Cinéma et propagande

Par David Jurado - 12 novembre 2012 - 1:12 [English] [PDF] 

J’ai eu la chance de lire Le franquisme et son image. Cinéma et propagande, livre de Nancy Berthier. Dans cette recherche historique sur le “cinéma du franquisme” apparait une réflexion sur l’idée de propagande, mais laquelle?

Qu’est-ce que le cinéma de propagande ? D’après l’étude de Nancy Berthier de trois oeuvres de José Luis Saenz de Heredia, réalisateur de l’Espagne franquiste, la question est plus riche, du point de vue historique, si on la formule sous d’autres formes. En effet, la propagande a un rapport avec le pouvoir, mais ce rapport évolue dans le temps et dans les territoires. Son sens, donc, varie selon le pouvoir mis en place et le discours officiel utilisé par celui-ci. En d’autres mots, l’utilisation de la propagande cherche à légitimer le pouvoir établi, mais cette légitimation se fait selon un contexte historique précis, selon une réalité des choses dans un moment donné. Car, si on suit Nancy Berthier, le discours historique de la propagande utiliserait le rapport au réel, tandis que l’historien, par exemple, chercherait à le respecter. Ainsi, Raza (1942), Franco, ese hombre (1964), films réalisés par José Luis Saenz de Heredia et le projet de film qu’il a voulu réaliser, El último Caído, utilisent ce rapport au réel de manière à légitimer le régime franquiste au sein des différentes étapes politiques : l’essor des fascismes européens dans l’entre-deux-guerres et l’emplacement officiel du régime franquiste pour Raza, la guerre froide et les « 25 ans de paix » pendant la dictature pour Franco, ese hombre, enfin, la démocratisation de l’Espagne et la mort de Franco pour El último caído.

Ces trois histoires singulières, écrit Nancy Berthier, qui configurent l’évolution des relations entre pouvoir et cinéma entre 1939 et 1975, sont en fait à l’image d’un régime polymorphe dont la caractéristique a été précisément une capacité d’adaptation et de redéfinition constante au long – et en fonction – des aléas de l’histoire, d’un pouvoir dont les métamorphoses successives ont constitué le principal facteur de longévité. (Berthier, 1998, 193)

La propagande subit ainsi les métamorphoses du régime selon un contexte historique national et international. La question sur le sens du cinéma de propagande se pose, ainsi, à partir d’une étude historique et politique sur la recherche d’une légitimité. La propagande étant au fond un masque de la faiblesse constitutive du pouvoir absolu, qui est précisément son absence de légitimité. D’ailleurs, l’analyse de la production et de la distribution des films « franquistes » de José Luis Saenz de Heredia montre que le pouvoir, face à cette contradiction, doit à la fois se mobiliser pour faire de la propagande et rester absent pour faire croire qu’il n’en a pas besoin. Certes, les films émanent d’initiatives officielles, mais ils sont censés avoir été produits et distribués par des groupes privés. Le rôle du régime est ainsi ambigu et les films deviennent des radiographies de l’état de santé du franquisme. Nancy Berthier explique que

En 1942, Raza, à travers une fiction ancrée dans l’histoire, proposait un modèle fonctionnant comme « mythe fondateur» et renvoyant en ultime instance à un discours de légitimation. En 1964, Franco, ese hombre prend acte des « 25 années de paix» et, par le biais d’une évocation du parcours biographique du Caudillo, saisit le régime dans son histoire, et partant, dans l’Histoire. (…) Avec Franco, ese hombre, José Luis Saenz de Heredia propose, comme dans un miroir déformant, le reflet d’une Espagne officielle obsédée par la question de sa légitimité et, partant, de son identité (Berthier, 1998, 133).

On pourrait dire que Le franquisme et son image. Cinéma et propagande répond à la question du sens du cinéma de propagande à travers un travail d’analyse clinique sur les représentations cinématographiques du franquisme. Pourtant, il ne s’agit pas d’une démarche a priori. L’analyse devient clinique, car, la propagande, comme l’explique Nancy Berthier, n’est autre chose qu’un symptôme de faiblesse d’un pouvoir absolu.

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