Le marché du narcissisme

Par Sylvain Maresca - 03/09/2010 - 08:41 [English] [PDF] 


“Avec le ST550, fini les photos ratées. Le double écran vous apporte de multiples avantages. Vous êtes à la fois le photographe et le sujet. Vous réaliserez facilement de meilleurs autoportraits dès le premier essai.
Mais ce n’est pas tout! En mode Enfants, une animation rigolote s’affiche sur l’écran LCD avant pour attirer l’attention de l’enfant pendant la prise de vue.
Grâce au retardateur, affichez le compte à rebours et voyez immédiatement la photo que vous venez de prendre.”

(captures d’écran sur le site www.samsung.com/fr)

Dans le même esprit, la console de jeux Nintendo DSi intègre déjà deux objectifs photo dont l’un est orienté vers l’utilisateur.

Quand on voit la proportion d’autoportraits que les adolescents réalisent avec leur appareil photo ou leur téléphone portable, force est de reconnaître que les fabricants de matériel savent faire preuve d’une remarquable capacité de réaction pour les attirer avec de nouveaux gadgets pré-adaptés à leur boulimie narcissique.

17 Reponses à “ Le marché du narcissisme ”

  1. Bien vu ! Comme quoi, tout se passe sur écran…

  2. [...] This post was mentioned on Twitter by Mario Pires, Culture Visuelle. Culture Visuelle said: Culture Visuelle: Le marché du narcissisme http://goo.gl/fb/IAyuu [...]

  3. L’appareil photographique devenant miroir, un retour aux sources en quelque sorte…

  4. … un rapport au “fluide”, cette même évanescence de l’image une fois entrevue ; dans le flot d’une source ou dans le flux des images digitales (cf. votre article “Retour de vacances”).

  5. Sylvain, on est assez souvent d’accord toi et moi pour que je puisse me permettre ici – et tout à fait exceptionnellement – de disconvenir. L’emploi du terme “narcissisme” pour l’auto-représentation me paraît en effet une façon bien partiale de désigner ce trait social. Personne, face aux autoportraits de Dürer ou de Rembrandt, ne songerait à employer ce vocable, issu de la longue histoire (qui est aussi une lutte des classes) de la démocratisation du droit au portrait et à la représentation – droit qui n’a pas toujours été acquis (voir Baudelaire), mais que la photographie a largement participé à élargir (voir Freund).

    Le symptôme que tu relèves ici à juste titre appartient au prolongement numérique de cette histoire, qui concerne en effet de façon caractéristique l’extension de la représentation (et de l’expression) de soi – à travers les nouveaux outils de la photo digitale, mais aussi du blogging, de la signature par l’avatar ou des réseaux sociaux (Myspace ou Facebook étant par excellence des outils de la représentation de soi, raison pour laquelle les ados, pour qui c’est en effet une question tout à fait cruciale, à juste raison, en usent avec enthousiasme). Le premier modèle de camphone, le Sharp J-SH04, sorti en octobre 2000, comprenait déjà un petit miroir à côté de l’objectif, invitant à la pratique de l’autoportrait.

    Le camphone a véritablement été pensé dès le départ, notamment par le choix de son optique (un grand angle), pour favoriser l’autoportrait, ce qui me parait un vrai tournant dans l’histoire de l’instrumentation photographique, qui avait jusque là toujours admis de couper l’univers en deux, séparant le preneur d’image de son sujet par la cloison infinie de la contrainte optique. Tes propres travaux (je pense notamment à ton bel article dans Etudes photo) ont contribué à montrer à quel point l’image de soi joue un rôle dans la construction et la reconnaissance du sujet. Loin d’être des gadgets, le double écran ou le double objectif sont des dispositifs qui non seulement s’inscrivent dans la stricte continuité de cette histoire, mais sont aussi des signes passionnants de son renouvellement.

  6. La multiplication des autoportraits est fascinante. Cela avait commencé il y a quelques années (20 ?) avec les photographes “d’art” qui passaient leur temps à se mettre en scène dans leur photo, de sorte que toute photo était toujours qualifiée par les critiques de “mise en abyme du processus photographique”, ou “d’interrogation sur la relation du photographe et du photographié” ou tout autre cliché semblable…
    Le mouvement a atteint les jeunes générations, ce qui n’est pas illogique dans une perspective de transmission des normes sociales depuis les instances créatrices de normes sociales.
    Cette fonction bien particulière reste néanmoins un gadget. Autrefois, il y avait sur certains appareils photos un petit miroir qui permettait de voir dans le même genre de situation ce qui serait dans l’objectif.

    http://davidikus.blogspot.com/
    http://www.davidranc.com

  7. Du côté des appareils photo numériques, l’autoportrait était également facilité grâce à l’écran LCD amovible du Canon Powershot G1 (2000).
    http://www.dpreview.com/reviews/canong1/page3.asp
    (Il me semble que l’autoportrait à main levée et en contrôlant le cadre était également envisageable dès l’année d’avant (au moins), avec le Nikon Coolpix 950, mais moyennant un usage un peu tordu de l’appareil. http://www.dpreview.com/reviews/nikoncp950/ )

  8. Sylvain Maresca le 04/09/2010 à 10:45

    @ André : J’ai employé le terme “narcissisme” dans son acception “technique”, celle qu’emploient les spécialistes de la psychologie – lesquels soulignent à juste titre combien l’attention à sa propre image, l’auto-représentation revêtent une importance cruciale pendant l’adolescence.
    Bien sûr, dans le langage courant, l’adjectif “narcissique” revêt souvent une connotation négative, mais ce n’est pas dans cet esprit que je l’ai employé.
    Il reste que les fabricants de matériel sont très forts pour exploiter ce genre de veine psycho-sociale qui s’inscrit dans les usages et en tirer parti commercialement. C’est l’essentiel de ce que je voulais souligner.

  9. La multiplicité des sens du mot narcissisme est souvent source de confusion. Il est probablement à proscrire, à moins de le définir à la première utilisation (pratique courante dans le monde universitaire anglo-saxon). Même en psychologie, les théories sur le narcissisme sont assez différentes voire contradictoires d’ue auteur ou d’une école à l’autre (voir par exemple, healthy narcissim v. narcissistic personality disorder) même si ces théories insistent globalement sur le conflit dans une personne entre un moi qui se sous-estime et un moi qui se surestime (pour faire simple et général). L’intérêt principal d’un tel concept serait peut-être de voir en quoi il nous permettrait de mieux comprendre ce comportement bien identifié par l’auteur de ce billet. Pourquoi l’image de soi (au sens traditionnel mais aussi dans son application : image photographiée) est-elle si importante pour la jeune génération ? Peut-on conclure de l’abondance d’autoportraits photographiques qu’il y a un problème général d’image de soi ? Rien n’est moins certain, mais il faudrait creuser.

  10. Certes les adolescents attachent beaucoup d’importance à leur apparence physique, étant dans la phase de se forger une identité, et profitent de tous les moyens disponibles pour se voir. Mais la multiplicité des auto-portraits n’est elle pas symptomatique d’une culture de consommation? Ce besoin de participer dans un rituel de la consommation même de l’image de soi? En plus, les ados qui sont souvent ciblés dans les rapports des psychologues n’ont même pas le temps de s’admirer dans leurs photos compte tenu de leur emploi du temps surchargé, leurs activités sur Internet et la quantité démesurée de leurs photos. Dans ce contexte s’agit-il toujours du narcissisme dans quelconque sens et plutôt d’un autre phénomène?

  11. Sylvain Maresca le 07/09/2010 à 09:29

    @ Davidikus et Fatima : Certes, le concept de “narcissisme” offre matière à débat, y compris chez les psychologues, pour qui, néanmoins, il ne désigne pas a priori un comportement négatif ou nocif, contrairement à ce que le sens commun en a retenu. Je rejoins Fatima sur la portée sociale de ce culte de l’image de soi, encouragée, on le voit, par les fabricants de matériel photographique. On peut en effet se demander si notre société ne cultive pas à outrance le narcissisme individuel (pas seulement à l’âge adolescent), en valorisant par principe tout ce qui caractérise et distingue l’individu-consommateur, au détriment de ce qui pourrait (encore) réunir les individus-citoyens. Dans cette logique, l’ado qui s’auto-photographie sans limitation, avec le plus parfait naturel, au moyen de son appareil photo double écran ne préfigure-t-il pas l’adulte hyper-individualisé qui incarne à la perfection le système libéralisme ? Je me pose la question.

  12. J’ai quand même rarement entendu (ou lu) des psychologues parler du narcissisme de façon élogieuse.

    Quant à l’interprétation : j’ai du mal à voir dans ce comportement une incarnation du libéralisme ou de l’hyperconsommation. Il manque trop d’étapes dans le raisonnement pour passer de l’image de soi à la consommation au libéralisme. Certes, les industriels de la photo exploitent et encouragent le phénomène mais cela n’a rien d’extraordinaire, ni de nouveau. Ce qui est plus gênant, c’est le lien entre hyper-individualisation et système libéral… Le libéralisme trouve un essor plus grand dans les sociétés marquées par le communautarisme (USA, GB, NL…) me semble-t-il (précisément parce qu’il est plus facile de vendre à la masse, aux individus tous semblables, qu’aux individus tous différents).

    Par ailleurs, l’individu-citoyen est souvent pris comme l’exemple absolu de l’individualisme le plus poussé : il n’a de rapport qu’à un seul corps (l’Etat, qui représente tous les autres individus) ; le communautarisme crée au contraire une étape supplémentaire (l’individu est *d’abord* membre d’une communauté qui constitue l’Etat, et a des rapports avec les autres individus dans sa communauté). On peut creuser la question _a contrario_ autour de la notion de consociativisme et de consociationalisme.

    Je pense qu’on en revient quand même, dans une large mesure, à un débat intéressant posé par la notion de narcissisme: la mise en avant d’une image exaltée de soi cache une image dégradée de soi, voire une blessure narcissique. Voilà pourquoi cela peut valoir le coup de creuser la notion, malgré ses ambiguïtés.

  13. Sylvain Maresca le 07/09/2010 à 17:43

    @ Davidikus : Merci pour ces intéressants éléments de discussion et en particulier pour l’éclairage sur les sociétés marquées par le communautarisme.
    Voici une référence psychanalytique à lire sur le narcissisme :
    André Green, “Narcissisme de vie, narcissisme de mort”, Paris, Minuit, 1983, réédité en 2007.

  14. Une remarque à propos du dispositif technique, au passage.

    Je n’ai pas eu le loisir d’expérimenter ce type d’appareil (et en plus je ne suis plus tout à fait ado..) mais, si je me réfère au “petit miroir” disposé à coté de l’objectif des téléphones portables, il me semble que l’écran retourné relève du même dispositif justement.

    Toutefois, quant à l’utilisation effective de ces appareils, il me semble qu’on devrait distinguer entre la pratique du portrait (tradition, pose, distanciation etc…) et de ce que j’appellerai rapidement la “prise de soi” qui peut être réalisée surtout avec les téléphones mobiles.

    Le miroir convexe du mobile comme l’écran du compact supprime, ou réduise très fortement la distance nécessaire au portrait (qui peut très bien encore être pratiqué avec un mobile, et l’est d’ailleurs toujours autant / vacances-monument-souvenir, etc…)

    Mais le “narcissisme” dont il est question ici a plutôt à voir avec cette pratique du retournement de l’objectif/miroir du mobile/compact vers son propriétaire (seul ou gaiement accompagné). Et, bien que n’en ayant pas fait l’expérience, sans doute que la taille de l’écran implique et nécessite aussi une proximité avec l’appareil photo, si l’on veut tout simplement garder la possibilité de voir/se voir dans/le cadre.

    Ce narcissisme photographique dont parle S.M n’est-il pas alors lié à cette réduction obligée de la distance imposée par le dispositif plus qu’à l’égocentrisme des acheteurs-proiopriétaires de ces appareils ?

    Voilà, c’était là ma question et ma remarque au passage.

    Bien que l’on pourrait aussi y rajouter l’utilisation du retardateur qui (pour les compacts, mais sans doute pas encore pour les mobiles…) relativise et complexifie très certainement ce rapprochement de soi à l’écran/miroir.

  15. Sylvain Maresca le 08/09/2010 à 08:10

    @ uthagey : C’est vrai, à en juger par les nombreux autoportraits réalisés par ma fille, qu’ils sont pris de très près (à bout de bras, tout au plus) : le visage sature l’image, au point souvent d’être flou, et évacue tout arrière-plan. C’est peut-être aussi en ce sens que cette veine de l’autoportrait, et les dispositifs techniques conçus pour le favoriser, renforcent une vision de l’individu sans contexte, sans lien avec un quelconque environnement, à la différence des autoportraits de la peinture dont parlait André Gunthert dont la plupart sont inscrits dans un contexte symboliquement significatif.

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