Le populisme expliqué aux enfants

Par André Gunthert - 22/01/2011 - 14:36 [English] [PDF] 

On aurait tort de minimiser l’affaire du dessin de Plantu (paru dans L’Express du 19/01/2011, voir ci-dessus). La lepénisation d’un responsable politique – son assimilation au personnage le plus méprisé de la vie publique française – est le plus sévère châtiment de l’establishment médiatique: elle correspond à une mise au ban dont on ne revient pas indemne.

Comme toujours, c’est une image qui est l’arme du crime. Non que l’association Marine Le Pen/Mélenchon n’ait pas fleuri ici où là, comme l’autre jour chez Demorand, qui sait comment chauffer son animal politique. Mais l’image – et plus encore la caricature – est ce vecteur d’un message à la fois parfaitement lisible et parfaitement hypocrite, car jamais assumé jusqu’au bout, autorisant le retrait derrière l’ambiguïté de l’interprétation ou la distance de l’humour.

Nulle ambiguïté, pourtant, dans cette dénonciation, qui sous couvert de flétrir l’amalgame en produit un d’assez belle facture. Dessiner un brassard nazi à Le Pen peut se discuter, mais il existe des arguments sérieux pour étayer ce raccourci visuel. En revanche, attribuer le même accessoire à Mélenchon n’est pas faire preuve d’un jugement très éclairé – ou alors Alliot-Marie et son ultra-gauche anarcho-autonome ou Taguieff et son islamo-nazisme altermondialiste soucoupique raëlien sont des poids lourds de l’analyse politique.

Le fait que ce soit Plantu, bobo culture dominante pas méchant pour un sou, qui se laisse aller à un tel dérapage en dit long sur la démonétisation de Jean-Luc le Rouge. Car il n’a échappé à personne que, dans son cas, l’accusation de “populisme” s’appuie essentiellement sur la débine des journalistes. Quelques reprises et pièges grossiers auront suffi à l’enfermer dans un répertoire dont il a désormais toutes les peines à s’extraire (puisque chacun lui repasse le plat en espérant un nouveau morceau de bravoure pour le zapping). Plutôt qu’il ne traduit un avis politique, le plantage de Plantu s’aligne sur le jugement de sa corporation qui voit dans les critiques acerbes, mais fondées, de Méluche d’impardonnables atteintes à sa dignité (on comparera les saillies du petit candidat de la gauche de la gauche avec les avanies volontiers proférées par le chef de l’Etat pour juger du courage des professionnels de la profession).

Le trait malhabile de Plantu n’est que la partie émergée de l’iceberg de l’unanimisme médiatique. N’importe qui évoque désormais le lynchage à propos de n’importe quoi. Sachons en reconnaître un vrai quand il se produit, animé par ceux-là seuls qui peuvent le conduire: les producteurs du récit médiatique. Je ne donne pas cher de la peau de Mélenchon, maintenant que le message est passé que quiconque peut impunément se payer le bougre.

66 Reponses à “ Le populisme expliqué aux enfants ”

  1. On juge en général une caricature à sa pertinence, c’est-à-dire qu’elle doit frapper d’un coup d’oeil par la vérité presque incontestable qu’elle dégage.
    Ici, la mise en scène est bien trop complexe. Ce n’est pas une caricature, c’est un manifeste politique : il s’agit tout simplement de la ligne éditoriale de l’Express (en l’occurrence). L’extrême centrisme dans toute sa splendeur.

  2. Désolé, je me suis absenté quelques temps, effectivement je cultivais mon jardin. je découvre avec stupeur dans quel état cela vous met.
    Je vous rassure, j’ai passé l’âge de ‘chercher la bagarre’, j’ai peut-être été maladroit si vous vous êtes senti agresser mais ce n’était pas le but de mon commentaire,je suis confus et je vous invite donc à vous calmer.
    C’est vrai aussi je n’ai pas votre talent pour la conversation. Veuillez pardonner mon français hésitant mais il n’est pas toujours facile de lier ma passion agricole à mes occupations plus aléatoires de commentateur.
    Permettez moi quand même de penser que votre raisonnement(Plantu qui participe au complot des forces obscures médiatico -politique pour catégoriser ‘populiste’ l’ami Mélenchon)me parait bancal. Je crois sincèrement que que JLM s’en sort très bien tout seul, il en use et en abuse.
    Mais bon, je sais: pour discuter il faut être d’accord sur l’essentiel. Donc je ne vous embête pas plus longtemps je vais essayer de m’endurcir le cuir à l’air frais du potager et dans le silence. (très bon conseiller le silence!)
    ps: Je ne vois pas en quoi dire Merde(simple exclamation passé dans le langage courant- rien à votre encontre) altère ma neutralité.
    @jean-no: je ne comprends toujours rien à ce que vous racontez!

  3. Gilbert Duroux le 25/01/2011 à 19:50

    @ fab

    Vous faites preuve de bonne volonté, mais je ne vois toujours pas trace du moindre argument à l’appui de votre critique de la critique qui me semble se résumer à “Plantu a bien le droit de dessiner ce qu’il dessine”, ce que personne ne conteste.

  4. On croirait un débat sur les caricatures de Mahomet. D’aucuns pourraient y voir la preuve que le Parti de Gauche est bel et bien une secte.

  5. Il y a deux sortes d’amuseurs.

    Les amuseurs qui font rire le roi et les amuseurs qui font rire le peuple. Il y a longtemps que Plantu ne fait pas rire et que le sourire antérieur ( il y a fort longtemps ) à peine esquissé s’est définitivement affranchi des niaiseries de son auteur.

    A force de côtoyer le pouvoir ou ses sicaires aristo-médiatiques, ce pauvre Plantu ne fait plus rire que les chacals. Se moquer du peuple pour faire rire le roi est non seulement toujours facile, sinon accommodant, il est surtout l’insigne d’une déchéance intime, silencieuse, pataude, mais sûre. Plantu n’a jamais fait peur à quiconque.

    C’est typiquement l’amuseur moyen rêvé pour un système de médiation corporatiste qui tente d’arrondir les angles en pleine déroute politique de ses maîtres. La presse aujourd’hui financée à nouveau par les féodalités régnantes ne pourrait nourrir quotidiennement une main qui la mordrait.

    Même renflouée par les contribuables, l ‘économie des puissants et la presse qu’ils se sont achetés, sait garder le lourd secret qui abrite ceux-ci de tous dérangements frondeurs et qu’aucun Plantu du monde ne livrera jamais au tout venant. Plantu fait diversion et c’est pourquoi chaque jour, il a “la Une”. On lui donne volontiers, preuve d’une évidente innocuité.

    La main de Plantu a toujours été molle et l’humour convenu mollement seriné. Le pire dans la main de Plantu c’est l’attendu du cliché, la petite pensée , l’humour qui ne fait jamais tache. La petite idée que tout le monde a déjà eu. Une putain de souris en plus. Une “gentille” petite souris que les maîtres auraient tôt fait d’écraser si celle-ci n’habillait pas ” gentiment ” un chat inoffensif de papier.

    Ce dessin qui a tant fait couler d’encre signe moins les affres du co-président du Parti de Gauche que la définitive nullité d’un auteur soporifique. On ne rit pas – as t-on d’ailleurs jamais rit – avec Plantu, on bâille et on ferme la bouche rapidement de peur que des corneilles nous entrent dans le gosier. N’est pas Daumier qui veut.

    Las, le ton si ” gentil” avec les puissants et si ” méchant ” avec les faibles nous ennuie profondément. Non seulement du fait de l’attendu de la chose mais surtout de la niaiserie qui signe la marque de fabrique définitive d’un homme endormi.

  6. @jean-no: je ne comprends toujours rien à ce que vous racontez!

    C’est embêtant, les problèmes de compréhension, quand on est de l’un ou de l’autre côté, il peut être difficile de décider si c’est l’émetteur qui ne fonctionne pas bien ou si c’est le récepteur qui est en panne. Réessayons.

    Tout ce que je voulais dire, c’est que Mélenchon n’est pas vraiment le sujet. Il est intéressant de constater comment une énorme partie de la classe journalistique s’est mise d’accord (assez spontanément sans doute, personne n’a parlé de cabale) pour présenter Mélenchon en extrémiste, néo-poujadiste de gauche, bref, infréquentable. Et cette nouvelle réputation est synthétisée dans le mauvais dessin de Plantu. Or il suffit d’écouter Mélenchon pour constater que son discours n’est pas beaucoup plus “populiste” (au sens “démagogue” et “réac’”) que celui de notre bien-aimé président ou des vénérés Lefebvre, Morano ou Estrosi, à droite, et sans doute d’autres à gauche. Je ne pense pas qu’on puisse dire que Mélenchon soit d’une gauche plus “de gauche” que Mitterrand avant sa première élection, et je maintiens que ses remarques “à chaud” sur les médias sont généralement pertinentes.
    La clef de la lepénisation de la réputation de Mélenchon est-elle à chercher dans une réaction corporatiste des journalistes ? Est-elle à chercher dans l’envie générale d’un gouvernement nettement au centre ? Ce sont les deux hypothèses qui me semblent les plus évidentes. Il est probable que J.-L. Mélenchon joue le jeu de l’épouvantail à journalistes, les médias adorent le montrer, à condition qu’il sorte les dents.

  7. “on comparera les saillies du petit candidat de la gauche de la gauche avec les avanies volontiers proférées par le chef de l’Etat pour juger du courage des professionnels de la profession”

    ben justement, sarko a été dessiné par Plantu avec des mouches, un brassard, l’uniforme, ect…
    Et jamais Sarko n’a insulté et menacé nominativement un journaliste, comme Mélanchon le fait de façon hebdomadaire.

  8. jamais Sarko n’a insulté et menacé nominativement un journaliste -> mais si, il est même connu pour ça, mais il ne le fait pas devant les caméras, il donne des coups de téléphone et il engueule les gens.

  9. ( ceci dit il est vrai que Sarkozy aussi est régulièrement “lepénisé”, et ça a été étudié ici-même : http://culturevisuelle.org/icones/1017 )

  10. J’aurai du rajouter “publiquement”. Mais c’est justement ce qui pose problème : rien n’interdit à quiconque de se plaindre en privé à un journaliste si on a pas apprécié un dessin (c’est que sarko a fait pour les mouches, d’ailleurs sans aucun effet). La notion d’”engueulade” qui peut éventuellement en découler n’a pas du tout la même portée.

  11. @Corto : Ben… La portée est différente, puisque ce n’est pas ostentatoire, mais le public n’en n’est pas conscient. Le journaliste engueulé vertement au téléphone peut choisir de céder à la menace (et je pense que ça arrive), puisque ça se passe sans témoins. Je ne pense pas que ce soit mieux même s’il est par ailleurs évident que le journaliste remis à sa place en public aura tendance à se justifier avec mauvaise foi.

  12. Un grand merci à Jean-no de faire tout le boulot sur ce blog (dont on dirait bien que le tenancier a les mêmes mauvaises habitudes que Méluche au Parlement européen – je plaisante, bien sûr ;)

    @Corto: C’est pas sympa de couper mes raisonnements pour faire croire qu’ils ne veulent rien dire. J’écris que “les critiques acerbes, mais fondées, de Mélenchon (sont considérées par les journalistes comme) d’impardonnables atteintes à (leur) dignité”. Celles de Sarko leur ont au contraire toujours semblé très pardonnables (si NS a été lepénisé, ce n’est pas pour ses brimades, insultes ou évictions de journalistes, mais pour un motif très politique: la criminalisation des Roms).

    Je trouve chez Slate un soutien inattendu à ma thèse d’une explication médiatique de la lepénisation méluchienne. Dans un article non signé (mais peut-être rédigé, hypothèse gratuite, par Johan Hufnagel ;), le magazine qualifie de “stratégie politique mûrement réfléchie” l’attitude anti-presse de JLM, en s’appuyant sur une déclaration à Arrêt sur images («Chaque fois que j’augmente le nombre de gens qui ne croient pas à ce qui est écrit dans la presse, j’augmente la taille de mon camp. Car si le peuple croit ce qui est écrit dans la presse, je n’existe plus…»)

    Versac, dans un tweet, estime lui aussi que “Méluche n’est pas victime, il cherche cette confrontation”.

    Je m’abstiendrai humblement de contredire Johan (si c’est lui) et Nicolas, bien meilleurs connaisseurs que moi de ces questions. Ce qui est sûr, c’est que nous sommes plusieurs à partager le registre de la détermination médiatique de l’accusation de populisme (que fab et quelques autres ont contesté ici).

    Pour le plaisir de la discussion, j’ajouterai cependant que je ne suis pas très chaud pour attribuer au personnel politique des super-pouvoirs kryptoniens non plus qu’un machiavélisme intenable. Pas plus Méluche que Sarko ne sont des abrutis, reste qu’ils sont aussi pas mal pilotés par leurs tripes. Si le Front-de-gauche-Man était si fin stratège, il mettrait dans sa poche ses proclamations pro-cubaines qui lui coûtent cher en voix chaque fois qu’il donne de la sienne.

    Les politiques, qui ne sont pas plus bêtes que les autres (mais pas tellement plus malins non plus), aiment comme tout un chacun faire semblant d’organiser les événements qui les dépassent – ce qui ne veut pas dire qu’il faille forcément prendre ces rodomontades pour argent comptant. Je ferai plus volontiers l’hypothèse que Mélenchon tout autant que ses interviewers sont les jouets plus ou moins consentants d’un système qui carbure à la récupération et au bruit – ingrédients qu’il est souvent difficile de doser, d’où les effets d’emballement…

    Comme l’ont noté ci-dessus certains observateurs attentifs, à en juger par les derniers entretiens de “Gnafron” (insulte super-vacharde cachée sous une érudition théâtrale du meilleur goût dans le dernier édito de Joffrin), il semble que (contrairement à mon hypothèse d’une descente aux enfers sans retour) le dessin de Plantu ait finalement sonné la fin d’un procès en populisme mal engagé. Le dessinateur reste donc le dindon de la farce, avec son pétard qui lui a explosé à la figure.

  13. [...] vraiment à dérailler dans nos hautes sphères médiacratiques! Ou alors, c’est peut-être André Gunthert, sur Totem, qui a raison: « Le trait malhabile de Plantu n’est que la partie émergée de [...]

  14. [...] le billet d’André Gunthert Le populisme expliqué aux enfants et les discussions qui l’ont accompagné qui me donnent envie, à mon tour, de commenter la [...]

  15. @jean-no:
    Evidemmment, Mélenchon est le sujet, mais passons… pour le reste je suis totalement d’accord puisque Sarkozy s’est quand même fait élire sur des idées réacs et bas de plafond, avec un discours qui veut faire ‘peuple’( je souris, je tutoie, j’interpelle ou je tape dans le dos…) qui a mon sens a appauvri le discours politique, déjà bien malade. je crois aussi que les Lefevre, Morano, Estrosi sont des dignes représentants de la parole populiste la plus abjecte et la plus sotte.
    Or je le répète, je suis journaliste, je ne défends pas la cause de cette corporation, je ne suis pas plus centriste(dieu me préserve de manuel Vals), Je crois aussi que JLM, tout homme de gauche qu’il soit peut dire des énormités qui, je pense, n’enrichissent pas une parole de gauche forte et intelligente. et qui voisinent avec un discours ‘populiste’,m^me si le terme fait débat. Alors oui, il y a sans doute un jeu de médias, en particulier la télé, qui adore les débordements, les déclarations à l’emporte-pièce, mais JLM le sait et il en use aussi.Je conteste aussi le fait qu’il généralise le terme de journaliste: on dit ‘les journalistes’ comme on dit ‘les fonctionnaires’. Il y a les stars de la télé et de la radio, les éditorialistes stars, que l’on retrouve souvent sur les plateaux ou en studio puis il ya les autres,de la presse écrite, du web, quelques uns de la radio qui survivent(cf Daniel Mermet) qui essaient de faire leur job avec leurs moyens.
    Pour clore cela, un pays sans journalistes serait bien inquiétant.
    Ps: désolé pour les fautes de syntaxe ou de frappe mais j’écris vite.

  16. @Corto : bien sûr qu’il faut des journalistes ! Et je trouve bien naïfs ceux qui croient que tout journaliste peut être un chercheur en sociologie, un docteur en histoire et un Albert Londres : comme toutes les professions, celle-ci est constituée de gens normaux, qui peuvent aller du plus brillant au plus médiocre.
    Ceci dit, Mélenchon rappelle souvent qu’il a été lui-même journaliste. Il faut voir sur la durée, mais quand il s’offusque qu’on l’invite sur un plateau pour lui demander s’il préfère Aubry ou DSK, il a raison, c’est une manière de le placer perdant d’office et ce n’est pas honnête. Ensuite, est-ce que parfois on peut le juger autoritaire (toujours inquiétant, d’être autoritaire avec les médias) ? Plus sur la forme que sur le fond à mon avis.