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	<title>Pulp sciences &#187; Notes</title>
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	<description>Carnet de recherche visuel, par Pierre Lagrange</description>
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		<title>L’imaginaire d’Iron Sky</title>
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		<pubDate>Thu, 09 Feb 2012 18:44:53 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Pierre Lagrange</dc:creator>
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Un film intitulé Iron Sky, réalisé par Timo Vuorensola, devrait bientôt sortir sur les écrans et en DVD. Comme pour les précédentes analyses de films publiées sur ce blog, il ne s’agit pas pour moi de jouer les critiques cinématographiques (d’autant plus que je n’ai pas vu ce film), mais plutôt d&#8217;essayer d&#8217;en éclairer le [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://culturevisuelle.org/pulpsciences/files/2012/02/IronSkyTeaser-big.jpg"><img class="alignleft size-thumbnail wp-image-143" title="IronSkyTeaser-big" src="http://culturevisuelle.org/pulpsciences/files/2012/02/IronSkyTeaser-big-150x150.jpg" alt="" width="150" height="150" /></a></p>
<p>Un film intitulé <em>Iron Sky</em><em>,</em> réalisé par Timo Vuorensola, devrait bientôt sortir sur les écrans et en DVD. Comme pour les précédentes analyses de films publiées sur ce blog, il ne s’agit pas pour moi de jouer les critiques cinématographiques (d’autant plus que je n’ai pas vu ce film), mais plutôt d&#8217;essayer d&#8217;en éclairer le contexte, la façon dont ses thèmes s’insèrent dans notre histoire commune, et notamment de montrer comment tout un genre cinématographique exploite des thèmes venus des « bas-fonds » de la culture occidentale.</p>
<p><em>Iron Sky,</em> dont la rumeur est portée par Internet depuis quelques temps déjà, s’inspire de la mythologie des soucoupes volantes nazies. Les Nazis seraient, depuis 1944, les véritables inventeurs des soucoupes volantes et, avec leur aide, ils auraient décidé de repartir à l’assaut du monde pour y installer le 4<sup>e</sup> Reich. D’après les photos de promotion que l’on peut voir sur Internet, l’histoire semble être la suivante : pendant la guerre, les nazis ont construit leurs premières soucoupes volantes (dans la foulée des V-1 et des V-2). Après leur défaite face aux alliés, une partie d’entre eux est allée se réfugier en Antarctique. De là, ils ont perfectionné leur technologie et sont partis à la conquête de la face cachée de la Lune où ils ont installé en secret une colonie et où la génération des prochains conquérants à tête blonde a été formée (nous dirions plutôt : endoctrinés). Et aujourd’hui, ou dans un futur proche, les armadas de soucoupes à croix gammées déboulent sur la Terre pour y fonder le 4<sup>e</sup> Reich. Un épisode semble s’intercaler dans ce scénario, celui de la conquête de la Lune par les Américains (qui a bien eu lieu, elle ! n’en déplaise à quelques amateurs d’expertise photographique), un astronaute noir américain semble être capturé par les nazis. Sans doute s’est-il aventuré sur la face cachée de la Lune au cours d’une prochaine mission de la Nasa. Une courte scène diffusée sur Internet nous montre cet astronaute exhibant son I-Pod ou un autre petit ordinateur portable face à un savant nazi qui lui répond : « Non, çaaa c’est ein oortinateur » en désignant derrière lui un mur entier occupé par un vieil ordinateur à lampe datant de la fin de la guerre. Le film se présente comme une vision humoristique de ce qui serait sans cela un méga 11 septembre contre lequel il faudrait mobiliser tous les super-héros du cinéma US.</p>
<a href="http://culturevisuelle.org/pulpsciences/archives/138"><em>Cliquer ici pour voir la vidéo.</em></a>
<p><em>L&#8217;une des bandes annonce du film Iron Sky</em></p>
<p>L’annonce de la préparation, puis de la sortie du film (la Première aura lieu à Berlin le 11 février pour l’ouverture de la Berlinale ; n’essayez pas, c’est complet) a été suivie par beaucoup d’internautes qui ont même participé à son financement (voir la <a href="http://www.facebook.com/ironsky?sk=app_229291033772022">page Facebook</a> du film). Pourquoi un tel engouement ? Quel est l’éventuel lien entre le film et une quelconque réalité ? C’est ce que la suite de ce texte va tenter de résumer.</p>
<p>Tout d’abord, le thème des soucoupes nazies, c’est à dire l’idée que les soucoupes auraient en fait été construites par les nazis pendant la guerre sous le nom de V-7 n’est pas une invention de cinéaste déjanté et n’est même pas nouvelle — ce qui n’enlève rien au talent des scénaristes et réalisateurs de ce film, bien au contraire — ; c’est une idée qui circule dans la presse et la littérature soucoupique depuis le début des années 1950 et dont Internet s’est bien sûr emparé. Essayons d’éclairer le contexte qui a nourri l’imaginaire des scénaristes et du réalisateur de ce film.</p>
<p>Commençons par les faits qui se sont déroulés à l’époque (notamment pendant la guerre).</p>
<p><strong>Premier fait</strong>. Les « soucoupes volantes » (en anglais : <em>flying saucer</em> et <em>flying disk</em>) n’ont jamais été évoquées pendant la guerre, et encore moins par les nazis qui n’avaient jamais pu en entendre parler. Pour cause : ces termes n’apparaissent qu’à partir du 25 juin 1947 à partir d’une information lancée depuis la petite ville de Pendleton, dans l’Oregon. L’expression <em>flying saucer</em> a vraisemblablement été forgée par un journaliste de Portland (je vous dirais un de ces jours son nom si vous êtes sages [1]) dans un effort pour trouver une formule capable de synthétiser les informations envoyées par son confrère Bill Bequette depuis Pendleton. Bequette avait rencontré un peu plus tôt un jeune pilote privé du nom de Kenneth Arnold, témoin la veille du passage de neuf engins volants étranges au-dessus du Mont Rainier dans l’Etat de Washington. Bequette avait rédigé une dépêche évoquant des « saucer like objects flying at incredible speed » (confondant ainsi le mouvement décrit par Arnold, « like a saucer if you skipped it accross the water », avec la forme des engins, qui n’avaient rien de soucoupes). A Portland, son confrère a retenu les deux mots importants de la phrase : <em>flying</em> et <em>saucer</em>. Le reste est de l’histoire [2].</p>
<p>Les « soucoupes volantes » ont donc été « inventées » le 25 juin 1947 à la suite de l’observation de Kenneth Arnold [3]. Les nazis n’ont joué aucun rôle dans cette histoire !</p>
<p>Passons sur la polémique qui s’en suit, sur la création d’une commission militaire début juillet 1947 destinée à explorer l’énigme (qui deviendra le <em>Project Sign </em>puis le <em>Project Blue Book)</em> et sur les premiers livres qui sont publiés début 1950. Une mythologie populaire est née [4]. Donc, pas de soucoupes pendant la guerre.</p>
<p>Pourtant, dès cette période, l’idée d’armes secrètes révolutionnaires s’installe dans l’imaginaire des deux camps.</p>
<p>Les historiens, <strong>deuxième fait</strong>, ont décrit comment Hitler lui-même espérait l’achèvement d’une arme révolutionnaire capable de renverser le cours de la guerre en 1944. Une partie des dignitaires nazis s’était forgée leur propre mythologie à propos de la formidable arme secrète qui allait mettre la pâtée aux alliés. Cette arme, capable de frapper les Américains sur leur propre territoire, n’est jamais venue.</p>
<p>Au même moment, <strong>troisième fait</strong>, du côté des alliés, on a cru à plusieurs reprises à l’invention de nouvelles armes secrètes par les nazis. La presse a rapporté plusieurs fois les évolutions de petites boules de lumière, les Foo Fighters, qui venaient se positionner au bout des ailes des avions alliés au cours de raids au-dessus de l’Allemagne, phénomènes présentés comme une invention des nazis.</p>
<p>A la fin de la guerre, <strong>quatrième fait</strong>, des prisonniers de guerre ou des militaires alliés décriront parfois d’étranges appareils qu’ils auraient pu voir dans certaines bases où ils auraient pénétré ou auraient été retenus prisonniers. On trouve notamment certaines de ces descriptions dans des documents militaires américains de l’immédiate après-guerre.</p>
<p><strong>Cinquième fait</strong>, après la guerre, en 1946, de nombreuses observations de ghost rockets ont été rapportées au-dessus de l’Europe du Nord et prises très au sérieux par les autorités et les médias occidentaux pendant plusieurs mois. Selon le scénario généralement accepté, les Soviétiques avaient récupéré et amélioré les V-2 de Von Braun et entamaient une guerre psychologique au-dessus de la Baltique. On oublie souvent qu’en 1946, une bonne partie de l’Europe était persuadée qu’une autre guerre se préparait, contre l’URSS. <em>Le Secret de l’Espadon</em>, la célèbre BD d’Edgar P. Jacobs, sortie pendant cette période, met en scène une destruction de l’Europe par les fusées envoyées par les « Jaunes » (les prochains conquérants du monde opéraient alors depuis le Tibet, avec l’aide de l’infâme Olrik bien entendu). Ces fusées sont directement inspirées par les <em>ghost rockets</em>.</p>
<p>Ce n’est pas tout. <strong>Sixième fait </strong>: juste après le début des apparitions de flying saucers au-dessus du territoire US au cours de l’été 1947, l’armée de l’air (Army Air Force, qui allait devenir en septembre US Air Force) lance une enquête pour déterminer si ces engins ont pu être construits avec l’aide de certains ingénieurs aéronautiques allemands. Les soupçons se dirigent non pas vers Von Braun, qui a déjà été transféré sur le sol américain dans le cadre du Project Paperclip, mais vers les frères Horten dont les Américains ont perdu la trace. A l’instar de l’ingénieur américain Jack Northrop, constructeur des aîles volantes (qui aboutiront bien plus tard au fameux et coûteux B-2), les frères Horten croyaient à la filière de l’aile volante et en avaient construit plusieurs en Allemagne. Interrogés par les Anglais à la fin de la guerre, ils ont peu après disparu dans la nature. L’hypothèse des soucoupes Horten sera rapidement abandonnée.</p>
<p>Ces histoires de foo-fighters, de ghost rockets et d’ailes volantes Horten, ont bien été décrites à l’époque ; elles montrent que les nazis ont été suspectés de prouesses technologiques dès la guerre. Mais il est très important de distinguer ces histoires d’autres histoires — que nous pourrions qualifier, faute d’un terme plus pertinent, de rumeurs, pour marquer leur caractère anachronique — qui ont été rapportées après la guerre, et surtout après les premiers débats sur les « soucoupes volantes », et qui ont contribué à récrire, a posteriori, une partie des événements. Ce sont ces rumeurs qui alimentent l’imaginaire d’Iron Sky.</p>
<p><strong>Première rumeur</strong>. En 1950, un ingénieur italien, Giuseppte Belluzzo, ancien ministre de l’Armement de Mussolini, affirme être l’inventeur du concept de soucoupe volante qu’il aurait communiqué aux Allemands pendant la guerre.</p>
<p><strong>Deuxième rumeur</strong>. La même année, un ingénieur allemand, Rudolf Schriever, affirme lui aussi être l’inventeur des soucoupes. Il aurait commencé à travailler sur ces engins en 1942, en s’inspirant du concept de l’hélicoptère. Le 16 avril 1945, ses calculs achevés, il voulut communiquer les plans à Goering mais la progression des troupes soviétiques l’en empêcha. Schriever s’enfuit. Comme il avait confié ces plans à un ingénieur tchèque, il pense que celui-ci a développé son idée avec laide d’une puissance étrangère. Deux ans plus tard, une nouvelle version, très différente, fait surface. Schriever affirme qu’une première soucoupe a bien été construite mais qu’elle n’a jamais volé. Face à l’arrivée des troupes alliées, les ingénieurs auraient fait sauter l’appareil.</p>
<p>En 1951, <strong>troisième rumeur</strong>, dans un livre intitulé <em>L’Age de la réaction</em>, le journaliste scientifique bien connu Albert Ducrocq explique que les Allemands auraient construit un disque volant. Il ne l’attribue pas à Schriever mais à Lippish, un ingénieur connu lui aussi pour ses ailes volantes.</p>
<p><strong>Quatrième rumeur</strong>. En 1952, un autre Allemand, Richard Miethe, affirme au quotidien français <em>France-Soir</em> que les soucoupes volantes sont en fait des armes secrètes soviétiques dérivées d’engins — les V-7, c’est la première fois que le terme apparaît — dont il a conçu les plans dans les arsenaux souterrains de Breslau avec six collègues ingénieurs. Contrairement à Schriever, il prétend avoir fait voler le V-7 au-dessus de la Baltique. Après que Patton ait franchi le Rhin, Hitler décide de faire fabriquer le V-7 en série. Mais la progression des troupes alliées les en empêche. Deux des moteurs du V-7 et trois de ses confrères sont capturés par les Soviétiques. Miethe se réfugie en Egypte.</p>
<p>A la mi-juin 1952,<strong> cinquième rumeur</strong>, on signale qu’un disque volant s’est écrasé au Spitzberg. Il s’agirait d’un engin russe dérivé des V-7 construite par les Soviétéiques.</p>
<p>En 1953, <strong>sixième rumeur</strong>, un autre ingénieur allemand, Georg Klein, affirme avoir assisté au vol d’un prototype à Prague le 14 février 1945, celui de Schriever. Il aurait atteint en trois minutes l’altitude de 12400 mètres et une vitesse de 2200 km/h. Les recherches débutèrent en 1941, dans deux directions ; à la fin de 1944 les Allemands disposaient de trois appareils différents. Klein explique que le premier engin était celui construit par Miethe, le second était dû à Habermol et Schriever. Face à l’avancée des Russes, le prototype de Schriever aurait été détruit ainsi que ses plans. Celui de Miethe aurait été récupéré par les Soviétiques. Klein cite aussi l’ingénieur italien Belluzzo. Il précise que la soucoupe écrasée au Spitzberg est en fait un prototype construit à Peenemunde et lancé pendant la guerre.</p>
<p>En 1953, on apprend que les Américains et les Canadiens sont en train de construire une soucoupe. C’est la firme AV Roe qui est chargée de sa fabrication. A partir de 1954, une <strong>septième rumeur</strong> se développe selon quoi ce disque baptisé AVRO serait basé sur les recherches de Miethe. C’est ce que laisse entendre le journaliste Charles Garreau dans un livre paru en 1956 (<em>Alerte dans le ciel)</em> et l’ingénieur Rudolf Lusar dans un autre livre publié en 1957 sur les armes secrètes allemandes.</p>
<p>En 1966, <strong>huitième rumeur</strong>, un certain Hermann Klaas affirme avoir participé à la mise au point de deux modèles d’engins soucoupiques. Un premier de 2,40 de diamètre en 1941 inspiré de l’hélicoptère supersonique de Miethe ; un deuxième utilisant l’effet Coanda. Il affirme qu’ils sont aujourd’hui fabriqués en série tant par les Etats-Unis que par l’URSS.</p>
<p>En 1968, <strong>neuvième rumeur</strong>, un ufologue italien, Renato Vesco publie un livre intitulé <em>Intercettateli Senza Sparare</em> (traduit en anglais sous le titre <em>Intercept But Don’t Shoot !</em>). Il prétend que les foo-fighters décrits par certains pilotes alliés ont réellement été des armes secrètes allemandes, dénommées <em>Kugelblitz</em> (foudre en boule).</p>
<p>Arrêtons de compter car à partir des années 1970, les « rumeurs » ne se succèdent plus, elles foisonnent et se diffusent tous azimuts. Certaines sont propagées notamment par un Américain auteur de publications relativement confidentielles nommé Michael Barton (qui signe souvent Michael X). Au début des années 1970, et en marge des rumeurs autour du V-7, un Français, Henry Durrant, affirme que les nazis se seraient intéressés aux phénomènes aériens étranges au point de fonder un Sonder Burö 13 dédié à leur étude. Mais ce bureau d’étude nazi n’a jamais existé, il a été entièrement inventé par l’auteur. En 1978, un magazine consacré aux ovnis publie la photo de la prétendue soucoupe nazie, d’une taille respectable, dans un hangar, posée sur trois pieds équipés de roues. Malheureusement, ceux qui ont une bonne vue et un peu de mémoire se rendent compte que ce qu’on présente comme soucoupe nazie n’est qu’une des photos de la maquette de soucoupe construite par l’ingénieur aéronautique René Couzinet en 1956 et qui ont été publiées par <em>Paris-Match</em> à l’époque.</p>
<p>Les différentes rumeurs à propos du V-7 vont aussi être récupérées par des auteurs néo-nazis vivants au Canada, notamment un certain Christof Friedrich qui dirige Samisdat Publications. Friedrich affirme que la thèse de l’origine extraterrestre des ovnis est une conspiration ourdie par la CIA et le KGB, que le Reich n’a pas disparu, que de hauts dignitaires nazis se sont réfugiés en Amérique du Sud et peut-être en Antarctique (une idée dont le réalisateur d’Iron Sky semble s’être inspiré), voire à l’intérieur de la Terre (qui est creuse comme chacun sait et dotée de vastes ouvertures aux pôles, ne cherchez pas sur les photos satellites, on nous cache tout…) [5]. Dans un courrier adressé à ses correspondants à la fin des années 1970, Christof Friedrich lance même le projet d’organiser une expédition à la recherche des bases nazies en Antarctique et au centre de la Terre. « Samisdat’s Antarctic Expedition in Search of Hitler’s Flying Saucers Bases and the South Polar Openings into Inner Earth will be the unique event of a lifetime, » peut-on lire dans ce courrier qui enjoint ses correspondants à se transformer en généreux donateurs (tout en leur demandant de préciser leur origine ethnique sur le bulletin de commande !). Il faut croire que les dignitaires du Reich n’ont pas jugé bon de tenir leur plus fidèle discipline au courant de leurs projets. Depuis leur base secrète, les nazis et leurs descendants prépareraient la conquête du monde. Trêve de plaisanterie : Christof Friedrich n’est autre que le négationniste Ernst Zündel. Ces histoires seront reprises par de nombreux auteurs qui verront des soucoupes nazies un peu partout. Elles ont aussi été récupérées à la fin des années 1980 dans un livre publié par un fanatique d’extrême-droite qui signe sous le pseudonyme de Jan van Helsing.</p>
<p>Aujourd’hui, après l’arrivée d’Internet, toute une clique d’allumés s’est mise à spéculer sur ces thèmes. On trouve une brochette de sites tous plus délirants les uns que les autres. Dans le même temps, les pulps consacrés au paranormal font leur retour dans les kiosques. Certains sont consacrés aux mystères nazis et reviennent bien sûr sur les soucoupes nazies et la terre creuse.</p>
<p><em>Iron Sky </em>n’est pas la première œuvre de fiction inspirée par le mythe des soucoupes nazies. Le roman d’un auteur américain, W.A. Harbinson, <em>Genesis</em>, réinterprète toute l’histoire de l’ufologie en se servant de cette légende. Dans une veine humoristique, une BD consacrée aux conspirations les plus délirantes, <em>The Big Book of Conspiracies</em>, s’inspire aussi de cette histoire.</p>
<p>Un détail qui mérite d’être mentionné. Les soucoupes d’<em>Iron sky</em> sont inspirées par les différentes descriptions qui ont été publiées des soucoupes nazies. Certains <a href="http://www.flickr.com/photos/ironskyfilm/4208958810/in/set-72157623056694392/lightbox/">documents promotionnels</a> représentent notamment ces soucoupes sous la forme de celle photographiée par le contacté américain George Adamski en 1952 (dont le livre, <em>Flying Saucers Have Landed</em>, fut à l’époque un <em>best-seller</em>): la fameuse soucoupe avec les trois boules sur la surface inférieure. Dans les versions nazies de cette soucoupe, et dans <em>Iron Sky</em>, ces boules, qui sont censées être à l’origine des sphères d’atterrissage, sont devenues des cockpits rotatifs équipés de mitrailleuses, comme il en existait dans les bombardiers de la seconde guerre mondiale.</p>
<p><em>Iron Sky </em>s’inspire donc de tout un folklore qui s’est construit depuis le début des années 1950 autour du V-7 nazi. Il ne reste plus maintenant qu’à découvrir le film pour voir s’il mérite toute cette effervescence.</p>
<h2>Notes</h2>
<p>Deux chercheurs, un Français et un Italien, ont beaucoup travaillé sur l’histoire du mythe des soucoupes nazies. Il s’agit de Joseph Altairac, qui a publié un très long article dans une revue disparue, mais toujours disponible, <em>Scientifictions</em> (éditée par Encrage); et de Maurizio Verga. Sur le site <a href="http://www.naziufos.com/">&#8220;naziufos&#8221;</a>. L’Américain Walter Kafton-Minkel a évoqué ce thème dans son livre <em>Subterranean Worlds</em> (Lompanics, 1989, chapitre 12 : The Nazis and the Inner World), ainsi que Joscelyn Godwyn dans <em>Arktos : The Polar Myth in Science, Symbolism, and Nazi Survival</em> (Phanes Press, 1993 ; tr. fr. : Archè, 2000). L’historien Nicholas Goodrick-Clarke a consacré un chapitre à cette histoire dans son livre <em>Black Sun</em> (New York University Press, 2002).<br />
[1] J’ai déjà eu l’occasion de faire connaître le nom de Bill Bequette, le journaliste de Pendleton qui a diffusé la nouvelle en 1947 et que j’ai retrouvé et interviewé en 1988 (son nom est apparu dans divers textes que j’ai publiés et dans un article rédigé par Hervé Ponchelet dans <em>Le Point</em> en 1990 ainsi que dans un chapitre écrit pour un livre en anglais sur les ovnis et repris par l’historien des ovnis Jerome Clark dans sa formidable encyclopédie sur les ovnis). Voir: « E[ast] O[regonian] Journalist Broke First &#8216;Flying Saucer&#8217; Story », <em>East Oregonian</em>, 24 juin 1997, p. 1, 5.<br />
[2] Histoire dont j’ai décrit et analysé différents aspects dans une série d’articles : « “ It Seems Impossible, but There It Is ” », in John Spencer &amp; Hilary Evans (eds.), <em>Phenomenon: From Flying Saucers to UFOs &#8211; Forty Years of Facts and Research</em>. London: Futura Publications, 1988, pp. 26-45 ; « L&#8217;affaire Kenneth Arnold. Note sur l&#8217;art de construire et de déconstruire quelques soucoupes volantes », <em><a href="http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/comm_0588-8018_1990_num_52_1_1794?luceneQuery=%28%2B%28authors%3Apierre%5E5.0%29+%2B%28authors%3Alagrange%5E5.0%29%29+AND+%28+%2Bjournal%3A%28comm%29+%2Baccess_right%3A%28free%29+%29&amp;words=pierre&amp;words=lagrange&amp;words=comm&amp;words=free">Communications</a></em> n° 52, novembre 1990, pp. 283-309 ; « Enquêtes sur les soucoupes volantes. La construction d’un fait aux États-Unis (1947) et en France (1951-54) », <em><a href="http://terrain.revues.org/2973">Terrain, Carnets du Patrimoine Ethnologique</a></em> n° 14, mars 1990, pp. 92-112 ; « L&#8217;affaire Kenneth Arnold », in Thierry Pinvidic (ed), <em>Ovni, vers une anthropologie d&#8217;un mythe contemporain</em>, Bayeux, Editions Heimdal, 1993, p. 47-67 ; ; « Le jour où les soucoupes volantes ont débarqué », <em>Science &amp; Vie Junior</em> n° 94, juillet 1997, p. 36-39 ; « Soucoupes volantes : la première fois » [avec Kim L. Arnold], <em>Science &amp; Vie</em> Edition spéciale 50 ans d&#8217;ovnis, juin 1997, p. 16-21. « Birthplace of the UFO Era », <em>East Oregonian</em>, 24 juin 1997, p. 1, 5 ; « 1947, la saga des soucoupes. Comment tout a commencé », <em>Anomalies</em> n°3, 2e trimestre 1998, p. 26-39 ; « Kenneth Arnold and the Invention of Flying Saucers », in James Lewis (ed.), <em>UFOs and Popular Culture : An Encyclopedia of Contemporary Myth</em>, Santa Barbara, ABC Clio, 2001, p. 31-36 ; « La soucoupe volante est née le 25 juin 1947 », Entretien avec Aline Kiner, <em>Science et Avenir</em>, n° 714, août 2006, p. 44-48 ; « “Les soucoupes volantes existent-elles ?” Comment la science se sépare de l’opinion. », in Gérard Azoulay (éd.), <em>L’Espace habité</em>, Paris, CNES/Observatoire de l’Espace, 2008, p. 25-30 ; « Les soucoupes volantes sont-elles un sous-produit de la guerre froide ? », <em><a href="http://www.monde-diplomatique.fr/2009/07/LAGRANGE/17428">Le Monde Diplomatique</a></em>, juillet 2009; « The Ghost in the Machine. How Sociology Tried to Explain (Away) American Flying Saucers and European Ghost Rockets, 1946-1947 », in Alexander Geppert (ed.)<em>, Imagining Outer Space, European Astroculture in the Twentieth Century, </em>New York, Macmillan, p. 224-244. En attendant mon livre <em>L’Invention des soucoupes volantes</em> (à paraître aux éditions La Découverte).<br />
[3] Quand les journalistes vont-ils cesser de mettre l’affaire de Roswell en avant, l’<em>affaire</em> de Roswell date de 1980, pas avant !<br />
[4] Mythologie dénoncée comme telle. En effet, contrairement à ce que certains, comme Roland Barthes, ont pu écrire, l’opinion ne croit pas que les soucoupes sont d’origine soviétique. Cette hypothèse n’est évoquée que pour mieux souligner la crédulité du public censé y adhérer. Tout comme l’hypothèse des Men from Mars, des Martiens évoqués par la presse dans les jours qui suivent la diffusion de l’observation d’Arnold. Le vrai débat qui se manifeste sur les soucoupes ne porte par sur la croyance du public, mais sur les croyances attribuées à ce public par la presse et une partie de l’opinion, exactement comme on avait pu le voir en 1938 après la fameuse émission d’Orson Welles. Cette émission n’a véritablement paniqué que les commentateurs qui y ont vu une manifestation inquiétante de la crédulité des foules (Hitler n’était-il pas en train de les manipuler ces foules ?).<br />
[5] Selon la théorie de la Terre creuse, la Terre disposerait de vastes ouvertures aux deux pôles. Les nazis se seraient réfugiés à l’intérieur et construiraient des armadas de soucoupes prêtes à débouler à la surface. Cette théorie de la terre creuse renvoie à la théorie imaginée en 1819 par un militaire américain nommé John Cleves Symmes et qui inspira Edgar Poe. Mais une autre théorie de la terre creuse existe et cette théorie, née aux Etats-Unis à la fin du 19<sup>e</sup> siècle, a surtout été diffusée en Allemagne dans les années 1930. Deux auteurs, Karl Neupert et Johannes Lang ont publié plusieurs ouvrages, et au moins un ensemble, dans lesquels ils prétendent non seulement que la Terre est creuse, mais que nous sommes à l’intérieur. Ces livres méritent le détour. Certains ont lu les ouvrages publiés par des auteurs de langue anglaise, comme Cyrus Teed (Koresh). Ou plus récemment Ray Palmer ou Raymond Bernard. Ce n’est rien à côté des ouvrages allemands. Dans ces derniers, les auteurs poussent le soucis de la démonstration très loin : des pages et des pages remplies de calculs, de diagrammes, de démonstrations. Ils ne publient pas un livre mais cinq ou six pour démontrer chaque nuance de leur théorie.<br />
Contrairement à ce qui a été affirmé par divers auteurs, et notamment par Louis Pauwels et Jacques Bergier, dans <em>le Matin des magiciens</em> en 1960 — qui n’avaient certainement jamais consulté un seul de ces livres et se servaient de sources de seconde main — Hitler n’a jamais cru à la théorie de la terre creuse de Neupert et Lang. Il était plus intéressé par une autre théorie excentrique, celle de Hans Hörbiger et de sa <em>glazial-cosmogonie</em>. Développée notamment avec l’aide d’un astronome amateur allemand nommé Philip Fauth (qui a un cratère à son nom sur la Lune, mais il se trouve sur la face visible de la Lune, n’y cherchez donc pas la base secrète d’<em>Iron Sky</em>), cette théorie explique que les astres sont composés de glace, notamment la Lune qui est la cinquième du genre, les autres s’étant peu à peu rapprochées de la Terre au point de s’y écraser successivement. Le grand historien George L. Mosse nous apprend que : « Les idées mystiques et occultes influencèrent la vision du monde du national-socialisme à ses débuts et en particulier celles d’Adolf Hitler qui crut, jusqu’à la fin de sa vie, dans les “sciences secrètes” et les forces occultes. » (George L. Mosse, « Les origines occultes du national-socialisme » in <em>La Révolution fasciste. Vers une théorie générale du fascisme</em>, Paris, Seuil, 2003, p. 159-182 (ici p. 159). L’ouvrage de base sur ces questions est celui de Nicholas Goodrick-Clarke, <em>The Occult Roots of Nazism. The Ariosophists of Austria and Germany, 1890-1935</em>, Wellingborough, The Aquarian Press, 1985, cité par George L. Mosse, mais malheureusement traduit en français chez des éditeurs peu recommandables.</p>
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		<title>Super 8: pourquoi les extraterrestres nous semblent-ils si familiers?</title>
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		<pubDate>Wed, 03 Aug 2011 22:52:50 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Pierre Lagrange</dc:creator>
				<category><![CDATA[Notes]]></category>

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Aujourd’hui (3 août 2011), sort sur les écrans, Super 8, du réalisateur américain J.J. Abrams (Lost, Star Trek etc). Le sujet rapidement : dans une petite ville américaine, en 1979, des adolescents passionnés de cinéma d’horreur, s’improvisent réalisateurs et acteurs pour tourner leur film d’horreur (qu’ils veulent présenter à un festival). Alors qu’ils réalisent une scène [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<h1><a href="http://culturevisuelle.org/pulpsciences/files/2011/08/Super8-affichegrande1.jpg"><img class="size-thumbnail wp-image-117 alignleft" title="Super8-affichegrande" src="http://culturevisuelle.org/pulpsciences/files/2011/08/Super8-affichegrande1-150x150.jpg" alt="" width="150" height="150" /></a></h1>
<p style="text-align: justify">Aujourd’hui (3 août 2011), sort sur les écrans, <em>Super 8</em>, du réalisateur américain J.J. Abrams (Lost, Star Trek etc). Le sujet rapidement : dans une petite ville américaine, en 1979, des adolescents passionnés de cinéma d’horreur, s’improvisent réalisateurs et acteurs pour tourner leur film d’horreur (qu’ils veulent présenter à un festival). Alors qu’ils réalisent une scène de nuit en utilisant la gare voisine comme décor, ils assistent au déraillement, particulièrement spectaculaire, d’un train de marchandises. Mais s’agit-il d’un accident ?</p>
<p style="text-align: justify">Rapidement, le spectateur comprend que quelque chose se trouvait dans ce train. Quelque chose dont personne ne doit apprendre l’existence et qui attire dans le village une armada de militaires, pendant que des événements étranges et inquiétants se succèdent: phénomènes étranges, disparitions inexpliquées de personnes.</p>
<p style="text-align: justify"><a href="http://culturevisuelle.org/pulpsciences/archives/114"><em>Cliquer ici pour voir la vidéo.</em></a></p>
<p style="text-align: justify">Il serait dommage de trop dévoiler l’intrigue de ce film, très réussi à mon sens, pour ceux qui iront le voir. <em>Super 8</em> est une remarquable évocation de la « mythologie soucoupique » et de l&#8217;univers du cinéma populaire américain de la fin des années 1970.</p>
<p style="text-align: justify">Evidemment, si vous ne maîtrisez pas bien vos classiques, vous risquez de manquer une partie de ce qui fait le charme de ce film. <em>Super 8</em> adresse toute une série de clins d’oeils aux films qui ont rendu son producteur, Steven Spielberg, célèbre, et notamment à <em>Rencontres du 3</em><sup><em>e</em></sup><em> type </em>(<em>Close Encounters of the Third Kind,</em> 1977) et <em>ET</em> (<em>ET</em>, 1982). Le groupe d’enfants engagés dans une partie de cache-cache avec les militaires est un écho à certaines scènes culte de <em>ET</em>. L’opération de désinformation  évoquant la dispersion accidentelle de matières dangereuses prétendument transportées par le train qui permet d’évacuer la population est un clin d’œil à <em>Rencontres du 3</em><sup><em>e</em></sup><em> type.</em></p>
<p style="text-align: justify"><a href="http://culturevisuelle.org/pulpsciences/archives/114"><em>Cliquer ici pour voir la vidéo.</em></a></p>
<p style="text-align: justify"><strong><em>Une des bandes-annonce de Rencontres du 3e type en 1977. Quatre minutes de demi de long! Quatre minutes et demi de pur bonheur. Comme on n&#8217;en fait plus aujourd&#8217;hui.</em></strong></p>
<p style="text-align: justify"><em></em>Surtout, le film s’appuie sur un contexte précis. Evidemment, il est possible d’apprécier le film sans connaître ce contexte, mais plus vous le connaitrez, plus vous en profiterez. L&#8217;intrigue de <em>Super 8 </em>s&#8217;appuie sur la « mythologie » de Roswell, de la Zone 51 et des conspirations pour cacher la vérité sur les ovnis. Ce contexte est aujourd&#8217;hui tellement bien partagé par la majorité d’entre nous qu’il peut servir de toile de fonds à un film sans nécessiter au préalable d’explication particulière. Le même film n’aurait pas pu être tourné il y a vingt ans. On constate d’ailleurs qu’entre les films de l’âge d’or, comme <em>La Chose d’un autre monde</em> (<em>The Thing</em>, 1951), <em>Le jour où la Terre s’arrêta </em>(<em>The Day the Earth Stood Still,</em> 1951), <em>Planète interdite </em>(<em>Forbidden Planet,</em> 1956) etc et les films d’ovnis sortis ces dernières années, il y a souvent un fossé.</p>
<p style="text-align: justify"><a href="http://culturevisuelle.org/pulpsciences/archives/114"><em>Cliquer ici pour voir la vidéo.</em></a></p>
<h5>Bande-annonce du film Le Jour où la Terre s&#8217;arrêta (1951).</h5>
<p style="text-align: justify">Les historiens du cinéma ont souvent dit que les films de soucoupes des années 1950 et 1960 étaient influencés par  le contexte de la guerre froide. Aujourd’hui, les films de soucoupes volantes s’inspirent des théories de certains ufologues (de UFO, Unidentified Flying Object, ovni en américain) sur l&#8217;existence de dossiers secrets à propos de soucoupes écrasées et récupérés par l’armée américaine.</p>
<p style="text-align: justify">Quand sommes-nous passés d’un contexte à l’autre ? Cela s&#8217;est fait en plusieurs étapes. Première étape: la sortie de <em>Rencontres du 3</em><sup><em>e</em></sup><em> type</em> en 1977. Premier film qui puise non dans le climat politique des années 1950, mais dans la « sub-culture » ufologique, la culture alors très marginale des amateurs d’ovnis. Steven Spielberg a écrit le scénario de ce film avec sur sa table de travail quelques ouvrages classiques, et notamment — ce que personne n&#8217;avait relevé jusqu&#8217;ici faute de connaître la culture ufologique aussi bien que la culture cinématographique, deux univers populaires qui s&#8217;ignorent) — le livre de l&#8217;astronome américain et ex-conseiller de l&#8217;air force J. Allen Hynek, <em>The UFO Experience : A Scientific Inquiry</em> (1972). Hynek deviendra d&#8217;ailleurs le consultant du film et fera une apparition à la fin, parmi les savants réunis sur la &#8220;face cachée de la lune&#8221;, la base aménagée au pied de la Tour du Diable dans le Wyoming pour accueillir les extraterrestres.</p>
<p style="text-align: justify"><a href="http://culturevisuelle.org/pulpsciences/archives/114"><em>Cliquer ici pour voir la vidéo.</em></a></p>
<h5>Interview de l&#8217;astronome J. Allen Hynek réalisée probablement au cours de la conférence organisée par le magazine Fate en juin 1977.</h5>
<p style="text-align: justify">Les histoires mises en scène dans <em>Rencontres</em> sont inspirées des grands cas d&#8217;ovnis du milieu des années 1960. La poursuite d’objets lumineux par des voitures de police transpose à l’écran une poursuite tout à fait réelle, dans laquelle un policier américain, Dale Spaur, a vécu des événements à peu près semblables. Après son observation, sa vie bascule comme bascule la vie de Roy Neary dans le film. Il perd son travail, sa femme le quitte. Avec <em>Rencontres du 3</em><sup><em>e</em></sup><em> type,</em> Steven Spielberg est le premier à extraire l’ufologie de sa marginalité culturelle, de son existence souterraine pour la vulgariser auprès d&#8217;un large public. Et avec quelle maestria!</p>
<p style="text-align: justify">Mais, malgré son impact formidable à l’époque, <em>Rencontres du 3</em><sup><em>e</em></sup><em> type </em>ne va pas demeurer dans la mémoire collective. Pas autant que des films comme <em>Star Wars </em>par exemple, qui s’inspire d’une conception beaucoup plus « classique » de la science-fiction : le space-opéra, né dans les <em>pulps</em> des années 1920. Bien sûr, tout le monde connaît l&#8217;existence de ce film mais on est surpris de constater qu&#8217;aujourd&#8217;hui beaucoup de jeunes cinéphiles ne l&#8217;ont pas vu. Il faut dire que <em>Rencontres</em> n&#8217;a pas eu de suite (l&#8217;Edition spéciale sortie en 1980 ne peut réellement être considérée comme une suite, tout au plus une tentative des studios pour capitaliser sur le succès du film en proposant quelques images inédites qui, a l&#8217;exception de la scène de la découverte du Cargo dans le désert de Mongolie, altèrent la qualité de l&#8217;oeuvre).</p>
<p style="text-align: justify">Malgré cet oubli relatif, les thèmes mis en scène dans <em>Rencontres du 3</em><sup><em>e</em></sup><em> type </em>en 1977 — manipulation orchestrée par l&#8217;armée, problèmes rencontrés par les témoins, caractéristiques des phénomènes, pannes de courant, calages de véhicules, etc — nous sont désormais familiers. De quand date cette familiarité? Quand la théorie de la &#8220;conspiration pour étouffer la vérité sur l&#8217;affaire de Roswell&#8221; est-elle devenue populaire ? Peut-on seulement dater le moment où cette théorie est devenue un élément de la culture commune ? C’est possible et même de façon très précise : c’est au cours de l’été 1995 que l’affaire de Roswell et l’histoire des secrets américains sont devenus des éléments de notre culture générale.</p>
<p style="text-align: justify">Rappelez-vous : à l’été 1994, la première saison de la série télévisée <em>X-Files,</em> avec les inoubliables Fox Muler et Dana Scully, est diffusée sur M6. Mais à l’époque, la série ne passionne pas le public français. Et le nom de Roswell évoqué par les deux enquêteurs du FBI ne leur rappelle rien. Ce nom est tellement peu connu que même les traducteurs de la série s’y perdent. Dans un épisode, ils commettent une erreur en traduisant des lignes de dialogue de Fox Mulder dans lesquelles il évoque le nom de Roswell. Les traducteurs croient que l’enquêteur du FBI parle d’une personne qui s’appelle Roswell, et non d’une ville du Nouveau-Mexique où une soucoupe se serait écrasée en 1947. Conséquence : une erreur de traduction qui passe inaperçue, des téléspectateurs sauf des quelques spécialistes qui regardent — et apprécient déjà !— la série. Conséquence, la première saison passe relativement inaperçue.</p>
<p style="text-align: justify">Aux Etats-Unis, la série connaît déjà le succès. En effet, la culture ufologique y est plus largement diffusée. Depuis le début des années 1950, grâce à un auteur nommé Frank Scully (rien à voir avec Dana Scully), de nombreuses rumeurs de crashs de soucoupes volantes ont circulé. Outre le film <em>Rencontres du 3<sup>e</sup> type</em>, l’auteur à succès Charles Berlitz, connu pour ses best-sellers sur le Triangle des Bermudes, publie en 1980 un livre, <em>The Roswell Incident.</em> Ce livre est le premier qui dévoile l’histoire du crash d&#8217;une soucoupe dans les environs de Roswell. C&#8217;est un best-seller.</p>
<p style="text-align: justify"><a href="http://culturevisuelle.org/pulpsciences/archives/114"><em>Cliquer ici pour voir la vidéo.</em></a></p>
<h5>Bande-annonce pour une adaptation filmée du best-seller de Charles Berlitz, The Bermuda Triangle (1975).</h5>
<p style="text-align: justify">Mais c&#8217;est surtout en 1994, au moment où <em>X-Files</em> commence à être diffusé, que survient un autre événement qui va marquer l&#8217;opinion. Le Congrès américain s’intéresse à cette histoire sous la pression des contribuables de l’Etat du Nouveau-Mexique et du Sénateur de cet Etat, Steven Schiff. Elle somme l’US Air Force de s’expliquer sur ce qu’elle aurait pu cacher. Cette dernière rend public un volumineux rapport rempli de copies d’archives autrefois secrètes. Oui, quelque chose est bien tombé à Roswell. Oui, la chose était secrète et l’armée a caché la vérité. Non il ne s’agissait pas d’une soucoupe, mais de ballons équipés d’appareils destinés à espionner les Soviétiques et leurs progrès dans le domaine atomique. L&#8217;opinion est partagée: certains acceptent les conclusions du rapport, d&#8217;autres continuent de penser que l&#8217;armée cache la vérité.</p>
<p style="text-align: justify">En France, où tout cela est peu connu (la simple idée que notre Assemblé Nationale puisse exiger de l&#8217;armée de l&#8217;air la vérité sur les ovnis nous paraît un scénario de série B), <em>X-Files</em> ne connaît le succès qu’au moment de la diffusion de la deuxième saison en 1995. Mais quel succès! La série devient un véritable phénomène de société! Pourquoi ? Que s’est-il passé dans l’intervalle qui a familiarisé le public français avec les thèmes de la série ?</p>
<p style="text-align: justify">La popularité de la série <em>X-Files</em> est sans doute liée à la diffusion, par un producteur anglais, d’une mystérieuse vidéo montrant l’autopsie d’un prétendu ET tombé à Roswell diffusé. Diffusé en France par TF1, cette vidéo provoque une controverse nationale au cours de l’été. Les Guignols s’emparent même de l’histoire et mettent le pauvre ET autopsié à toutes les sauces. Les articles et débats télé et radio se multiplient au cours de l’été. Tant et si bien, qu’à la rentrée 1995, plus personne n’ignore plus le nom de Roswell. Tout le monde sait désormais qu’en 1947 une soucoupe s’est écrasée avec ses pilotes, que l’engin et ses « Martiens » ont été récupérés par l’armée américaine qui a caché le tout dans une base secrète. Le nom de la Zone 51 (Area 51), une base militaire secrète localisée dans le Nevada, où seraient cachés soucoupes et pilotes se diffuse peu à peu (remplaçant l’ancien Hangar 18 de la base de Wright-Patterson, célèbre dans les rumeurs des années 1970, mais aujourd’hui bien oubliée, voir précisions ci-dessous).</p>
<p style="text-align: justify"><a href="http://culturevisuelle.org/pulpsciences/archives/114"><em>Cliquer ici pour voir la vidéo.</em></a></p>
<h5>Documentaire américain sur le crash de Roswell qui explique que les débris de la soucoupe ont été transportés dans le Hangar 18.</h5>
<p style="text-align: justify">Les histoires de crashs de soucoupes volantes et de secrets militaires sur les ovnis qui ont circulé en 1994 et 1995 ont permis le succès de la série <em>X-Files. </em>Mais ces histoires auraient fini par être oubliées si la série, en raison de sa durée et de sa diffusion, n&#8217;avait contribué à les inscrire de manière durable dans la mémoire collective.</p>
<p style="text-align: justify">Aujourd’hui, ces thèmes font partie de notre culture commune. Dans les années 1970, à l’époque où la télévision était étroitement contrôlée par l’Etat, une &#8220;culture officielle&#8221; (dont l&#8217;argument principal peut se résumer ainsi: &#8220;les soucoupes n’existent pas et sont une croyance populaire&#8221;) s&#8217;opposait à une &#8220;sous-culture marginale&#8221; (c&#8217;est à dire marginalisée, celle des passionnés d’ovnis, regroupés en associations loi de 1901, éditeurs de petits bulletins ronéotés, plus rarement imprimés, diffusés sur abonnement, et aujourd&#8217;hui introuvables). Pour parler des ovnis à la télévision, on invitait un psychiatre et un astronome sceptique. Aujourd’hui, avec la multiplication des chaînes privées et des sources d’information sur Internet, nous assistons non plus à une hiérarchisation mais à la coexistence de plusieurs cultures : la culture ufologique, de moins en moins marginale, et la culture scientifique (il faudrait peut-être dire sceptique, car l&#8217;ufologie appartient à la culture scientifique). Nous sommes tous un peu amateurs de complots. La présentation de l’actualité par les grands médias emprunte beaucoup aux codes de la théorie du complot, autrefois marginale. Il suffit de regarder les actualités: elles regorgent de révélations sur des conspirations. Impossible de parler de la politique ou de la finance internationale sans évoquer les complots que les banques et les grands trusts industriels, pétroliers ou de l’agro-alimentaires, mettent en place pour étendre leur pouvoir (voir la récente affaire des laboratoires pharmaceutiques Servier, ou les enquêtes réalisées sur des groupes de l&#8217;agro-alimentaire comme Monsanto). Dans un tel contexte, après les attentats du 11 septembre, la réalité et la fiction se sont brutalement télescopées. La « croyance aux ovnis » est de moins en moins vécue comme une culture marginale. Entre les années 1970 et aujourd’hui, nous sommes passés d’une hiérarchie stricte entre les « savoirs » et les « croyances » à une cohabitation de cultures.</p>
<p style="text-align: justify"><em>Super 8</em> n’est pas comparable à <em>Rencontres du 3</em><sup><em>e</em></sup><em> type</em> ou à <em>ET</em>, pour la simple raison que les comptes-rendus parus dans la presse parlent presque plus de Steven Spielberg que de JJ Abrams (alors qu&#8217;en 1977, Spielberg ne pouvait être comparé à personne). Mais c’est un très bon film, un vrai bon film populaire comme on les aime. Les amateurs du genre ne seront pas déçus. Ceux qui avaient alors l’âge des héros du film se souviendront des histoires de soucoupes ou de zombies qu’il écrivaient à la fin des années 1970 sur leurs cahiers d’écoliers, et finissaient parfois par tourner à l&#8217;aide de la caméra super 8 empruntée à leurs parents.</p>
<p><em><strong>Quelques précisions: Retour en 1979</strong></em></p>
<p><em>Quelques précisions à propos de la période durant laquelle l&#8217;histoire est sensée se dérouler. Dans le film, nous sommes en 1979. Or, à l’époque, personne ne parle de la Zone 51 (Area 51) d&#8217;où est censé être parti le train qui s&#8217;écrase dans la petite ville des jeunes héros. La Zone 51 ne commence à être populaire qu’à partir du milieu des années 1990. Dans les années 1970, l&#8217;endroit secret où l’armée cacherait les soucoupes récupéré à la suite d&#8217;accidents, c’est le Hangar 18, localisé à la base de Wright-Patterson près de Dayton dans l’Ohio. Très populaire, il sera même, en 1980, l’objet d’un film, titré justement <span style="font-style: normal">Hangar 18,</span> de James Conway, aujourd’hui oublié. </em></p>
<a href="http://culturevisuelle.org/pulpsciences/archives/114"><em>Cliquer ici pour voir la vidéo.</em></a>
<h5>Début du film Hangar 18 avec Robert Vaughn et Gary Collins (1980).</h5>
<p><em>La popularité de la Zone 51 est liée à celle de l&#8217;affaire de Roswell. Histoire également inconnue en 1979. L&#8217;histoire d&#8217;un crash de soucoupe près de la ville de Roswell, dans le Nouveau Mexique ne commence à être connue que quelques mois plus tard avec la publication du livre de Charles Berlitz évoqué plus haut. En 1979, nous sommes à la fin d’une impressionnante vague d’observations qui a débuté l’année précédente. </em></p>
<p><em>En 1978, un pilote australien disparaît au-dessus du détroit de Tasmanie après avoir signalé être survolé par un objet étrange. La TV australienne filme un phénomène non identifié qui sera diffusé par toutes les télévisions du monde et expertisé par des scientifiques américains. Des ovnis sont signalés par des pêcheurs italiens dans les Abruzzes. Etc.</em></p>
<a href="http://culturevisuelle.org/pulpsciences/archives/114"><em>Cliquer ici pour voir la vidéo.</em></a>
<h5>Document de la TV australienne montrant le journaliste Quentin Fogarty et le film qu&#8217;il a réalisé d&#8217;un ovni en 1978.</h5>
<p><em>Cette grande vague d’observation culmine en France en novembre 1979 avec l’annonce de la disparition d’un jeune banlieusard, Frank Fontaine, qui réapparaît une semaine plus tard. Enquêtes de la Gendarmerie, du GEPAN (Groupe d&#8217;Etude des Phénomènes aérospatiaux non identifiés), le service du CNES (Centre national d&#8217;Etudes spatiales) chargé des ovnis, de différents groupes privés (et notamment du groupe Control, composé d’ufologues originaires de ces mêmes banlieues, qui concluront au canular), et livre publié par l’écrivain de SF et pionnier de l’ufologie Jimmy Guieu, Contact OVNI Cergy-Pontoise (à l’époque on écrivait OVNI en lettres capitales). Plus personne aujourd&#8217;hui ne se souvient de l&#8217;affaire de Cergy-Pontoise, pourtant à l&#8217;époque elle fait la Une de l&#8217;ensemble des journaux.</em></p>
<p><em>Après cette vague de 1978-79, les ovnis disparaissent de l’actualité pendant plusieurs années. Ils ne reviendront sur le devant de l’actualité qu’en 1987 au moment de l’anniversaire de l’observation de Kenneth Arnold, premier témoin de « soucoupes volantes » en 1947 (l’histoire qui a lancé les soucoupes en 1947), et la publication du best-seller de Whtiley Strieber, Communion (qui passera inaperçu en France).</em></p>
<p>Remerciements: Michèle Abitbol-Lasry et Séverine Lajarrige, service de presse du film.</p>
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		<title>L&#8217;histoire des météorites, revue.</title>
		<link>http://culturevisuelle.org/pulpsciences/archives/102</link>
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		<pubDate>Tue, 24 May 2011 01:04:41 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Pierre Lagrange</dc:creator>
				<category><![CDATA[Notes]]></category>

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		<description><![CDATA[
En 1803, le jeune académicien français Jean-Baptiste Biot démontre que les témoignages de paysans concernant des “pierres tombées des nuages”, jusqu’ici considérés comme des erreurs et des superstitions, sont exacts. Contrairement à l’avis des savants de cette époque, il y a bien des pierres dans le ciel. L’histoire de la découverte de Biot est devenue [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://culturevisuelle.org/pulpsciences/files/2011/05/Météorite-AM.jpg"><img title="Météorite-AM" src="http://culturevisuelle.org/pulpsciences/files/2011/05/Météorite-AM.jpg" alt="" width="400" height="240" /></a></p>
<p>En 1803, le jeune académicien français Jean-Baptiste Biot démontre que les témoignages de paysans concernant des “pierres tombées des nuages”, jusqu’ici considérés comme des erreurs et des superstitions, sont exacts. Contrairement à l’avis des savants de cette époque, il y a bien des pierres dans le ciel. L’histoire de la découverte de Biot est devenue l’exemple par excellence d&#8217;une situation au cours de laquelle la science a dû reconnaître ses erreurs et la valeur des témoignages de non-scientifiques.</p>
<p>Malheureusement, cette interprétation de l’histoire est fausse: Biot n&#8217;a pas démontré que les témoins de “pierres tombées des nuages” avaient raison. Il a juste montré que <em>lui, Biot, avait raison.</em> Parmi les récits recueillis, le savant ne retient en effet que ce qu&#8217;il peut transformer, traduire, en fait scientifique. Pour les témoins, qui vivent dans un contexte dominé par la religion et le surnaturel, ces phénomènes célestes étaient souvent interprétés comme des prodiges, des manifestations de la colère divine. Si Biot voulait démontrer la validité du point de vue de beaucoup de témoins, il devrait accepter leur origine surnaturelle. Or, ce qu’il fait est très différent : il explique les phénomènes observés en faisant intervenir une réalité physique nouvelle, étrangère à l’univers des témoins. Le début du 19<sup>e</sup> siècle est marqué par l’introduction de la physique de Laplace qui rend possible des phénomènes comme les chutes de météorites. Selon Laplace, des cailloux, de taille diverse, du grain de poussière à la planète, circulent dans le système solaire et certains croisent parfois l’orbite de la terre. En pénétrant dans l’atmosphère, ils produisent les spectacles célestes décrits par les témoins et jusque-là réduits par les physiciens à des phénomènes atmosphériques ou à des roches volcaniques. Les savants pensaient en effet que les pierres tombées du ciel étaient en fait des roches frappées par la foudre ou projetées dans les airs lors d’éruptions volcaniques (les savants reconnaîtront aussi peu à peu qu’un autre phénomène connu sous le nom d’“étoile tombante”, que nous appelons aujourd’hui étoiles filantes, sont une autre des manifestations de ce phénomène).</p>
<p>Pour “inventer” les météorites, Jean-Baptiste Biot sépare ce qu’il considère comme un &#8220;folklore&#8221; et ce qu’il admet comme étant des &#8220;faits&#8221;.</p>
<p>Par ailleurs, les auteurs qui colportent le récit de la victoire de Biot sur la science de son époque, oublient de préciser qu’il y a une grande différence entre les faits tels qu’ils étaient décrits avant Biot et les faits tels qu’ils seront décrits après son enquête. On ne parlait bien sûr par de météorites avant Biot, le concept n’existait pas. On parlait de pierres de foudres, et dans cette catégorie, on trouvait amalgamés toute une série de phénomènes que nous considérons aujourd’hui comme étant différents : des météorites, des pointes de lances, des fossiles, des roches d’origines diverses, etc. Non seulement Biot a découpé dans les témoignages les détails qu’il a jugé pertinent, mais en plus il a produit une nouvelle catégorie, très différente de celle qui faisait l’objet d’un débat avant lui.</p>
<p>Certes, Biot fait passer ces phénomènes du statut de mythe à celui de réalité physique, mais la réalité qu’il produit est éloignée de la réalité admise par la majeure partie des gens qui vivent à son époque. Cette histoire est cohérente pour nous dont l’univers a profondément changé depuis le début du 19<sup>e</sup> siècle, qui vivons dans un univers dominé par la science, et plus par la religion. La plupart des paysans qui rapportaient avoir vu des pierres tomber du ciel n’auront jamais rien su des recherches de Biot et « leur » victoire sur la « science officielle ». La version popularisée par Biot prend tout son sens dans le cadre d’une société où la science occupe une place croissante. C’est à partir de la seconde moitié du 19<sup>e</sup> siècle que cette version connaîtra un succès grandissant. Elle deviendra par la suite un lieu commun dans les débats sur les phénomènes controversés. Les scientifiques « sceptiques » seront accusés de refuser d’admettre les faits et on en appellera à un futur Jean-Baptiste Biot, capable de dépasser les préjugés des savants de notre époque.</p>
<p>Mais si la version de l’histoire des météorites acceptée et vulgarisée jusqu’ici est fausse, quel enseignement peut-on en tirer pour l’étude de phénomènes controversés comme les ovnis ou les phénomènes scientifiques controversés ? L’histoire de Biot constitue-t-elle un argument intéressant contre les sceptiques et à quel prix ?</p>
<p>Nous avons vu que Biot a permis d’intégrer les « pierres tombées des nuages » au savoir scientifique à la condition d’opérer un tri dans les récits et interprétations qui étaient faites par la majorité des témoins, des paysans vivant dans un monde dominé par le surnaturel.</p>
<p>Transposée à notre époque, la stratégie de Biot n’entraîne pas que le discours souvent tenu sur les ovnis, à savoir que nous avons affaire à des phénomènes dotés d’intention et d’origine extra-humaine, est vrai, mais que pour passer dans le domaine scientifique, les faits nécessitent une retraduction. De même que l’intention attachée aux pierres tombées du ciel a été laissée de côté par Biot, on peut imaginer que des scientifiques parviennent à isoler des phénomènes physiques inconnus. On peut aussi imaginer qu’ils fassent éclater la catégorie ovni, et qu’ils concluent qu’elle réunit des phénomènes très différents les uns des autres. On pourrait ainsi imaginer que d’éventuelles recherches conduisent à séparer les récits de lumières dans le ciel des récits de rencontres rapprochées, ou d’enlèvements. L’appartenance de ces différents types de phénomènes à la même catégorie ovni n’est peut-être due qu’à leur caractère non identifié. Peut-être, comme le suggérait l’enquêteur américain Allan Hendry, qui travailla pendant plusieurs années avec l’astronome J. Allen Hynek et écrivit un des meilleurs livres sur le sujet, peut-être la catégorie ovni contient-elle des phénomènes très différents entre eux.</p>
<p>Biot a donc conduit la science à changer de point de vue sur la réalité des phénomènes décrits par de nombreux témoins non scientifiques, mais il n’a pas conduit la science à admettre que ces témoins avaient raison sur tous les points. Et peut-être que l’examen plus attentif des stratégies déployées par Biot pourraient donner des idées à ceux que les anomalies scientifiques actuelles intéressent.</p>
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		<title>Les soucoupes: guerre froide ou guerre des sciences?</title>
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		<pubDate>Tue, 22 Mar 2011 18:53:20 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Pierre Lagrange</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Restons sur World Invasion : Battle Los Angeles, le film de John Liebesman avec Aaron Eckhart (voir la chronique précédente). Comme je l’ai dit précédemment, le film s’inspire de la « Bataille de Los Angeles » du 25 février 1942. Le réalisateur imagine qu’avant de nous envahir, les extraterrestres se sont livrés à diverses opérations de reconnaissance au [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div id="attachment_100" class="wp-caption alignleft" style="width: 288px"><a href="http://culturevisuelle.org/pulpsciences/files/2011/03/MaxMiller.jpg"><img class="size-full wp-image-100" title="MaxMiller" src="http://culturevisuelle.org/pulpsciences/files/2011/03/MaxMiller.jpg" alt="" width="278" height="400" /></a><p class="wp-caption-text">Couverture d&#39;une brochure rédigée par Max Miller, Coll. Agence Martienne. </p></div>
<p>Restons sur <em>World Invasion : Battle Los Angeles</em>, le film de John Liebesman avec Aaron Eckhart (voir la chronique précédente). Comme je l’ai dit précédemment, le film s’inspire de la « Bataille de Los Angeles » du 25 février 1942. Le réalisateur imagine qu’avant de nous envahir, les extraterrestres se sont livrés à diverses opérations de reconnaissance au cours du 20<sup>e</sup> siècle : en 1942, en 1947, en 1962 etc. Le <a href="http://www.battlela.fr/">site web</a> du film réalisé par Sony France s’ouvre sur une série de photos d’ovnis prises à différentes époques : les différentes opérations de reconnaissance.</p>
<p>Mais un point doit retenir notre attention : le film ne s’inspire pas de l’affaire qui a lancé l’histoire des soucoupes volantes — l’observation de neuf objets étranges au-dessus du Mont Rainier par Kenneth Arnold le 24 juin 1947. Bien sûr, la raison est moins théorique que pratique : comme l’action du film se déroule à Los Angeles, le réalisateur ou la production ont souhaité se référer à un événement qui s’est déroulé lui aussi à Los Angeles, cette fameuse bataille de 1942. Pourtant, ce décalage nous permet de nous poser une question très intéressante et je l’espère pleine d’enseignements : comment interpréter ces vagues d&#8217;observations d&#8217;engins mystérieux ? Traduisent-ils tous l’influence du contexte d’inquiétude lié à la guerre ?</p>
<p>En effet, comme nous venons de le voir, le film suppose des vagues de reconnaissance qui ont précédé l’invasion décrite par le film. Parmi ces vagues, il faut distinguer deux types : celles qui renvoient directement au thème des soucoupes et des ovnis, ce sont les vagues qui débutent en 1947 et après, les vagues « post-arnoldiennes » comme on dit entre spécialistes des ovnis : première vague de « soucoupes volantes » en 1947 aux Etats-Unis, vague d’observation en 1952, toujours aux Etats-Unis, vague de l’automne 1954 en France, vague de 1965 aux Etats-Unis, de 1973 toujours aux Etats-Unis, de 1974 en France, etc. Et il y a les vagues qui précèdent 1947 : vague de 1897, vague de 1909 en Nouvelle-Zélande, alertes en 1942 sur le sol des Etats-Unis, foo-fighters rapportés par les pilotes militaires pendant la guerre, ghost rockets en Scandinavie en 1946. Ces vagues renvoient à divers phénomènes, affublés chaque fois d’un nom différent (airships, aéroplanes fantômes, foo fighters, ghost rockets). Ce n’est qu’après la naissance de l’ufologie que ces vagues « pré-arnoldiennes » seront annexées à l’histoire des ovnis.</p>
<p>Si on prend la peine de lire les textes des historiens à propos des alertes au-dessus du territoire nord-américain en 1942, à propos de la vague de ghost rockets en 1946 ou à propos des premières soucoupes en 1947, on est chaque fois confronté à une analyse en terme d’influence du contexte, contexte de guerre en 1942, contexte de guerre froide en 1946 et 1947. Ces vagues auraient été chaque fois provoquées par le fait que les populations vivaient dans l&#8217;attente angoissée d’attaques ennemies, et interprétaient le moindre signe dans le ciel comme un engin ennemi : avions japonais sur la côté Ouest en 1942, V-2 lancé par les Soviétiques au-dessus de la Baltique en 1946, missiles guidés soviétiques lancés par-dessus le pôle Nord pour espionner le territoire nord-américain en 1947. A priori cette analyse semble sonner juste. Chaque fois, on se trouve effectivement dans un contexte d’inquiétude généralisé.</p>
<p>Pourtant, si l’on se penche avec soin sur chacune de ces vagues, on découvre une histoire tout à fait différente. Ces explications ne tiennent pas.</p>
<p>En effet, si on prend la peine de lire les articles de presse consacrés à ces trois séries d’événements, on découvre un ton très différent. Les observations de 1942 et celles de 1946 sont clairement l’objet d’analyses en terme de survol ennemis. Les journalistes et les experts consultés semblent unanimes sur l&#8217;idée d&#8217;une confrontation avec des ennemis. En 1942, on met les collections des grands musées américains à l’abri dans la perspective de bombardements (alors que ni les Allemands d’un côté, ni les Japonais de l’autre ne sont capables d’effectuer des raids aller-retour entre leurs bases et le territoire US). En 1946, on installe des radars et on procède à des analyses des témoignages et des débris recueillis à la suite des observations scandinaves.</p>
<p>Par contre, en 1947, le ton n’a plus rien à voir avec celui des deux affaires précédentes. Dès les toutes premières évocations des &#8220;disques volants&#8221; et &#8220;soucoupes volantes&#8221;, les journalistes comme les experts envoient les témoignages aux oubliettes et les témoins chez le psychologue. Personne ne croit à la réalité des soucoupes. Bien sûr des témoins se manifestent, mais leurs propos sont recouverts par les commentaires ironiques des journalistes et des scientifiques.</p>
<p>Comment peut-on prétendre que chaque fois ces situations s’expliquent par l’influence du contexte de guerre, alors que la lecture des commentaires contemporains des événements révèlent deux types de situations totalement différents ?</p>
<p>Mieux : quand on lit avec précision les récits contemporains des événements, on se rend compte qu’en 1942 et 1946, les acteurs évoquent un danger réel, alors qu’en 1947 les commentateurs évoquent eux-mêmes, déjà, l’influence du contexte de guerre froide. L’explication des historiens n’est donc pas le résultat d’une analyse distanciée comme dans le cas de 1942 et de 1946 mais la continuation de la polémique lancée par les acteurs eux-mêmes. Ce qui veut dire que, dans le cas des soucoupes, les historiens n’ont pas procédé à une analyse, ils se sont contentés de prolonger la polémique lancée par les acteurs. Au lieu de prendre en compte l’ensemble des acteurs comme en 1942 et 1946, ils ne prennent en compte qu’une partie de ces acteurs pour 1947.</p>
<p>Or si on fait le travail de prendre en compte l’ensemble des acteurs et de leurs prises de position pour 1942, 1946 et 1947, on est obligé de constater que la polémique de 1947 se déroule dans un contexte totalement différent. Ce contexte n’a rien à voir avec la guerre froide, mais avec l’émergence de la guerre des sciences, de l’obsession du grand partage entre savoir et croyance, entre science et pseudoscience.</p>
<p>En 1942 et en 1946, on prend au sérieux les observations et on pense que des ennemis en sont à l’origine. En 1947, personne ne croit à la réalité des observations et plaisante sur la place des croyances, puis des pseudosciences lorsque les premiers « soucoupistes » apparaissent.</p>
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		<title>World Invasion: les extraterrestres au cinéma et dans la culture</title>
		<link>http://culturevisuelle.org/pulpsciences/archives/74</link>
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		<pubDate>Wed, 16 Mar 2011 16:34:01 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Pierre Lagrange</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Aujourd’hui sort sur les écrans le film World Invasion : Battle Los Angeles (dir: Jonathan Liebesman) qui décrit l’invasion de la Terre par des extraterrestres au cours de l’été prochain. La caméra suit une troupe de marines dirigée par le Sergent chef Michael Nantz (interprété par Aaron Eckhart, qu’on a pu voir dans Erin Brockovich ou [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://culturevisuelle.org/pulpsciences/files/2011/03/BattleLA6.jpg"><img class="alignleft size-full wp-image-80" title="BattleLA6" src="http://culturevisuelle.org/pulpsciences/files/2011/03/BattleLA6.jpg" alt="" width="510" height="380" /></a>Aujourd’hui sort sur les écrans le film <em><a href="http://www.battlela.fr/">World Invasion : Battle Los Angeles</a> </em>(dir: Jonathan Liebesman) qui décrit l’invasion de la Terre par des extraterrestres au cours de l’été prochain. La caméra suit une troupe de marines dirigée par le Sergent chef Michael Nantz (interprété par <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Aaron_Eckhart">Aaron Eckhart</a>, qu’on a pu voir dans <em>Erin Brockovich</em> ou <em>The Dark Knight</em>), plongée au cœur de l’action sur la ligne de front face aux extraterrestres. L’intrigue est bâtie sur une sorte de symétrie entre militaires humains et envahisseurs, qui se présentent comme des êtres biologiques se déplaçant sur le terrain comme des fantassins secondés par des drones. L’équipe de marines doit assurer la sécurité de civils coincés dans la zone de combat. Après avoir mis en sécurité ces civils, le sergent Nantz, suivi par le reste de sa troupe (une partie de l’intrigue est construite par rapport au passé de Nantz, très affecté par la mort de plusieurs hommes au cours d’un conflit précédent et qui est sur le point de démissionner au moment où le film débute), décide de s’aventurer en territoire ennemi pour tenter de trouver une solution.</p>
<p>A mi chemin entre le film de guerre et le film de SF, et filmé caméra à l’épaule, <em>World Invasion: Battle Los Angeles</em> est présenté comme s’inspirant d’un événement réel, la fameuse <a href="http://rr0.org/science/crypto/ufo/enquete/dossier/LosAngeles/">« bataille de Los Angeles »</a> de 1942. Dans la nuit du 25 février 1942, peu après l’attaque de Pearl Harbor par les Japonais, Los Angeles est en état d’alerte après la détection d’&#8221;avions ennemis&#8221; dans le ciel. La DCA entre en action sans parvenir à abattre aucun des appareils. La <a href="http://rr0.org/data/1/9/4/2/02/26/ArmySaysAlarmReal_LATimes/index_fr.html">presse du lendemain</a> évoque l&#8217;affaire. Plus tard la conclusion officielle sera qu’il s’agissait de ballons mais, sur le moment, un document secret de l’armée conclue à des avions civils utilisés par des agents ennemis dans le but de tester les défenses des Etats-Unis.</p>
<p>Dans le film, cet événement devient une des premières opérations au cours de laquelle les extraterrestres auraient effectué des repérages. Ceci dit, l’épisode de la « bataille de Los Angeles » n’apparaît pas clairement dans le film et a surtout servi à sa promotion (des T-shirts ont été imprimés avec la photo parue en 1942 dans la presse américaine).</p>
<p>Ce film est l’occasion de revenir sur les liens entre le cinéma et le thème des ovnis/extraterrestres.</p>
<p>Il y a deux sortes de films d’extraterrestres : les films avec soucoupes volantes et les films sans soucoupes volantes. Il y a deux sortes de films de soucoupes volantes : ceux qui, comme leur genre l&#8217;indique, mettent en scène des soucoupes et ceux qui s’inspirent de la culture ufologique, ce qui n&#8217;est pas du tout la même chose.</p>
<p>Depuis les premières observations de soucoupes en 1947 dans le ciel du Pacific Nothwest (l’histoire des soucoupes ne débute pas à Roswell mais au-dessus du Mont Rainier avec l&#8217;observation de Kenneth Arnold, combien de fois faudra-t-il le répéter !!), les soucoupes ont inspiré de nombreux réalisateurs de films de science-fiction. Souvent, ils ont affirmé s’inspirer d’histoires vraies. Ainsi, Mikel Conrad, le réalisateur du tout premier film mettant en scène des soucoupes, <em>The Flying Saucer,</em> en 1949, prétendait avoir inclu des extraits d’authentiques images faites par l’US Air Force. En 1953, <em>Earth vs the Flying Saucers</em> était présenté comme une adaptation du best-seller <em>The</em> <em>Flying Saucer Conspiracy</em> du journaliste et ex-militaire Donald Keyhoe, l’un des pionniers de l’ufologie. Dans les faits les liens entre l’intrigue de ces films et l’histoire des soucoupes était très ténue, pour ne pas dire inexistante.</p>
<p>La majeure partie des films de soucoupes volantes des années 1950 et 1960 ont construit une culture cinématographique qui n’avait rien à voir avec la culture ufologique alors en train de s’élaborer au sein de petits clubs d’amateurs. Les soucoupes qu’on pouvait y voir constituaient juste un habillage neuf pour des vaisseaux extraterrestres (et parfois terriens comme dans <em>Planète interdite,</em> 1956). Ainsi, le film <em>The Thing </em>de Howard Hawks (1951) qui met en scène la découverte d’une soucoupe prise dans les glaces du pôle Nord, est une adaptation de &#8220;Who Goes There ?&#8221;, une nouvelle de l’écrivain de SF américain John Wood Campbell, qui date de 1939, bien avant l’arrivée des soucoupes.</p>
<p>Il a fallu attendre 1977 et <em>Rencontres du 3</em><sup><em>e</em></sup><em> type </em>de Steven Spielberg pour voir le premier film totalement inspiré par la culture ufologique. Là où l’intrigue des autres films débutait au moment où la preuve de l’existence des soucoupes était acquise, au moment où on passait de l’observation de soucoupes au contact, fut-il belliqueux, l’intrigue de <em>Rencontres</em> est entièrement consacrée à la question de l’établissement de la preuve. Ce n’est qu’à la toute fin que la réalité des faits est clairement établie et que les soucoupes se posent enfin. Pour les premiers, la question de la preuve relève du constat, pour les seconds, c’est précisément l’établissement de cette preuve qui pose problème.</p>
<p>En fait, j’ai un peu triché dans les catégories que j’ai proposé plus haut. Un film comme <em>Rencontres du 3</em><sup><em>e</em></sup><em> type,</em> tout en étant inspiré de la culture ufologique, se rapproche aussi d’autres films, comme <em>2001, l’odyssée de l’espace,</em> de Stanley Kubrick, <em>Contact</em> de Robert Zemeckis avec Jodie Foster ou comme <em>Solaris</em> d’Andrei Tarkowski (basé sur le roman de Stanislaw Lem). Dans, <em>2001</em>, <em>Contact</em> ou dans <em>Solaris</em>, la question est de savoir s’il se passe quelque chose. Un point tout à fait intéressant mérite d’être noté. <em>Contact</em> s’inspire d’un roman écrit par Carl Sagan l’astronome qui fut longtemps le porte parole auprès du public du programme Seti (Search for Extraterrestrial Intelligence), un projet scientifique destiné à détecter d’éventuelles civilisations dans l’espace. Or le film met en scène la réception et le décryptage d’un signal radio contenant les plans d’une machine. Construite, elle permet à l’héroïne, Jodie Foster, de réaliser une voyage à travers la galaxie. Seulement à son retour, elle ne rencontre que le scepticisme d’une commission officielle persuadée qu’il s’agit d’un canular de scientifiques. Cette symétrie entre l’incrédulité affichée par rapport aux « preuves » des ufologues et l’incrédulité affichée face aux « preuves » des scientifiques dans <em>Contacts</em> ne manque pas d’intérêt, d&#8217;autant plus que c&#8217;est Carl Sagan, pourtant critique vis à vis de l&#8217;ufologie, qui a imaginé cette situation.</p>
<p>Donc finalement, ces films mettant en scène des extraterrestres peuvent se diviser en deux grandes catégories ou filières : la filière <em>Rencontres du 3</em><sup><em>e</em></sup><em> type </em>et la filière <em>Star Wars,</em> pour prendre deux films contemporains l’un de l’autre. Dans les films du type <em>Star Wars,</em> l’intrigue ne porte pas sur la question de l’existence d’autres civilisations, cette question est supposée réglée, souvent elle ne se pose même pas. Dans les films du type <em>Rencontres</em>, toute la question est de savoir s’il y a quelque chose et comment s’y prendre pour établir l’existence de cet ailleurs.</p>
<p>Et si l’on remonte au grand ancêtre du genre, je veux parler du roman de HG Wells, <em>La Guerre des mondes </em>(1898), les deux problématiques sont réunies. D’un côté, les personnages se trouvent plongés au cœur de la tourmente provoquée par l’arrivée des Martiens qui dévastent tout sur leur passage (on est proche de <em>World Invasion : Battle Los Angeles)</em>, et d’un autre côté, le roman ne cesse de s’interroger sur le fossé d’incompréhension qui nous sépare des Martiens. Wells nous met en garde contre la tentation de vouloir juger les Martiens à l’aune de nos critères. C’est bien sûr une feinte pour nous obliger à nous interroger sur le fossé entre cultures sur Terre : Wells prend l’exemple des Tasmaniens exterminés jusqu’au dernier par les Anglais. Mais on pourrait tout aussi bien faire le contraire et prendre l’exemple des contacts entre cultures sur Terre pour nous inspirer dans notre réflexion sur la question du contact extraterrestre. Comment espérer comprendre d’éventuelles formes d’intelligences extraterrestres lorsque l’on sait à quel point nos semblables sur Terre nous demeurent incompréhensibles ?</p>
<p>Remerciements à Aaron Eckhart pour nos passionnants échanges lors de sa visite à Paris, ainsi qu’à Anne Lara, Olivier Delcroix et l’équipe du Grand Journal de Canal+.</p>
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		<title>La question du vrai et du faux</title>
		<link>http://culturevisuelle.org/pulpsciences/archives/67</link>
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		<pubDate>Tue, 08 Mar 2011 13:45:54 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Pierre Lagrange</dc:creator>
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		<description><![CDATA[J’essaie de répondre à une question posée par Gil Bartholeyns à la suite du billet consacré à « la sociologie : entre posture critique et relativisme ». Gil cherche « des indications d’études sur la question du vrai et du faux ». C&#8217;est surtout pour moi l&#8217;occasion de revenir sur cette question de la production du vrai et du faux [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>J’essaie de répondre à une question posée par Gil Bartholeyns à la suite du billet consacré à « la sociologie : entre posture critique et relativisme ». Gil cherche « des indications d’études sur la question du vrai et du faux ». C&#8217;est surtout pour moi l&#8217;occasion de revenir sur cette question de la production du vrai et du faux et, entre autres, du rôle des images, dans ces opérations.</p>
<p>On peut aborder la question de deux façons.</p>
<p>Soit discuter la méthode, comment aborder le vrai et le faux, comment décrire et analyser ces catégories, notamment dans le cadre de débats scientifiques ? La réponse traditionnelle consiste, une fois les « vrais » faits établis, à expliquer pourquoi on a pu croire à d’autres versions, fausses, de ces faits.  Une réponse moins traditionnelle consiste à s’interroger sur les façons dont on décide ce qui est vrai et ce qui est faux, sur les conditions de production de ces catégories. Comment les notions de vrai et de faux évoluent-elles ? On retrouve ici les problèmes du relativisme déjà abordés.</p>
<p>Mais pour traiter ces questions de méthode, il convient, autre approche possible, de se pencher sur des cas intéressants, sur des situations qui représentent des enjeux intéressants par rapport à ces notions de vrai et de faux. Je vais me concentrer sur cette approche et surtout je vais tenter, de façon bien maladroite</p>
<div id="attachment_68" class="wp-caption alignleft" style="width: 293px"><a href="http://culturevisuelle.org/pulpsciences/files/2011/03/SavantFou.jpg"><img class="size-full wp-image-68" title="SavantFou" src="http://culturevisuelle.org/pulpsciences/files/2011/03/SavantFou.jpg" alt="" width="283" height="400" /></a><p class="wp-caption-text">La construction d&#39;une réalité locale par le biais d&#39;un assemblage hétéroclite nommé &quot;situation expérimentale&quot;. Illustration d&#39;Edmond Swiatek en couverture d&#39;un Amazing Stories de 1949 pour &quot;The Chemical Vampire&quot; de Lee Francis. Coll. Agence Martienne/Pierre Lagrange</p></div>
<p>j’en ai peur, de résumer les idées très neuves sur la « construction du réel » qui me semblent ressortir de ces travaux (je tente donc aussi de répondre à une remarque faite par Patrick Peccatte à propos de la notion de construction de la réalité dans un commentaire précédent). Merci à ceux qui voudront bien me faire des remarques permettant de rendre ce texte plus clair, et peut-être ainsi, utile. (si vous considérez que ce texte est décidément trop obscur, je le supprimerai, c&#8217;est je pense l&#8217;intérêt d&#8217;un blog, de pouvoir partager des projets d&#8217;écriture souvent sans lendemain).</p>
<p>Bien des sujets permettent de poser ces questions, notamment le domaine de l’art, celui de l’expertise. Voir les travaux de Francis Chateauraynaud sur les experts, les faussaires etc.</p>
<p>La question du vrai et du faux prend un aspect très sensible bien sûr par rapport à la science. C’est la science qui, nous semble-t-il, fournit l’expertise ultime du vrai. Nous nous accordons sur le fait que c’est la science, plus que tout autre type de discours ou pratique, qui permet d’établir la distinction entre ce qui est vrai et ce qui est faux. C’est  la science qui permet de comprendre de quoi est vraiment fait le réel.</p>
<p>Dès lors, il me semble que l’idée de faire l’histoire des pratiques scientifiques et de l’évolution de l’idée de vrai, et de faux, en science, présente un intérêt tout particulier. Notamment parce que nous avons tous tendance à nous référer à cette définition de la science comme moyen d’accès au réel, sans pour autant partager la même définition de ce qu’est la pratique scientifique.</p>
<p>Ainsi, pour beaucoup, la science, c’est l’étude du réel, du monde extérieur. Le scientifique est quelqu’un qui se penche sur les énigmes de ce monde extérieur. Sa tache consiste à répondre aux questions qui se présentent. Dès qu’une énigme se présente à propos du monde extérieur, le scientifique se penche dessus.</p>
<p>Dans les faits, le scientifique n’est pas quelqu’un qui s’intéresse à un fait X ou Y parce que « c’est énigmatique », mais plutôt quelqu’un qui doit montrer que le fait de se pencher sur telle ou telle question présente un intérêt. En science, la question du vrai et du faux passe par la construction non pas de convictions, mais de vérités partagées. Les faits doivent être admis au sein d’un collectif, un collectif suffisamment étendu pour pouvoir se présenter au nom de « la science » ; ils doivent donc présenter un intérêt commun pour ces chercheurs. D’où le débat que j’ai souvent avec des ufologues. Pour eux, le simple fait que les ovnis représentent une énigme implique que les scientifiques doivent s’y intéresser. Mais, pour la plupart des chercheurs, le problème ne présente pas d’intérêt, c’est une perte de temps, car, en dehors de la question de l’irrationnel, beaucoup pensent que l’ovni n’apporte rien au savoir. Evidemment, certains scientifiques ne sont pas d’accord et il est intéressant de comparer ces points de vue et de suivre les façons dont certains scientifiques ont pu défendre l’idée d’étudier le problème ovni.</p>
<p>Mais laissons de côté le débat entre ufologie et science et revenons à la façon dont les scientifiques définissent ce qu’est le vrai, ce qu’est un fait scientifique. Cette façon de définir un fait n’a pas toujours été la même. L’intérêt de toute une série de travaux récents d’histoire des sciences est de nous montrer que le vrai scientifique a changé au cours des siècles passés. Ce sont ces travaux qui me paraissent particulièrement intéressants pour examiner la question du vrai et du faux, parce qu’ils nous montrent que ces catégories ont une histoire, que le vrai n’a pas toujours été défini, ni produit de la même façon. Les travaux de Peter Dear, Ian Hacking, Steven Shapin et Simon Schaffer, Lorraine Daston, Peter Galison etc, et bien sûr Bruno Latour, permettent, en les croisant, de faire une histoire de la notion de vrai scientifique et de constater que des partages qui nous paraissent aujourd’hui évidents, entre méthode scientifique et pseudoscience notamment, ne l’ont pas toujours été.</p>
<p>Attention, il ne s’agit pas de dire que seule l’<em>image</em> du vrai, seule la <em>représentation</em> de la réalité aurait changé, mais de montrer vraiment que la pratique scientifique a pris d’autres formes, que l’interaction entre les savants et le monde extérieur a produit d’autres catégories de faits, d’autres critères qui ont eu pour conséquence que le réel était différent.</p>
<p>On a souvent tendance à penser que la réalité est une chose, qu’elle demeure inchangée — &#8220;le monde extérieur ne varie pas&#8221; — et que seule notre <em>représentation</em> de cette réalité change. Il me semble justement que les travaux que je viens de mentionner montrent que c’est bien la réalité qui a changé. Bien sûr il faut ici s’entendre sur ce qu’on appelle réalité (je reviens ici sur la question soulevée par Patrick Peccatte dans un de ses intéressants commentaires et je crois que ma réponse s’écarte un peu de la sienne). Si on comprend par là que le vaste cosmos aurait changé de nature, que selon l&#8217;évolution des théories scientifiques, le monde extérieur changerait de forme et de texture, cela pose évidemment quelques problèmes. Il ne s’agit pas de croire que nos pratiques sont capables de métamorphoser l’univers et de passer par exemple d’un univers géocentré à un univers infini parce que nos pratiques auraient changé. On comprend que certains physiciens qui ont pu interpréter les travaux des sociologues des sciences de cette façon s’inquiètent pour la santé mentale de ces sociologues. Une telle image renvoie à de délires de savants fous. Mais on peut aussi s’interroger sur le fait que ces physiciens aient accepté sans sourciller l’idée que les propos des sociologues des sciences impliquaient une telle croyance à la capacité de changer, de construire le réel à chaque nouvelle théorie. Comment ces physiciens ont-ils pu croire que, pour ces sociologues, la notion de construction de la réalité aboutit à l’idée que les scientifiques (et tout un chacun qui participe au vaste jeu de construction sociale de la réalité, puisqu&#8217;en plus cette sociologie constructiviste se veut relativiste — toutes les constructions sociales de la réalité sur le même plan!) sont capables, en un claquement de doigt quasiment, de changer à leur guise la nature du réel et du cosmos. Il faut être animé d’idées peu charitables à l’égard des sociologues des sciences pour croire qu’ils puissent partager une vision aussi délirante de la pratique scientifique et de la construction &#8220;sociale&#8221; de la réalité. Et il me semble donc que ces discours de physiciens opposés aux <em>science studies </em>témoignent plus de la volonté d’en découdre que de celle de comprendre et débattre.</p>
<p>Mais je m’écarte de mon sujet. Les <em>science studies </em>n’ont donc pas pour but de nous faire croire que les scientifiques peuvent changer la nature de l’univers selon les modes ou les tendances. Non, pour appréhender le genre de question soulevée par les <em>science studies,</em> il est important de se demander en quoi consiste la pratique scientifique, donc d&#8217;en passer par des descriptions très précises de la science telle qu&#8217;elle se fait, et de décrire ce que cette pratique scientifique a exactement comme conséquences. Qu’est-ce que les pratiques scientifiques produisent comme actions, comme résultats, comme type de situations ?</p>
<p>On a tous cette idée d’une science qui passe d’une représentation pré-copernicienne à une représentation d’un univers infini (pour aller très très vite). Et on imagine donc que les savants sont passés d’une image fausse, ou très incomplète, à une image (plus) juste du cosmos. Ils sont passés d’un bricolage à un description simple et claire de la réalité extérieure. On aurait enfin regardé la réalité en face, sans plus s’embarrasser de discours faux, de croyances, sur l’état du cosmos.</p>
<p>Dans un tel cadre de pensée, l’idée que les scientifiques pourraient changer la réalité apparaît comme un doux, ou dangereux, délire. Le scientifique change de pratique et patatra le réel se métamorphose comme on fait basculer une collection de dominos. Univers fermé l’instant d’avant, univers infini après. Quel sociologue des sciences pourrait être assez idiot pour croire une chose pareille ?</p>
<p>En fait, s’il y a un problème, c’est moins celui de savoir si la pratique scientifique change vraiment le réel, que de croire que cette pratique a changé notre image du monde, et nous a donné accès à un monde vrai totalement différent. Le problème se trouve moins du côté des sociologues des sciences, qui n’ont jamais cru le genre d’âneries qu’on leur attribue dans certains livres à succès, que du côté de ceux qui pensent qu’on serait passé d’un image fausse de la réalité extérieure à une perception juste, correcte, qu’on serait passé d’un regard embrumé par la croyance à un regard clair débarrassé de tout préjugé.</p>
<p>Si on veut bien examiner l’activité scientifique de façon réaliste, en décrivant ce que les scientifiques font vraiment, on constate que nous ne sommes pas dans une situation où on passe d’une représentation d’un monde fermé fausse à une réalité qui serait enfin perçue sans œillères, telle qu’elle est.</p>
<p>Dans les deux cas, on a affaire à des pratiques, chacune de ces représentations, ancienne comme moderne, est liée à des pratiques, à des façons de produire du savoir. A aucun moment, pas plus autrefois avec l’univers pré-copernicien, qu’aujourd’hui avec l’univers infini, on ne peut détacher ces représentations d’ensembles de pratiques, de manières de les produire.</p>
<p>Pour commencer il n’y a donc pas de différences profondes, de nature, (de type pensée magique contre pensée scientifique) entre les façons dont on a décrit le monde au Moyen Age et les façons dont on le décrit aujourd’hui. Plein de choses ont changé certes, mais pas de façon fondamentale. Et surtout, à aucun moment le savoir scientifique n’est passé de représentations locales, de croyances partagées par quelques philosophes ou moines, à un cosmos observé simplement, tel qu’il est. Dans ces deux situations, il s’agit de représentations, de mondes construits localement, à l’aide de ressources diverses, des textes de philosophes anciens, d’instruments nouveaux comme la lunette, de façons différentes de dessiner, de décrire les découvertes, etc. Dans les deux cas, des savants ont produit des situations au cours desquelles ils ont mis en place, à l’aide de représentations, d’images, d’instruments, etc, de négociations avec des objets, des choses, des collègues, etc, tout un mélange de choses et de personnes qui, à tel ou tel moment, se sont trouvés alignés de telle ou telle façon avec la conséquence qu’un état du réel, local, en résultait. La notion de construction du réel n&#8217;implique donc pas que l&#8217;évolution des savoirs, scientifiques ou pas, construit une réalité différente au sens où l&#8217;ensemble du cosmos changerait, mais implique de noter que chaque situation au cours de laquelle ce réel est modifié est d&#8217;abord une situation locale, dans un lieu précis, le labloratoire ou l&#8217;observatoire, à l&#8217;aide de pratiques et d&#8217;instruments précis.</p>
<p>Evidemment tout ça est très éloigné de l’idée que nous nous faisons souvent, spontanément, du savoir scientifique. Cette idée spontanée n’est pas celle d’un savoir local, mais celle d’une connaissance partout également vraie. Ce serait bien si cela correspondait vraiment aux faits, mais si on observe ce qui se passe vraiment, on constate que le réel que nous considérons comme universel, est d’abord le résultat de situations locales, de situations expérimentales, au cours desquelles des scientifiques produisent des mélanges, des associations entre des choses, des images, des instruments, des personnes etc (il suffit de regarder une photo de chercheurs dans un labo pour constater cette hétérogénéité, on passe de piles d&#8217;articles ou de courriers à des expériences en cours etc). De cela résulte un état du réel local. Pour que cette réalité produite localement devienne &#8220;le réel&#8221;, ces scientifiques doivent parvenir à faire partager ce qu’ils ont obtenu avec d’autres scientifiques et aboutir à une situation où « tout le monde » est d’accord pour dire que la réalité est ainsi faite. Mais jamais on ne peut dire, affirmer, que le réel est partout ainsi. En toute rigueur, on peut seulement dire que dans tel et tel lieu de science, parfois nombreux, on partage cette vision de la réalité. Et si on se penche en détail sur ces lieux, on constate que souvent les différents chercheurs se distinguent sur toute une série de détails de cette réalité. Parce qu’ils n’ont pas produit les mêmes situations expérimentales, les mêmes montages d’instruments, d’images, de collègues etc.</p>
<p>Quand des historiens ou des sociologues des sciences disent que c’est bien la réalité qui est construite et non seulement des <em>représentations</em> de cette réalité (à côté d’un réel qui lui ne bougerait pas), ils ne sont pas en train de délirer en croyant que le scientifique est un démiurge qui peut à volonté métamorphoser le réel, ils sont juste en train de montrer que la réalité produite dans le cadre des expérimentations scientifiques, n’est pas quelque chose d’universel qui tombe tout cuit du ciel, mais que cette réalité est juste le résultat de situations locales (souvent les expériences de laboratoire) au cours desquelles des acteurs humains s’associent d&#8217;une certaine façon (car il y a bien des façons, &#8220;religieuse&#8221;, &#8220;économique&#8221;, &#8220;politique&#8221; etc, de s&#8217;associer) à des choses non humaines, des images, des instruments, des représentations etc, et que ces assemblages et surtout la façon de les réaliser, ont pour conséquence une transformation locale de la réalité — une transformation tout à fait réelle et concrète, un dispositif scientifique est quelque chose qui modifie une situation locale, qui met ensemble différentes choses, personnes etc, avec un résultat &#8220;expérimental&#8221; qui aboutit à produire quelque chose de nouveau, de différent. Lorsque Pasteur construit un dispositif dans lequel il fait circuler ses « microbes », il modifie effectivement, concrètement la réalité locale, il fait faire à des entités des choses nouvelles et en faisant ça, il modifie son statut à lui Pasteur, modifie le statut de ses « microbes » qui font désormais de nouvelles choses,  et change de proche en proche la réalité environnante. Après avoir produit ces situations expérimentales qui modifient la réalité locale, ces scientifiques tentent, parfois avec succès, de faire partager ces représentations, ces situations expérimentales, avec d’autres scientifiques. Ce qui impliquent non seulement de faire circuler un savoir, mais aussi de modifier les situations expérimentales produites par les collègues, d’obtenir qu’ils suivent le modèle du premier chercheur, etc. Conséquence : un deuxième lieu voit sa réalité locale modifié. Et ainsi de suite au fur et à mesure qu’on essaie d’étendre telle version des faits.</p>
<p>Aujourd’hui, la science est tellement bien organisée — plus rien à voir avec le monde savant de Galilée, qui se limitait à une quinzaine de personnes réparties sur toute l’Europe, pour sûr la réalité était alors assez locale ! — que certaines de ces situations expérimentales, en astronomie, physique etc, parviennent à être partagées avec beaucoup d’autres scientifiques, et beaucoup d’autres lieux de production de savoir à travers le monde.</p>
<p>Mais si on se reporte à la situation étudiée par Shapin et Schaffer dans Léviathan et la pompe à air, on constate qu’au 17<sup>e</sup> siècle, la réalité produite par Robert Boyle avec ses expérimentations sur la pompe à air, étaient très difficiles à faire partager par d’autres savants et que par conséquence la réalité scientifique de l’époque était très locale. L’étude de cette situation permet de comprendre les difficultés qu’il a fallu affronter pour que les situations expérimentales locales puissent devenir un savoir partagé dans d’autres lieux, au point de penser qu’il l’était « partout ». On constate qu’il n’y a jamais eu de savoir « universel », car les situations produites par Boyle et ses amis ne cessaient de poser des soucis — les pompes fuyaient, elles étaient trop chères pour qu’on en trouve partout en Europe etc.</p>
<p>Pour revenir à la question de départ, il n’y a donc pas d’un côté des représentations, fausses, de la réalité, monde géocentrique, terre plate etc, et de l’autre le simple constat rationnel d’un monde réel infini. Quelles que soient les conceptions du monde, elles résultent de situations au cours desquelles, de façons diverses certes mais jamais fondamentalement différentes, des hommes ont produit des assemblages locaux de personnes, d’objets, d’images, etc. Ces situations locales, qu’on a appelé au 17<sup>e</sup> siècle situations expérimentales, ont produit des représentations du réel, et des réels différents, puisqu’il ne s’agissait pas juste d’images mais bien d’images qui représentaient des choses. Et le problème de ces savants a consisté à inventer des solutions pour faire partager les résultats obtenus au cours de ces situations expérimentales, à faire accepter que c’était comme cela qu’on produisait le savoir (tout le monde n’était alors pas d’accord, voir la position de Hobbes opposée à celle de Boyle sur la pertinence des situations expérimentales pour prétendre décrire le monde et faire de la science).</p>
<p>Au fur et à mesure que le monde scientifique s’est construit, qu’on a implanté un peu partout des laboratoires, des observatoires, les scientifiques ont partagé toujours plus leurs situations expérimentales et les réalités qu’ils avaient ainsi produites. On est arrivé à la situation actuelle où les laboratoires sont si nombreux, et les relais de vulgarisation si nombreux aussi, que l’on n’imagine pas qu’il a pu y avoir une époque où la science concernait une quinzaine de personnes sur la planète (planète dont l’image était elle-même très incomplète) et où la façon de la pratiquer était l’objet de maintes contestations. Et où, par conséquent, la réalité établie par la science se limitait à une quinzaine de lieux.</p>
<p>Nous avons tendance à nous poser la question de la nature des faits scientifiques en partant de l’idée que le savoir est partout le même, c’est à dire qu’il ne s’agit pas de savoir produit et reproduit en des lieux divers, mais qu’il s’agit d’un monde qui a telle forme, texture et saveur, et qu’il y a d’un côté ceux qui ont conscience de cette réalité extérieure, indépendante de ce qu’on peut en penser, alors qu’il y aurait de l’autre côté, des gens qui persisteraient encore à croire que le monde est différent, qui bricoleraient des images fausses de cette réalité dans leur garage et confondraient ces images bricolées avec la réalité extérieure.</p>
<p>Sans doute ces zigotos se trompent-ils mais sur le principe de base, à savoir l’idée qu’il faut, pour décrire le monde extérieur, réaliser des mélanges de choses diverses, personnes, objets, images, etc, ils ont raison. C’est encore comme ça que l’on produit du savoir scientifique même si la liste des ressources possédées par les scientifiques actuel est tellement plus longue et diversifiée, et complexe, que celles des bricoleurs et savants fous du dimanche, qu’on finit par ne plus voir cette réalité concrète et croire que la science est juste un art de simplement regarder la réalité en face, une réalité universelle qui s’impose d’elle-même.</p>
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		<title>La guerre des mondes a-t-elle eu lieu?</title>
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		<pubDate>Tue, 08 Mar 2011 11:32:20 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Pierre Lagrange</dc:creator>
				<category><![CDATA[Notes]]></category>

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		<description><![CDATA[Une des questions qui revient dans ces différents billets et les commentaires qui les accompagnent concerne le contexte par rapport auquel on peut/doit analyser la question des parasciences et des « croyances scientifiques ». Je voudrais évoquer la fameuse affaire Orson Welles pour illustrer ce point. De quel type de questionnement relève une histoire comme la panique [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Une des questions qui revient dans ces différents billets et les commentaires qui les accompagnent concerne le contexte par rapport auquel on peut/doit analyser la question des parasciences et des « croyances scientifiques ». Je voudrais évoquer la fameuse affaire Orson Welles pour illustrer ce point. De quel type de questionnement relève une histoire comme la panique provoquée par l’émission d’Orson Welles sur l’invasion martienne en 1938 ?</p>
<p>Rappelons les faits rapidement. Le 30 octobre 1938, le jeune metteur en scène Orson Welles, 23 ans, directeur d&#8217;une troupe de théâtre, le Mercury Theatre, met en scène sous la forme d’une pièce radiophonique, le soir à 20 h, le célèbre roman du romancier anglais HG Wells, <em>The War of the Worlds</em>, la guerre des mondes (1898).</p>
<p>Pour rendre le sujet du roman un peu plus actuel (Welles trouvait que le roman avait bien vieilli), le scénariste, Howard Koch, a, sous les indications de Welles, transposé l&#8217;intrigue du roman sous la forme d&#8217;une série de bulletins d&#8217;informations censés interrompre un programme musical. Un  premier journaliste interrompt le programme musical pour lire une dépêche annonçant l’observation de lumières énigmatiques à la surface de Mars. Un reporter interroge un astronome (joué par Welles) sur cette découverte.  Le programme musical reprend. Il est interrompu quelques minutes plus tard par la lecture d’une autre dépêche qui annonce la chute d’une grosse météorite dans les environs de Princeton (occasion pour le reporter de poser une question « naïve » à l’astronome : les deux phénomènes peuvent-ils être liés ? A quoi l’astronome/Welles répond que « bien évidemment non »). A nouveau le programme musical. Nouvelle interruption pour annoncer qu’un des reporters est sur les lieux de la chute en compagnie de l’astronome/Welles qui avait commenté l’observation des lumière sur Mars. La météorite se révèle être un vaisseau spatial, les Martiens en sortent qui détruisent tout sur leur passage etc. La pièce radiophonique d&#8217;Orson Welles doit affronter une forte concurrence sur une autre station, le fameux show de Charlie McCarthy, qui implique notamment un numéro de ventriloque avec une poupée ultra célèbre à l&#8217;époque (un peu les Guignols de l&#8217;info de 1938). Mais à la faveur de coupures publicitaires, une partie des auditeurs s’était reportée sur l’émission de Welles, certains ignorant la nature de ce qu’ils écoutaient.</p>
<p>Résultat : le lendemain, toute la presse américaine et même étrangère, consacre ses gros titres à l&#8217;émission. Une partie importante des auditeurs auraient réellement cru à une invasion martienne. Les gens se seraient jetés dans les rues, auraient tenté de fuir New York et les zones prétendument attaquées par les Martiens etc. Aujourd&#8217;hui, lorsqu&#8217;on résume cette affaire, devenue l&#8217;émission la plus célèbre de l&#8217;histoire de la radio, on évoque des embouteillages, des accidents, des suicides. L&#8217;histoire est censée illustrer l&#8217;importance des comportements irrationnels, la force de la croyance etc.</p>
<p>Pourtant, on peut proposer une tout autre interprétation des événements. Tout d&#8217;abord lorsqu&#8217;on prend la peine de vérifier les nombreuses histoires colportées à propos de cette émission, on constate qu&#8217;il n&#8217;y a jamais eu aucun suicide et qu&#8217;on trouve à peine un accident, une chute dans les escaliers, dont on pourrait même se demander si elle est vraiment liée aux événements. Mais inutile de jouer les révisionnistes, on peut comprendre que des gens se soient en tout bonne foi inquiétés. Mais ce qui surprend tout de même, c&#8217;est moins la prétendue crédulité des auditeurs que la crédulité des commentateurs critiques qui n&#8217;ont cessé, au fil du temps, de rajouter des morts, des accidents sans prendre la peine de remonter aux sources d&#8217;époque pour vérifier.</p>
<p>Ce constat conduit à se poser une deuxième question. Peut-on se contenter de parler de panique, de comportement irrationnel des auditeurs, ou bien ne faut-il pas plutôt s&#8217;interroger sur le cadre dans lequel l&#8217;affaire a été enserrée.</p>
<p>En effet, ce qui est intéressant c’est moins le fait que les gens aient paniqué que le fait que l’histoire a été unanimement interprétée comme une manifestation de la crédulité populaire, de l’irrationalité du public. Les commentateurs ont insisté sur la panique, sur la croyance des auditeurs, sur leur absence de sang-froid. Mais est-ce ainsi qu’il faut se pencher sur cette affaire ou n’est-il pas plus intéressant de décrire la façon dont, pour les esprits savants de l’époque, il était impossible de discuter les événements autrement que par rapport à cette opposition entre panique populaire et calme rationnel.</p>
<p>La question qui se pose concerne dont l’intérêt réel de l’affaire. Cette histoire est-elle surtout intéressante pour ce qu’elle nous apprendrait des comportements irrationnels, ou bien ne présente-t-elle pas plutôt un intérêt par rapport à la façon dont les comportements du public sont assimilés à l’irrationnel, à la panique etc ? La question la plus intéressante n’est-elle pas celle des cadres qui ont été produits par une partie des acteurs « savants » pour produire un partage entre savant et populaire, entre expertise et opinion etc ?</p>
<p>Reprenons le célèbre article de Michel de Certeau, Dominique Julia et Jacques Revel, « La beauté du mort » (1970) déjà évoqué dans des billets précédents. Dans cet article, les auteurs montrent que, au lieu de s’interroger sur la place des croyances populaires, il convient de s’interroger sur la mise en place du discours qui stigmatise, et produit, la catégorie de « croyance populaire ». Ils montrent comment, loin d’être une simple analyse historique ou sociologique, l’opération consistant à désigner la « culture populaire » est avant tout une opération qui revient à produire cette catégorie, tout particulièrement à une époque, le 19<sup>e</sup> siècle, où le discours sur les croyances populaires s’accompagnent d’un effort policier pour contrôler la diffusion des littératures populaires.</p>
<p>De même, les analyses qui ont suivi l’émission d’Orson Welles ne consistaient pas juste à comprendre la croyance populaire, mais surtout à la dénoncer, à illustrer le fossé entre l’opinion publique et le discours savant.  On constate donc que non seulement les acteurs ont débattu des événements, mais qu’ils ont aussi débattu du cadre dans lequel ces événements devaient être interprétés. Non seulement ils ont discuté les faits, mais également leur sociologie. L’affaire Orson Welles n’est peut-être pas tant un cas exemplaire de panique populaire qu’une situation qui a permis d’établir un partage net entre la rationalité et l’irrationnel, entre le comportement des personnes responsables et celui de la foule.</p>
<p>Le débat suscité par l’émission apparaît comme un des moments au cours desquels s’est construite cette distinction entre croyance et savoir. Sa description montre à quel point, dans ce genre de dossier, il est non seulement important de d</p>
<div id="attachment_63" class="wp-caption alignleft" style="width: 316px"><a href="http://culturevisuelle.org/pulpsciences/files/2011/03/WaroftheWorlds.jpg"><img class="size-full wp-image-63" title="WaroftheWorlds" src="http://culturevisuelle.org/pulpsciences/files/2011/03/WaroftheWorlds.jpg" alt="" width="306" height="400" /></a><p class="wp-caption-text">Affiche du film La Guerre des mondes de Byron Haskins, 1953. Coll. Agence Martienne.</p></div>
<p>écrire la façon dont les acteurs ont discuté les faits, mais aussi comment ils ont produit un contexte à ces faits, comment ils ont posé des questions qui renvoyaient à une certaine conception de la société et des catégories d’acteurs qui la composent.</p>
<p>Pour ceux que les détails de cette affaire intéresseraient, je me permets de les renvoyer au livre que j’ai publié il y a quelques années, <em>La Guerre des mondes a-t-elle eu lieu ?</em> (Robert Laffont, 2005).</p>
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		<title>Parasciences, pseudosciences, fausses sciences, etc</title>
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		<pubDate>Mon, 07 Mar 2011 15:31:51 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Pierre Lagrange</dc:creator>
				<category><![CDATA[Notes]]></category>

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		<description><![CDATA[Ce billet propose un début de réponse à une question posée par Elise Aurières au sujet de l&#8217;origine des termes parasciences, pseudosciences, etc.
L&#8217;expression pseudoscience apparaît en anglais dès le début du 20e siècle. On la rencontre même à la fin du 19e siècle, mais elle désigne souvent des textes littéraires à contenu scientifique, comme la [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Ce billet propose un début de réponse à une question posée par Elise Aurières au sujet de l&#8217;origine des termes parasciences, pseudosciences, etc.</p>
<p>L&#8217;expression pseudoscience apparaît en anglais dès le début du 20e siècle. On la rencontre même à la fin du 19e siècle, mais elle désigne souvent des textes littéraires à contenu scientifique, comme la science-fiction. Bernal emploie l&#8217;expression pseudoscience dans son sens actuel dans son livre célèbre <em>The Social Function of Science,</em> en 1939.</p>
<p>En France, on parle alors plutôt de sciences occultes ou d&#8217;occultisme. Il arrive qu&#8217;on rencontre l&#8217;expression pseudo-science mais c&#8217;est assez rare (voir par exemple: Lucien Cuénot, « Science et pseudo-science », <em>La Revue scientifique </em>1er janvier 1940). Les expressions science occulte et occultisme sont employés comme synonymes jusqu&#8217;à la fin des années 1950 (même si le terme occultisme a tendance à être utilisé aussi et de plus en plus pour désigner un autre domaine, proche de ou qui se confond avec l&#8217;ésotérisme, comme on peut le voir avec l&#8217;ouvrage de Robert Amadou, <em>L&#8217;Occultisme, esquisse d&#8217;un monde vivant,</em> paru chez Julliard en 1950, ou celui qu&#8217;il écrit avec Robert Kanters la même année, <em>Anthologie littéraire de l&#8217;occultisme)</em>. Marcel Boll publie <em>L&#8217;Occultisme devant la science </em>dans la collection &#8220;Que Sais-Je?&#8221; en 1947. En 1958, Robert Imbert-Nergal, un membre influent de l&#8217;Union rationaliste publie <em>Les sciences occultes ne sont pas des sciences.</em></p>
<p>Mais les expressions science occulte et occultisme vont être peu à peu remplacées par celle de fausse science. En 1958, un numéro des <em>Cahiers rationalistes </em>est consacré aux &#8220;fausses sciences&#8221;. La même année, Jean Rostand publie un ouvrage intitulé <em>Science fausse et fausses sciences,</em> chez Gallimard. En 1960, la publication du <em>Matin des magiciens de</em> Louis Pauwels et Jacques Bergier chez Gallimard, suivi bientôt par la revue <em>Planète</em>, déclenche une formidable controverse. Edgar Morin emploie l&#8217;expression parascience dans une série d&#8217;articles consacrée à <em>Planète</em> en 1965 dans <em>Le Monde.</em> En 1974, la revue <em>Impact, Science et Société </em>publiée par l&#8217;UNESCO consacre un numéro spécial au thème &#8220;Les parasciences&#8221;. Mais l&#8217;expression fausse science continue de dominer dans les discussions. En 1979, la revue <em>Science et Avenir </em>consacre encore sa couverture aux &#8220;Fausses sciences en URSS&#8221;. Les expressions parasciences et pseudosciences vont peu à peu remplacer celle de science occulte et même celle de fausse science.</p>
<p>Il n&#8217;est pas possible de faire un historique strict du remplacement d&#8217;un terme par l&#8217;autre. On constate plutôt que selon les périodes, tel terme ou tel autre domine et que peu à peu un remplace l&#8217;autre. Et il faudrait analyser précisément l&#8217;évolution du vocabulaire qui accompagne l&#8217;emploie de ces termes et l&#8217;évolution du discours sur les sciences. Il me semble qu&#8217;on peut distinguer plusieurs périodes. Celle de la fin du 19e siècle et du début du 20e, où on parle d&#8217;occultisme et où on mélange autant ce qu&#8217;on entend aujourd&#8217;hui par ce terme que ce qu&#8217;on entend par pseudosciences; celle qui débute après la guerre, avec l&#8217;importation de thèmes venus des Etats-Unis (soucoupes volantes, parapsychologie), et celle qui suit la publication du <em>Matin des magiciens </em>et la fondation des collections populaires sur les mystères de l&#8217;univers chez de grands éditeurs dans les années 1960.</p>
<div id="attachment_60" class="wp-caption alignleft" style="width: 322px"><a href="http://culturevisuelle.org/pulpsciences/files/2011/03/Radiesthésie.jpg"><img class="size-full wp-image-60" title="Radiesthésie" src="http://culturevisuelle.org/pulpsciences/files/2011/03/Radiesthésie.jpg" alt="" width="312" height="400" /></a><p class="wp-caption-text">La radiesthésie en couverture de Je Sais Tout. Parascience ou science occulte? Coll. Agence Martienne</p></div>
<p>A noter aussi que jusqu&#8217;au début des années soixante, les débats sur l&#8217;occultisme et les fausses sciences mobilise non seulement les écrivains rationalistes mais aussi beaucoup les écrivains catholiques. La controverse autour de <em>Planète</em> sera entretenue tout autant par les rationalistes que par des écrivains catholiques.</p>
<p>On constate aussi une volonté de la part des historiens de l&#8217;ésotérisme d&#8217;établir une coupure entre l&#8217;ésotérisme, l&#8217;occultisme et les parasciences. Antoine Faivre discute l&#8217;usage que fait Robert Amadou du terme occultisme alors que pour lui il désigne plutôt l&#8217;ésotérisme. Les parasciences sont rejetées hors de ce domaine, comme le résultat d&#8217;une popularisation de thèmes issus de l&#8217;ésotérisme et même comme témoignant de l&#8217;émergence d&#8217;un discours de masse, notamment à travers <em>Planète</em> et les collections d&#8217;ouvrages sur les soucoupes et les continents disparus au début des années 1960. Ce sujet mériterait d&#8217;être discuté en détail.</p>
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		<title>Réalité, construction &#8220;sociale&#8221;: quelques précisions.</title>
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		<pubDate>Fri, 04 Mar 2011 13:49:11 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Pierre Lagrange</dc:creator>
				<category><![CDATA[Notes]]></category>

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		<description><![CDATA[
Je voudrai juste aujourd&#8217;hui répondre à quelques messages et tenter de préciser les notions de réalité et de construction sociale.

Je prends le terme de réalité au sens que nous lui donnons spontanément: la réalité, c&#8217;est tout simplement le monde &#8220;extérieur&#8221;. Je la prends aussi au sens que lui donne Bruno Latour dans Irréductions: la réalité [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div id="_mcePaste">
<div id="attachment_54" class="wp-caption alignleft" style="width: 323px"><a href="http://culturevisuelle.org/pulpsciences/files/2011/03/VonBraun.jpg"><img class="size-full wp-image-54" title="VonBraun" src="http://culturevisuelle.org/pulpsciences/files/2011/03/VonBraun.jpg" alt="" width="313" height="400" /></a><p class="wp-caption-text">Faut-il expliquer la technique par la sociologie, ou bien allonger la liste des explications &quot;sociologiques&quot; en y ajoutant des explications techniques? La station spatiale a-t-elle une explication sociologique ou bien la technique permet-elle de rendre compte de notre capacité à étendre nos sociétés dans l&#39;espace? Illustration: intérieur d&#39;un vaisseau lunaire, Collier&#39;s, années 1950. Coll. Agence Martienne.</p></div>
<p>Je voudrai juste aujourd&#8217;hui répondre à quelques messages et tenter de préciser les notions de réalité et de construction sociale.</p>
</div>
<div>Je prends le terme de réalité au sens que nous lui donnons spontanément: la réalité, c&#8217;est tout simplement le monde &#8220;extérieur&#8221;. Je la prends aussi au sens que lui donne Bruno Latour dans <em>Irréductions</em>: la réalité c&#8217;est ce qui résiste.</div>
<div id="_mcePaste">La notion de construction sociale de la réalité pose quelques problèmes. Au départ cette notion est introduite par Berger et Luckmann dans leur ouvrage célèbre <em>La Construction sociale de la réalité.</em> Elle sera reprise, notamment dans le cadre des premières études de sociologie des sciences, par exemple dans le sous-titre du premier livre de Bruno Latour écrit avec Steve Woolgar, <em>Laboratory Life: The Social Construction of Scientific Facts.</em> Il s&#8217;agit alors d&#8217;étendre la sociologie, et notamment l&#8217;ethnométhodologie, à l&#8217;étude des pratiques scientifiques. Mais cette notion de construction sociale va révéler ses limites rapidement. Pour Berger et Luckmann, il s&#8217;agissait de décrire la façon dont nous produisons la réalité sociale collective, les normes, les valeurs, les mondes de l&#8217;art, de la politique, de la religion etc. Il s&#8217;agissait de décrire cette réalité sociale partagée et de montrer comment elle est construite par les confrontations entre acteurs sociaux. Tant qu&#8217;on reste dans le domaine du social, on peut parler de construction sociale. Mais quand on passe à l&#8217;univers des sciences, il ne s&#8217;agit plus que de social, mais de réalité sociale et physique, et souvent d&#8217;un mélange complexe entre les deux. Après <em>Laboratory Life,</em> Latour publie <em>Les Microbes,</em> une étude consacrée à Pasteur. Ce livre me semble être très différent du précédent. Il introduit une rupture majeure avec l&#8217;approche en terme de construction sociale de la réalité de <em>Laboratory Life</em>. En effet, Latour s&#8217;est alors rendu compte que les faits scientifiques étaient bien trop durs pour pouvoir être expliqués à l&#8217;aide des explications sociologiques classiques. On peut expliquer l&#8217;art, la politique, à l&#8217;aide d&#8217;explications sociales, on peut dire qu&#8217;il s&#8217;agit là de constructions sociales. Mais quand on s&#8217;approche des faits scientifiques, ou des objets techniques, les explications sociales se révèlent bien faibles. On peut expliquer le milieu des savants avec des explications sociales, mais pas les productions scientifiques (sauf les erreurs bien sûr, d&#8217;où la tendance des historiens des science à se focaliser alors sur les erreurs scientifiques). Il faut donc revoir les explications. Latour propose alors non plus d&#8217;étendre les explications sociologiques et la démarche sociologique aux faits scientifiques, il ne propose plus d&#8217;annexer simplement un nouveau domaine d&#8217;étude et de simplement créer une sociologie des sciences sur le modèle de la sociologie de l&#8217;art, de la politique ou de la religion. Il propose de faire presque le contraire: de montrer comment les faits scientifiques et les objets techniques constituent les explications &#8220;sociales&#8221; qui manquaient pour comprendre les particularités de nos sociétés. Ce ne sont pas les faits scientifiques qu&#8217;il faut expliquer, ce sont les faits scientifiques qui apportent le supplément d&#8217;explication qui nous manquait pour rendre compte de la complexité du monde dans lequel on vit. Les faits scientifiques et les objets techniques représentent de nouveaux types de liens sociaux, totalement différents des pratiques sociales que les sociologues étaient habitués à décrire. Mieux, l&#8217;univers des sciences et des techniques représente la masse manquante qui permet de rendre compte des sociétés dans lesquelles nous vivons. Si nous voulons voir des sociétés purement sociales, nous devons nous pencher sur les babouins, qui ne font que du social. Si nous nous penchons sur nos sociétés, nous constatons que notre social est sans cesse mélangé à de la technique, à des choses plus dures que le social des sociologues et pourtant social aussi, d&#8217;une certaine manière. Lorsque Pasteur découvre les microbes, il produit un univers dans lequel il discipline ces êtres, les produit, leur fait faire des choses qu&#8217;ils ne faisaient pas avant. Et à travers cette domestication, il en fait des acteurs sociaux qui vont profondément bouleverser, &#8220;pasteuriser&#8221;, notre société. Tous ceux qui pensent descendre en flamme la sociologie des sciences en croyant qu&#8217;elle réduit les faits scientifiques à des &#8220;constructions sociales&#8221; n&#8217;ont rien compris: les &lt;em&gt;science studies&lt;/em&gt; ne réduisent pas les faits scientifiques au social, elles montrent comment ces faits scientifiques recomposent le social, un social hybride, fait de social et de technique, fait de social et de non humains. Un social qui tient bien mieux que celui des babouins. Si vous essayez de discipliner les gens pour qu&#8217;ils aillent d&#8217;un point A à un point B, il est plus simple de construire une route que de tenter de discipliner tout  les gens pour qu&#8217;ils aillent de A en B. Si vous voulez que les automobilistes ralentissent au passage des écoles, il vaut mieux construire un dos d&#8217;âne sur l&#8217;asphalte que de leur demander de ralentir d&#8217;eux-mêmes. Il s&#8217;agit de déléguer à la technique et aux faits scientifiques les règles de vie qu&#8217;on déléguait autrefois aux humains. La révolution formidable introduite selon moi par ces études tient dans cette façon tout à fait originale de recomposer le social, de le transformer en collectif, de ne plus faire de distinction entre ce qui est humain, ce qui est non humain, ce qui est technique, et scientifique. La science ne décrit pas la réalité extérieure, le cosmos lointain, la nature extérieure à notre société, elle produit des êtres qui vont venir recomposer et redéfinir la société, le collectif.</div>
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		<title>La sociologie: entre posture critique et relativisme</title>
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		<pubDate>Thu, 03 Mar 2011 18:39:58 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Pierre Lagrange</dc:creator>
				<category><![CDATA[Notes]]></category>

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		<description><![CDATA[Un point revient souvent dans les discussions qui ont accompagné les différents billets que j&#8217;ai posté sur ce blog depuis quelques jours: prôner une sociologie symétrique ou relativiste implique-t-il d&#8217;abandonner tout discours critique? Mettre sur un pied d&#8217;égalité les faits scientifiques et les ovnis ou les rumeurs implique-t-il de sombrer dans la confusion, dans le [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Un point revient souvent dans les discussions qui ont accompagné les différents billets que j&#8217;ai posté sur ce blog depuis quelques jours: prôner une sociologie symétrique ou relativiste implique-t-il d&#8217;abandonner tout discours critique? Mettre sur un pied d&#8217;égalité les faits scientifiques et les ovnis ou les rumeurs implique-t-il de sombrer dans la confusion, dans le &#8220;tout se vaut&#8221;?</p>
<p>Certains commentateurs ont développé ici l&#8217;idée que si on est relativiste, on est donc opposé à l&#8217;idée de critiquer les savoirs, on accepte n&#8217;importe quelle absurdité. Il ne s&#8217;agit bien sûr pas de ça. Mais il s&#8217;agit d&#8217;une part de ne pas sombrer dans le genre de montée en généralité qui conduit certains à tirer des règles générales du type: &#8220;s&#8217;intéresser aux ovnis revient à sombrer dans la fausse science et l&#8217;irrationnel&#8221;. Ce que je remets ici en question, ce sont ces catégories de pseudoscience, d&#8217;irrationnel, de pensée magique. S&#8217;intéresser aux ovnis n&#8217;implique pas qu&#8217;on soit irrationnel, ce genre de généralisation n&#8217;a rien de sérieux.</p>
<p>Il s&#8217;agit d&#8217;autre part de ne pas s&#8217;appuyer sur l&#8217;éventuelle critique d&#8217;un dossier pour justifier un diagnostic sociologique.</p>
<p>Je prends un exemple. J&#8217;ai écrit un livre, <em>la Rumeur de Roswell</em>, qui discute l&#8217;histoire des soucoupes volantes proposée par certains ufologues. Pour eux, un événement majeur, le crash d&#8217;une soucoupe dans le désert du Nouveau Mexique, aurait eu lieu en 1947 et permettrait de comprendre l&#8217;histoire de l&#8217;ufologie et au-delà l&#8217;histoire générale. J&#8217;ai montré, comme n&#8217;importe quel historien pourrait le faire, à partir d&#8217;une longue enquête dans les archives militaires et auprès d&#8217;acteurs des événements de l&#8217;année 1947, que cette histoire est susceptible d&#8217;être interprétée autrement, grâce au travail de certains ufologues qui ont retrouvé, selon moi, la source réelle des événements: un programme ultra secret de l&#8217;air force à l&#8217;origine de cette affaire de Roswell.</p>
<p>Donc il ne s&#8217;agit pas de tout croire. J&#8217;estime qu&#8217;en tant qu&#8217;historien/sociologue ayant étudié ces événements, je peux proposer une autre analyse/description de ceux-ci et je peux remettre en question certaines visions de l&#8217;histoire des ovnis. Mais, et c&#8217;est là que j&#8217;introduis une nuance, <em>je refuse de m&#8217;appuyer sur le désaccord que je peux avoir avec le scénario proposé par ces ufologues, pour les &#8220;sociologiser&#8221;. Je refuse de considérer que leur discours appelle une explication sociologique</em>. C&#8217;est un point de désaccord important avec beaucoup de sociologues (et aussi avec les nouveaux ufologues sceptiques). En effet, pour ces sociologues, la sociologie des &#8220;rumeurs&#8221;, des &#8220;croyances&#8221;, des &#8220;parasciences&#8221; s&#8217;appuie, comme nous l&#8217;avons vu, sur le principe suivant: ces rumeurs/croyances etc sont fausses du point de vue de &#8220;la réalité&#8221;, donc il faut mobiliser les outils des sciences sociales pour comprendre l&#8217;émergence de ces erreurs et le fait que certains y croient. Si on étudie en sociologue ces questions, c&#8217;est pour rendre compte de leur fausseté.</p>
<p>Je ne suis pas d&#8217;accord. Il n&#8217;y a pas de raison que la sociologie soit systématiquement <em>une sociologie de l&#8217;erreur.</em> La sociologie doit rendre compte de l&#8217;ensemble des pratiques, de tout ce qui est humain (et depuis peu, non humain, mais laissons ce débat de côté pour l&#8217;instant). Elle doit donc pouvoir rendre compte des rumeurs vraies comme des fausses, des faits scientifiques comme des parascientifiques. Il est donc important de distinguer deux moments dans l&#8217;analyse, notamment lorsqu&#8217;elle est historique. Premier moment: on comprend qu&#8217;un historien puisse trouver à redire aux scénarios des ufologues, comme les historiens des Templiers remettent en question les histoires de la survivance templière ou comme les archéologues peuvent remettre en question les histoires de l&#8217;Atlantide etc. C&#8217;est normal: un historien est un spécialiste de telle ou telle période, de tel ou tel dossier et il peut s&#8217;opposer à bon droit à telle vision &#8220;étrange&#8221; de l&#8217;histoire. Mais, deuxième moment de l&#8217;analyse, de là à faire une sociologie de ces histoires &#8220;déviantes&#8221;, il y a un pas que rien, à mon sens ne justifie. Car la sociologie concerne autant la compréhension de ce qui est étrange (et faux?) dans notre société, rumeur, croyance, parascience, que de ce qui est normal et vrai.</p>
<p>Derrière ma proposition (que j&#8217;emprunte à d&#8217;autres auteurs bien sûr), il y a bien sûr toute une discussion sur ce qui constitue le vrai et le faux. Pour beaucoup de sociologues, la réalité, la nature du monde physique, est indépendante de la société, et la sociologie intervient donc quand la société vient faire dévier la perception de la réalité vers l&#8217;erreur. D&#8217;où cette légitimisation de l&#8217;explication sociologique de l&#8217;erreur. Mais pour certains, dont je suis, la réalité n&#8217;est pas indépendante de la société, elle résulte des confrontations, des associations que nous mettons en place, des façons dont nous nous accrochons au monde physique, des façons dont nous construisons des associations entre les différents acteurs et différentes choses qui composent le monde. La réalité n&#8217;est donc pas un verdict qui vient d&#8217;en haut, d&#8217;ailleurs, c&#8217;est le résultat de la qualité, de la solidité des associations qui sont produites par les différents acteurs qui interviennent dans tel ou tel processus. Cette idée est souvent mal comprise: on soupçonne le sociologue relativiste de réduire la réalité à la perception que nous nous en faisons et de laisser croire que, selon notre volonté, la réalité peut changer et tout peut être également réel. D&#8217;où ces idées sur le fait qu&#8217;en fonction du consensus on peut croire qu&#8217;il est possible de flotter dans l&#8217;air etc. Il ne s&#8217;agit bien sûr pas d&#8217;une vue aussi naïve. Il ne s&#8217;agit pas de dire que n&#8217;importe quoi est réel, mais de dire que le réel est le résultat d&#8217;un travail, pas juste d&#8217;un constat. Il s&#8217;agit juste de ne pas maintenir la distinction entre le monde social, celui des discussions sur le réel, et le monde physique, celui de la réalité &#8220;extérieure&#8221;, car la description des pratiques scientifiques par exemple, nous montre que le monde ne se divise pas aussi simplement entre un monde social négocié et un monde physique immuable. La science, la pratique scientifique, au moment où elle dit distinguer ces deux mondes social et physique, ne cesse en fait de les mélanger et de produire des hybrides de social et de physique. Donc la réalité n&#8217;est pas quelque chose d&#8217;extérieur, d&#8217;immuable, mais le résultat de ces confrontations entre le monde social et le monde physique qui n&#8217;ont même pas cette existence idéale, cette stabilité, puisque nous ne cessons de redéfinir ce qui est social et ce qui est physique.</p>
<p>Je me suis un peu écarté de la discussion de départ mais c&#8217;est pour tenter de faire comprendre la richesse de ces questions et le fait qu&#8217;elles n&#8217;ont rien à voir avec la caricature qu&#8217;on en fait souvent en prétendant que les relativistes croient possible tout et n&#8217;importe quoi. Quand on dit que le réel est le résultat des négociations, cela ne veut pas dire que le réel est équivalent à ce qu&#8217;on croit réel, que n&#8217;importe quelle absurdité peut devenir réelle &#8220;à condition de le vouloir assez fort&#8221;. Personne n&#8217;a écrit une absurdité pareille (du moins pas ceux qu&#8217;on accuse souvent de l&#8217;avoir écrit). Par contre, il est totalement <em>réaliste</em> de constater que la réalité n&#8217;est pas juste une instance extérieure qui s&#8217;impose à nous et qu&#8217;elle est le résultat des mélanges, négociations, associations que nous construisons et qui consistent à mettre ensemble et faire tenir des collectifs de choses et de personnes. Donc, oui, la réalité est un résultat, pas un point de départ. La pratique scientifique ne consiste pas juste à découvrir de quoi le réel est fait mais consiste à produire des mélanges, des associations, des collectifs de choses hétéroclites, chercheurs, microbes, financements, étudiants, publics etc. Il n&#8217;y a pas d&#8217;un côté la réalité extérieure et de l&#8217;autre la société au sein de laquelle certains observateurs doués seraient capables de décrire cette réalité extérieure. Le scientifique ne se contente pas de décrire, il produit des situations expérimentales qui consistent à réaliser ces mélanges de choses et de personnes et à les réaliser de telle façon qu&#8217;ils tiennent le mieux et le plus longtemps possible. Les faits scientifiques sont construits non pas parce qu&#8217;ils seraient artificiels, au sens d&#8217;imaginaires, mais parce qu&#8217;ils mettent ensemble des choses différentes qui produisent des situations nouvelles, susceptibles de transformer l&#8217;état des mondes dans lesquels nous vivons.</p>
<p>Revenons à nos moutons. La sociologie n&#8217;est donc pas un outil pour expliquer nos croyances, qu&#8217;il s&#8217;agisse d&#8217;art, de politique, d&#8217;idéologie ou de rumeur, parascience etc; c&#8217;est un outil qui nous permet de comprendre comment nous construisons un social, un collectif, des mondes, à partir de tas de choses qui ne sont pas juste sociales, c&#8217;est un outil qui nous permet de comprendre à la fois comment nous construisons des choses qui ne vont pas tenir, qui vont se révéler &#8220;fausses&#8221;, et des choses qui vont tenir et se révéler &#8220;vraies&#8221;.</p>
<p>Donc la sociologie peut étudier le vrai comme elle étudie le faux, car elle n&#8217;a pas besoin de tenir un langage réductionniste et donc de décider a priori de ce qui est vrai et faux. Etudier les rumeurs ou les ovnis de façon non réductionniste n&#8217;implique pas qu&#8217;on &#8220;y croie&#8221;, il implique juste qu&#8217;on prend au sérieux les pratiques et les &#8220;montages&#8221; réalisés par les divers acteurs de ces situations, qu&#8217;on leur accorde les mêmes droits qu&#8217;aux acteurs scientifiques par exemple (ce qui ne veut pas dire qu&#8217;ils sont interchangeables), afin de comprendre de quel type de montage il s&#8217;agit. Il n&#8217;y pas le vrai et le faux, mais de nombreuses nuances de vrais, plus ou moins solides, plus ou moins bien ficelés. Et dire cela n&#8217;a rien à voir avec le fait d&#8217;abdiquer la réalité et le monde. Dire cela permet par contre de fournir un outil à mon sens puissant pour appréhender la <em>pluralité des mondes</em> dans laquelle nous sommes plongés (et aujourd&#8217;hui de plus en plus) sans plus faire appel à cette vieille idée colonisatrice selon quoi <em>nous</em> avons compris de quoi le réel est fait alors que <em>les autres,</em> les pauvres, n&#8217;auraient pas saisi et passeraient leur temps à croire à des réalités illusoires. Le monde est vraiment, et réellement, pluriel. Et dire cela ne met nullement en danger les sciences.</p>
<div id="attachment_46" class="wp-caption alignleft" style="width: 248px"><a href="http://culturevisuelle.org/pulpsciences/files/2011/03/Fontenelle.jpg"><img class="size-full wp-image-46" title="Fontenelle" src="http://culturevisuelle.org/pulpsciences/files/2011/03/Fontenelle.jpg" alt="" width="238" height="400" /></a><p class="wp-caption-text">Frontispice de l&#39;édition 1766 des Entretiens sur la pluralité des mondes de Fontenelle. Coll. Agence Martienne. </p></div>
<p>Je ne suis pas sûr que tout ce qui précède soit d&#8217;une extraordinaire limpidité. La balle est à vous.</p>
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