More is less

Par Matthieu Giralt - 24/05/2011 - 0:34 [English] [PDF] 

Hier est sorti L’esquisse 2, le troisième album de Keny Arkana, rappeuse marseillaise. Le premier extrait de cet album, V pour Vérités est sorti il y a un mois, le 23 Avril 2011. Le titre, pour ceux qui ne l’auraient pas compris, fait référence au film V pour Vendetta qui symbolise le soulèvement du peuple contre un pouvoir totalitaire.

Il m’a semblé intéressant de revenir sur les images de ce clip, en le déconstruisant :

Image de prévisualisation YouTube

Depuis peu, les clips de rap (français, les américains ont depuis longtemps investis le marché) bénéficient de producteurs spécialisés qui se partagent les réalisations. On pourrait citer Chris Macari (le plus connu) et sa boîte de production Tchimbé Raid, Wahib, Beat Bounce, Armen Djerrahian ou encore Karim Ouaret pour ne citer qu’eux. Le développement des moyens, tant financiers que techniques ont permis aux clips de rap de devenir un genre, alors qu’en pratique, ils étaient minoritaires (toujours en France) par rapport à d’autres styles musicaux qui bénéficient de ressources plus conséquentes.

Pour ce qui est de l’histoire, le clip est assez simple, le journal télévisé de 20h est piraté par un groupe qui appelle à la désobéissance civile et dénonce les dérives du pouvoir en place. Pour Keny Arkana, cette idée n’est pas nouvelle, ni l’objet d’une revendication fictive ou isolée. Depuis La rage, titre qui l’a fait connaître en 2006, elle ne cesse de porter ses messages altermondialistes, appuyée par son collectif La rabia del pueblo (La rage du peuple). Au niveau des images, le clip est construit à la fois de manière simple — voire simpliste — tout en faisant preuve d’une grande nervosité et d’une réalisation touffue. Alors que La rage était monté à la manière d’un mashup de vidéos le plus souvent documentaires, à l’instar du clip Hardcore d’Ideal J (une référence), ce clip à-la-sauce-HD a une facture plus cinématographique.

Le décor est vite planté par des éléments visuels bien choisis, qui deviennent des signes :

Reprenant les codes de l’esthétique du piratage vidéo1 la vidéo multiplie les effets d’altération du signal, de manière trop appuyée il faut le dire, mais permet la lecture du clip, construit par des jeux d’oppositions. Concernant les effets, on peut distinguer :

Le glitch :

Le judder :

Même si ces effets sont là principalement pour renforcer l’iconographie du piratage, il est intéressant de constater qu’ils font partie de ‘l’esthétique du programme interrompu’ (pour reprendre le titre de l’article cité précédemment) à juste titre. Dans les rares cas de piratages télé, de telles altérations dans l’image sont visibles, dues à la fragilité et aux fluctuations du signal. Aussi nous pouvons le constater dans l’épisode de Max Headroom :

ou plus récemment (et moins connu) lors de la transmission des images des attentats du 9/11 :

http://www.dailymotion.com/videox5fjh4

Outre les effets, le clip déploie des gimmicks visuels pour appuyer cette imagerie pirate ; par exemple le technicien qui assure la transmission du signal pirate est le type même du nerd, dont l’écran se reflète sur ses lunettes :

Les pirates codent en direct sur une console dont l’interface nous rappelle Matrix, lignes de commandes vertes sur fond noir et dont les légendes sont contenu dans l’image des écrans :

Ainsi le système de piratage s’affiche avec une certaine décontraction :

Et cette image :

n’est pas sans me rappeler celle-là (extrait du spot “Le piratage c’est du vol”) :

Meanwhile, du côté de la police, on est presque dans les Experts :

On a tout de même conservé ‘le flic-à-moustache’ histoire de ne pas se méprendre :

Les représentations de l’insurrection et de la révolution ne sont pas en reste :

et des images plus furtives :

Plus largement, le clip est construit sur une opposition narrative, les pirates s’opposent au journal télévisé qui représente ici à la fois l’ordre établi, les organes d’informations, le pouvoir de droite et la pensée unique :

Une véritable guerre des claviers s’engagent pour contrôler le signal :

Mais aussi à un autre niveau, une opposition se dessine entre les différents types de téléspectateurs, avec d’un côte ”la vieille france” (je serais presque tenté d’ajouter ‘blanche’) incommodé par ce piratage :

Contre “la jeunesse” (je serais tenté d’ajouter ‘multiculturelle’) d’abord étonné puis rapidement ralliée à la cause :

Pour conclure, plusieurs remarques. Au vu de la vidéographie de Keny Arkana, on peut sans trop de risque avancer que ce clip est le plus abouti tant sur le plan technique qu’esthétique (je ne parle pas de goût mais de qualité de réalisation). L’image est soignée, les plans sont maîtrisés, le montage est bien fait, nerveux. Mais au-delà de cette qualité technique, l’image semble desservir le texte plus que le porter. Si on peut rapprocher l’efficace de l’image de l’engagement du texte, il me semble intéressant de dépasser ce couple image efficace/texte efficace. On pourrait même aller jusqu’à se demander si l’image ne va pas à l’encontre de ce que la chanteuse déploie dans ses textes depuis des années.

Tout d’abord, il est évident que le clip subit l’accumulation des clichés. Qu’ils soient idéologiques ou visuels, les signes grossiers rendent vite le clip indigeste. Je regrette la facilité de certains raccourcis, la surenchère de citations et de clins d’œil fait vite penser à une collection d’effets et d’emprunts. Si certaines images ou systèmes visuels peuvent aider à la lecture ou faire partie du dispositif narratif, le trop-plein du clip tendrait presque vers le ridicule, comme un film d’action qui en fait des tonnes.

Enfin, il est un point qui pose aussi problème, je veux parler de ‘l’esthétique esthétisante’ du clip. À trop lisser l’image, le piratage ne devient qu’une succession d’effets. À côté d’un texte sans concession et violent s’oppose l’image convenue. À vouloir trop bien faire, on a placé la plastique de l’image avant le message, alors que les textes de la rappeuse font souvent l’économie d’effets pour mettre en valeur le sens. En voulant jouer avec les codes des systèmes qu’elle dénonce, Keny Arkana a fini par adopter les mêmes codes visuels.

  1. je vous conseille la lecture de cet excellent article concernant ces questions []

3 Reponses à “ More is less ”

  1. De plus, peut-être, ce “20 heures” ouvre sur des manifestations qui semble-t-il ont quelque chose à voir avec les paroles des jeunes gens qui prennent l’antenne – je crois que le clivage jeune/vieux est assez opérant, tout comme celui des cheveux blancs/cheveux noirs (ainsi que les couleurs de peau). On peut remarquer que l’expert (vieillissant mais néanmoins bonhomme et assez avenant) se nomme Gérard Dupain (qu’on leur donne de la brioche…) et le commissaire, Roucas, probablement (si ce n’est toi, c’est donc ton frère) de la famille de l’amuseur. Je me demande (possible tropisme) si Smila-là (Pierre-Georges peut référer probablement au triangle neuilly auteuil passy) n’a pas une consonance un peu pied-noir…? En tout cas, j’adore quand elle fait “hey j’ai pas fini” dans le corps de la chanson, c’est très réussi, ça, au moins…

  2. Mais est-ce que la “plasticité de l’image”, son lissage et ses stéréotypes visuels ne répondent pas justement à l’économie d’”effets du texte” ? Je ne dit pas que le rap est forcément synonyme de stéréotypes visuels, mais qu’il y justement matière à discuter sur une esthétique des clips de rap. Et est-il vraiment possible de ne pas faire “cliché” et “stéréotypé” dans un clip (ceci demandé en toute innocence et “malgré” des clips de rap comme certains de NTM) ? Les textes de rap les plus violents comme “L’état assassine” ou “Qu’est-ce qu’on attend?” peuvent difficilement être mis en image sans subir une censure immédiate ou perdre une certaine crédibilité, non? Néanmoins, c’est vrai que ça l’air un peu lourd comme clip pour une rappeuse aussi efficace dns ces textes…

  3. Aude, premièrement, je ne pense pas que le texte fasse l’économie d’effets. C’est ce qui sauve bien souvent les textes de rap. À défaut de fond, on privilégie la forme, comme un blockbuster (ou un Seth Gueko). La punchline est un effet en soi, appuyée par des effets textuels “classiques”, oxymore, analogie, allégorie etc. L’aridité du texte n’est en rien une économie. Ensuite, je dirais justement que c’est en cela que la facture de l’image s’oppose au texte. Mais il y a autre chose ; si le texte n’était pas engagé, un beau clip nous choquerait moins, même avec des paroles violentes (comme un Booba par exemple). Je pense en effet qu’il est possible de ne pas faire cliché ou stéréotypé, le contraire voulait signifier que le rap ou les clips de rap sont obligatoirement clichés, ça pose problème. C’est juste rare. Comme un rappeur avec des textes qui se dégagent des textes “classiques”. Pour cette histoire de crédibilité, je renvoie encore au clip d’Hardcore d’Ideal J, exemple même de la street-cred’.