa au début de son livre : “L’étude des coulisses du journal télévisé contribue à expliquer la nature des informations présentées au public. On développera donc dans ce premier chapitre une idée plus radicale selon laquelle les informations ne dépendent parfois que de cette seule organisation des coulisses.”

7 Reponses à “ Le règne de l’allégorie ”

  1. Je pense que dans les images qui bougent, il faudrait distinguer celles qui sont réalisées par une équipe interne à la rédaction de celles qui sont achetées à d’autres chaînes ou à des amateurs présents sur l’évènement.
    Dans le premier cas, l’équipe arrive en sachant ce qu’elle doit filmer et comment. Le temps de tournage sur le terrain est réduit au strict minimum. C’est un peu comme si le réalisateur était resté dans les studios. Pour que le texte, l’image et le montage progressent en parallèle, il faut un format long traité par une société de production qui va choisir un sujet puis essayer de le vendre à une chaîne.
    Dans le deuxième cas, la comparaison avec la photo joue à plein. La rédaction pioche dans un stock d’images existantes ce qu’il lui faut pour illustrer le commentaire oral, et c’est la sélection, le montage, le commentaire et le contexte qui vont donner un angle aux images.
    Aujourd’hui avec la multiplication des chaînes d’information, la référence me semble être au moins autant la concurrence que la presse.

  2. Sylvain Maresca le 21/09/2012 à 09:03

    @ Thierry : Même lorsqu’ils reprennent des images d’ailleurs, il semble bien que l’optique reste d’illustrer leur propos d’origine. L’angle ne se construit pas au montage, même si les monteurs tentent de conserver une relative autonomie pour que leur contribution ne se réduise pas à l’illustration du commentaire déjà écrit du rédacteur. D’après la description qu’en donne Jacques Siracusa, c’est un processus hyper-formaté qui ne laisse guère de place ( et de temps) à l’exploration et l’improvisation.

  3. Merci de nous donner envie de lire le livre de J. Siracusa.
    “Le texte précède l’image”, oui, il précède aussi l’audio. J’en ai fait l’expérience voici 25 ans avec les radios locales : il était extrêmement rare qu’une info soit donnée par la radio avant la presse écrite (et, en ce cas, les quotidiens locaux se jetaient sur la chose, en l’amplifiant et la dramatisant).

  4. @ Sylvain, je suis d’accord. L’angle construit au montage n’a d’autre fonction que d’illustrer le propos d’origine (tout comme la sélection préalable des images disponibles sur le marché).

  5. Je trouve cet article très pertinent. Il me semble même que depuis peu (disons depuis “l’affaire DSK”?), cela me semble accentuer à la télévision avec la “BFMisation” des reportages (je reprend l’expression développé dans un article sur libé: http://www.liberation.fr/medias/2012/05/18/de-la-bfmisation-de-la-television_819736).
    On se contente de duplex, où un journaliste présent sur le lieu symbolisant le contenu du reportage (ex: l’hôtel de DSK lors de son affaire) fait des commentaires que l’on peut retrouver dans de nombreux autres médias… Je pense que le but est dire que l’on fait de l’info simplement en pointant du doigt que le journaliste est “là où il faut”, ainsi que de donner l’impression d’être sur le qui-vive, prêt à avoir de nouvelles informations. Un simple plan sur un lieu et l’illustration de la présence d’un journaliste suffisent en fait à faire “allégorie”, ce qui diminue le travail de recherche d’image et de montage, tout en restant dans le cadre pré-vu par les coulisses du journal.

  6. Sylvain Maresca le 23/09/2012 à 13:52

    @ De passage : Les chaînes d’information en continu ont dans leur cahier des charges de montrer qu’elles sont constamment sur le coup. Rendre visible cette obsession remplit forcément une bonne part de leurs images, et finit peut-être par en tenir lieu.
    Merci pour la référence de l’article de Libération.