TO SEE OR NOT TO SEE

Un séminaire Flux et Nexus se tient au Jeu de Paume depuis novembre 2009, sous l’égide du philosophe Elie During. Il propose un échange de regards transversal sur la synchronisation des images contemporaines. Samedi 15 mai, la cinquième séance s’est achevée par un exemple paradigmatique de la coexistence des images : le jeu « Can you see me now » (Blast Theory) – locative media par excellence  – se présente tel une interface entre réel et virtuel, semblant délimiter une nouvelle aire du temps. Point de rencontre entre ces deux mondes : la photographie qui serait capable d’insuffler le don d’ubiquité…

Les règles de l’art ou du jeu

http://www.vimeo.com/5489402

Le protocole de « Can you see me now » est simple : deux personnes s’étant perdues de vue dans la vie réelle décident de se retrouver le temps d’une rencontre virtuelle. Elles sont reliées via Internet et les systèmes de positionnement par satellites (GPS). La première est devant son ordinateur. Paris, New York ou Tokyo ? La localisation géographique importe peu. La deuxième circule dans une ville réelle recréée trait pour trait dans le décalque qui s’affiche sur l’écran de son correspondant. Ses déplacements sont symbolisés par un avatar d’apparence neutre. Témoin de cette rencontre : une photographie, devenue la cristallisation de l’échange entre les deux participants. L’acte photographique apparaît donc comme une nécessité au regard de cette expérience ludique à qui il donne une existence matérielle. Il est son accomplissement. Paradoxalement, la photographie atteste que la rencontre a eu lieu (dans une dimension virtuelle) alors même que le référent était de l’ordre du ressenti et de l’impalpable ; la seule trace « tangible » étant la photo qui reste à imprimer. Le médium photographique est la preuve incarnée d’un « ça n’a pas été », si l’on se place dans le cadre de l’environnement matériel du coureur. Du point de vue d’une réalité augmentée, il devient la marque d’une symbiose spatio-temporelle dont Philippe Quéau avait fait la prédiction, dès 1993. « Le virtuel. Vertus et vertiges » s’ouvre en effet sur l’idée d’une « révolution copernicienne » :

« Nous tournions autour des images, maintenant nous allons tourner dans les images, écrit-il. On ne se contente plus de les effleurer du regard, ou de les feuilleter des yeux. On les pénètre, on se mélange à elles, et elles nous entraînent dans leurs vertiges et dans leurs puissances. En nous donnant l’illusion de pouvoir entrer dans les images, comme Alice dans les merveilles, les mondes virtuels « squattent » notre cortex et imposent leurs lois et leurs jeux ».

Abordant déjà un questionnement sur « l’être » de l’œuvre virtuelle, Philippe Quéau pense ces nouveaux mondes à l’aune de la déesse du flux primordial Rhéa, devenue l’emblème de la récurrence, capable de donner « un nouveau souffle à l’image ».

Quand il y a photos

Quelles sont-elles, ces images émanant de Blast Theory ? Une devanture de magasin, des passants, l’asphalte… restreints au sein de cadrages les identifiant souvent au registre de la photographie amateur. Sans légende, certaines images pourraient même sembler accidentelles. Bien sûr, le protagoniste est physiquement absent de l’image. Sans doute devons-nous admettre que les photographies résultant de ces retrouvailles virtuelles n’ont aucune valeur artistique, en elles-mêmes. Dans la perspective qui nous occupe, l’intérêt de ce projet réside moins dans les objets visuels qu’il génère que dans le mode opératoire qui les engendre. Il s’agit moins d’aborder le « ludant » (ce qui permet de jouer) que le « ludé » (ce qui est joué).

Renversement ontologique ou simple glissement des applications ? Le dispositif pose la question de l’ubiquité. Dans son livre Faux raccords, la coexistence des images, Elie During insiste notamment sur les corps subtils qui encadrent cette notion aux abords surnaturels : « ubiquité convient à un point de vue absolu, mais parfaitement imaginaire, qui tiendrait sous un seul regard une multiplicité de lignes d’action simultanées, en les faisant virtuellement communiquer dans l’instantané. » Une définition qu’il s’agit de mettre à l’épreuve selon différents terrains d’investigation. Ainsi analyse-t-il tour à tour les locative media, les œuvres de Dan Graham ou Marcel Duchamp, une série télévisée (24 Heures chrono) et un film d’Hitchcock (Vertigo), voire une citation de Paul Valéry ou une théorie d’Einstein. Grand ensemble où se croisent différents regards : celui de Bergson auquel l’auteur a consacré un ouvrage de recension à paraître prochainement, Gilles Deleuze, Alain Badiou… Soit une coexistence de points de vue appartenant à différentes époques, où se rencontrent les flux et les temps.

Des futuristes aux futurologues

Jamais Cascio lors de la conférence LIFT 10, source Conference Basics on Flickr

Simultanéité, vitesse, interférence des formes, des rythmes et des lumières : si Elie During nous rappelle que ce vocable est né sous la plume de Marinetti et autres adeptes du mouvement futuriste, il s’applique pourtant avec autant d’accointance aux infrastructures numériques, un siècle plus tard. Les fondements en apparence anodins du jeu Blast Theory révèlent, plus profondément, des problématiques en connexion directe avec notre société. Lors de la dernière conférence LIFT à Genève (5-7 mai 2010), J. Cascio, futurologue et penseur de la globalité, a tenté d’apporter des réponses aux défis actuels liés aux nouvelles technologies de l’information et de la communication, en prononçant une intervention, dont plusieurs participants ont relevé le caractère emphatique. A cette occasion, il était notamment invité à parler de sa méthode de travail axée sur un mode d’observation accrue de la société, dans l’émission Place de la Toile (de Xavier de la Porte). « Veille par anticipation », « connexions surprenantes », simultanéité des images, chocs et glissements aiguisés entre deux domaines : voilà ses instruments pour élaborer une photographie de notre époque. Produire un mashup intellectuel pour recontextualiser le monde et le percevoir différemment, le recadrer : serait-ce là ses clés pour élaborer des prédictions ?

Aujourd’hui, le jeu semble devenu une manière de représenter le monde. Plus encore, il permet de le vivre, de l’éprouver. Nous pouvons en faire une photographie ou bien repenser la photographie à l’aune de ces nouvelles modalités. Encore s’agit-il de voir cette entrée dans le jeu, du latin in lusio (signifiant illusion) dans lequel « toute nouvelle partie apparaît comme un commencement absolu », selon Roger Caillois.

Références bibliographiques :

-Elie During, Faux raccords, la coexistence des images, Paris, Actes Sud / Villa Arson, « Constructions », avril 2010.

Activités à venir : (Autour d’Elie During)

-lundi 21 juin, 19h30, pour la séance consacrée au « débat Bergson / Einstein », cycle « Selon Bruno Latour » avec Bruno Latour, Olafur Eliasson, Elie During, Jimena Canales, Centre Pompidou, petite salle, entrée libre.

-Samedi 3 juillet, 11h, « Flux et Nexus : la coexistence des images », dernière séance, Jeu de Paume, Auditorium, Tarif unique : 3 euros.

Ressources électroniques :

Blast Theory – « Can you see me now ? »

http://www.blasttheory.co.uk/bt/work_cysmn.html

Emission, « Place de la toile », France Culture, 14.05.10.

Retour sur LIFT 10 : algorithmes, identité, journalisme, politique, Chine et futur

http://www.franceculture.com/emission-place-de-la-toile-retour-sur-lift-10-2010-05-14.html

Site de Jamais Cascio :

http://openthefuture.com/

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