Si l’article d’André Gunthert consacré sur ce site à « la photo au musée, ou l’appropriation » a suscité autant de vives réactions, dans des sens aussi opposés, c’est certainement du fait que le débat qu’il soulève est destiné à rester insoluble. Il est entendu que les œuvres appartenant au domaine public devraient pouvoir être prises librement en photo par n’importe quel visiteur ; il est tout aussi évident qu’il n’y a rien de plus agaçant, devant tel ou tel tableau que l’on voudrait juste regarder, que d’être importuné par une file de personnes seulement intéressées par en faire une photo rapide. Penser à des horaires alternés entre photographes amateurs et « purs regardeurs » ne serait sans doute qu’une cote mal taillée.
Il est pourtant un point qui me semble avoir été négligé des différents contributeurs du débat : je veux parler de la nature même des photographies qui sont prises au musée. Loin de constituer un aspect marginal, ces photos me semblent constituer le symptôme d’un véritable changement du regard collectif porté sur l’œuvre d’art – et en particulier sur la peinture. L’image choisie, non sans ironie, par André Gunthert en ouverture de son article est emblématique de l’une des composantes fondamentales de la photographie dans un musée : on n’y voit rien, comme aurait dit Daniel Arasse.
Certes, cette prise de vue du Combat de cerfs de Courbet au musée d’Orsay est quelque peu caricaturale. Le tableau était alors en restauration, est-il précisé dans la légende. Cela explique donc ses quelques pansements de papier japonais, mais aussi qu’il soit descendu de sa cimaise, créant un reflet ingrat qui « blanchit » la partie supérieure du tableau. Le reste de l’œuvre est totalement noir ou presque, d’abord parce que les conditions d’éclairage ne sont pas optimales avec un tableau incliné, ensuite – et surtout – parce que la peinture en tant que telle est excessivement sombre (obscurci serait le terme plus adapté du fait de l’assombrissement des teintes par rapport à leur état d’origine). En restauration ou non, ce tableau reste difficile à voir – et donc à photographier.
Quiconque a vu la salle du musée d’Orsay où se trouve le Combat de cerfs se souvient du reste, sans même avoir eu besoin de prendre de photo, combien les Courbet qui y sont accrochés sont difficilement visibles. C’était le cas de manière encore plus criante avant l’exposition que le Grand Palais a consacré au peintre en 2007, quand ladite salle était éclairée par une grande verrière, ce qui augmentait la perception des reflets. Depuis quelques années, une cimaise a bouché en partie la verrière, et la lumière électrique nous permet d’un peu mieux apprécier des toiles autrefois voilées par une clarté trop envahissante.
Nul doute que la photo choisie par André Gunthert était volontairement caricaturale ; elle ne faisait pourtant que forcer le trait d’une pratique commune : la photo au musée est essentiellement ratée. On s’en convaincra à la vue de ce petit florilège, pioché sur Google Images et élargi à l’Atelier du modèle, tableau bien plus populaire de Courbet exposé dans la même salle :
Bien entendu, tout photographe (amateur ou non) répondra que sa photo à lui n’est pas du tout comme cela, c’est-à-dire, en gros, floue, mal cadrée, décalée par rapport au plan du tableau et pleine de reflets. Et, de fait, la photo que chacun va garder sur son appareil numérique ou sur son téléphone portable, après en avoir effacé une bonne demi-douzaine, ce sera celle qui n’aura pas ces parasites – ou qui en aura le moins possible. Bref, celle où l’on voit le tableau, ou du moins où l’on croit le voir, comme ici (autre pioche sur Google) :
Au vu d’une telle photographie, on peut pourtant se demander quelle est sa part de fidélité envers son modèle. On arrive bien à y lire certaines formes fragmentaires, mais sont-elles vraiment attribuables à Courbet ? Le flash éclaire mais blanchit les couleurs, et oblige également à prendre la toile de biais pour éviter les reflets (ceux-ci sont du reste encore visibles, ici, dans l’angle supérieur gauche, tandis qu’en bas, sur la gauche toujours, passe subrepticement le fantôme d’un visiteur). Au-delà des exemples, on aura compris mon point : la photographie au musée sera toujours une trahison de la peinture, qu’elle déforme nécessairement – au reste, tout souvenir n’est-il pas également trahison ?
Ce constat, somme toute banal, incite surtout à discuter la célèbre thèse benjaminienne de la « perte de l’aura » des œuvres d’art, du fait de leur reproductibilité technique. Plutôt que de s’être perdue, l’aura semple s’être déplacée. Elle n’est plus tant dans la contemplation de l’œuvre en tant que telle (« unique apparition d’un lointain, si proche soit-il », selon la magnifique formule de Benjamin), que dans la recherche de sa forme idéale, cette peinture parfaite et sans reflet que nous promet la photo « officielle », celle de la carte postale, de l’illustration du livre ou de l’image numérique sur le site du musée. C’est cette forme-là, platonicienne, que le spectateur recherche avant tout ; c’est celle-là qu’il veut prendre en photo – une tâche que, dans bien des cas, il ne pourra mener à bien tant diffèrent l’image réelle de l’image rêvée (ne serait-ce, dans le cas des Courbet, que du point de vue idéal à adopter, bien trop surélevé pour une taille humaine).
Rien n’illustre mieux une telle dichotomie que le projet Google Art Museum, mis en ligne en février dernier. Dans les galeries que l’on peut parcourir « virtuellement » sont accrochés des objets opaques et ternes qui deviennent, par la magie d’un clic, de sublimes images qui semblent éclairées de l’intérieur et sur lesquelles on peut zoomer presque à l’infini (ce qui est impossible au musée du fait de la distance face aux peintures imposées par une barrière physique ou, pire, un consensus commun).
Il ne s’agit pas de critiquer le regard sur la peinture à l’ère du numérique, de dire que « c’était mieux avant ». Admettons seulement que, malgré nous, ce que nous aimons le plus souvent, dans les tableaux, c’est leur photographie idéalisée – et donc faussée. Et réjouissons-nous quand Nan Goldin expose en diaporama certains tableaux du Louvre en y laissant ostensiblement les imperfections du photographe amateur. Les artistes sont en avance sur leur temps, c’est bien connu : quand on verra dans les livres des photos officiellement ratées, cela voudra dire que le regard de l’époque aura changé – on pourra alors vraiment dire que c’était mieux (fait), avant.



















