Stéréotypes russes

Par Sylvain Maresca - 04/03/2012 - 16:27 [English] [PDF] 

Lorsque j’expose aux étudiants d’Info-Com, à qui je fais un cours sur la photographie de presse, le tournant récent vers un usage de plus en plus illustratif, symbolique, des images d’actualité, je leur présente en particulier comme jalon historique la nouvelle version que le quotidien Libération lança en 1994, caractérisée par un recours amplifié aux images et surtout à des clichés plus emblématiques qu’informatifs.

Un exemple de ce type d’image et de ce type d’usage des images est la Une que ce quotidien consacra le 20 décembre 1999 à des élections législatives en Russie. On y voit l’intérieur d’un bureau de vote qui ne nous apprend qu’une chose : les Russes votent dans des bureaux de vote ! Mais plusieurs détails de l’image sautent aux yeux : tout d’abord le rideau rouge des isoloirs. Nous sommes en 1999 et les clichés hérités de l’URSS ont la vie dure : le rouge continue d’être associé à l’idée que nous nous faisons des Russes. D’ailleurs, ce jour-là, Libération accorde le losange de son titre à la couleur des isoloirs. Et surtout, les Russes que nous voyons voter sont des soldats. Il peut y avoir une connotation politique à ce choix de montrer des militaires effectuant leur devoir civique : ils seraient le meilleur exemple que la démocratie est bien entrée dans les mœurs, huit ans après l’effondrement de l’URSS. Je crois néanmoins que les militaires présentent ici avant tout un intérêt visuel : ils arborent tous des grosses bottes et une chapka, offrant ainsi un autre stéréotype bien ancré, celui des Russes affrontant l’hiver avec ces vêtements “typiques” (nous sommes en décembre, effectivement). Au final, cette photo nous permet de comprendre, au premier coup d’œil, que nous sommes en présence d’électeurs russes puisqu’elle vérifie les a priori les plus communs que les Occidentaux continuent de véhiculer à leur propos.

(Captures d’écran des sites de RFI, La Croix, Le Parisien et RTBF)

Aujourd’hui, nouveau jour d’élection en Russie, j’ai voulu voir ce qu’il en était des clichés publiés par la presse. Premier constat : on ne nous fait plus le coup de la couleur rouge. Peut-être n’y a-t-il plus de rideaux rouges dans les bureaux de vote. Les couleurs de la Fédération de Russie semblent omniprésentes. Mais ô surprise ! les photos utilisées pour illustrer les premiers articles relatant le déroulement de ce scrutin présidentiel nous montrent de nouveau beaucoup de militaires faisant leur devoir de citoyen. Bottes et chapkas sont au rendez-vous. Certes, nous sommes encore en hiver1, mais je suis sûr que, dans quantité de bureaux de vote des grandes villes russes, on peut voir des citoyens habillés autrement.

Photo d'électeurs sibériens en décembre 2011, reprise du site http://rt.com

Si bien que l’impression qui se dégage de cette continuité est surtout celle de la permanence des stéréotypes et donc, à l’appui, d’un usage de plus en plus signalétique des photos de presse, de moins en moins destinées à informer, à donner à voir des faits, qu’à signaler aux lecteurs la thématique des articles grâce à l’emploi de codes de reconnaissance stéréotypés.

PS : Vous trouverez quantité d’autres billets consacrés à ces usages illustratifs de la photographie de presse sur Culture visuelle.

  1. Il faut dire, à la décharge des rédactions photos, que les premiers articles consacrés aujourd’hui à ces élections puisent forcément dans les premiers clichés disponibles, qui ont pour la plupart été pris dans l’Est de la Russie, là où le climat est le plus rude. Il n’empêche : la photo ci-contre montre qu’on peut y rencontrer des électeurs moins “typiques”. []

2 Reponses à “ Stéréotypes russes ”

  1. Dans la photo disons “documentaire et créative”, les clichés se portent par exemple plutôt sur les papiers peints des intérieurs et les bibelots, qui sont entre autres un héritage de la période soviétique mais sont avant tout utilisés pour leur caractère kitsch et la dérision ou le pathétique qu’on en tire facilement, ainsi que comme simplification signalétique. Mais c’est exactement la même chose. Avec ces rideaux rouges que vous identifiez ici, “la photographie de presse” joue aussi sur ce registre du résumé et de la convention confortable.

  2. Sylvain Maresca le 08/03/2012 à 12:17

    Des photographes, rencontrés hier, ont attiré mon attention que ces photos présentent des détails intéressants, pour peu qu’on les regarde pour y trouver autre chose que la confirmation de nos stéréotypes sur les Russes. En particulier, que les bulletins de vote sont des grandes feuilles, qu’on ne glisse pas dans une enveloppe, avant de les mettre dans l’urne. Si bien que nombre d’électeurs font état publiquement de leur vote. L’idée du bulletin secret et du choix effectué à l’abri des regard, dans l’isoloir, ne ferait pas partie de la culture électorale des Russes.