Obsolescence programmée… ou pas ?

Par Danny Dulieu - 9 novembre 2011 - 14:42

Obsolescence programmée… ou pas ?

L’obsolescence programmée est sur toutes les lèvres : Des reportages sont diffusés sur les chaines à vocation culturelle, des vidéos sur le sujet sont diffusées dans les écoles et enfin, le débat enflamme le web entre partisans et détracteurs.

Bien souvent, la discussion est réduite à quelques anathèmes du genre « Les industriels se moquent du consommateur » ou encore « C’était mieux avant ». Je vais tenter d’analyser le phénomène de manière neutre dans les lignes qui suivent.

L’obsolescence rapide des appareils photo : Une nouveauté ?

J’entends souvent des collègues photographes excédés par l’obsolescence de leur appareil numérique. En effet, l’appareil reflex numérique acheté peu de temps auparavant, par exemple un Nikon D200 acheté en 2006 est actuellement moins performant que certains appareils premier prix actuels (1). Une majorité d’entre eux regrettent l’époque où leur brave Nikon F durait toute une vie maudissant les pratiques commerciales actuelles. Essayons de vérifier si l’obsolescence programmée est un mal moderne ou non.

Remontons le temps jusque 1957 et supposons que je sois un photographe désirant m’acheter un appareil reflex 35mm de haute qualité. A cette époque, un des choix possibles est le Ihaghee Exakta Varex. Il m’en coûtera environ 4 mois de salaire normal(2) pour un appareil professionnel de haute qualité.

Cinq ans plus tard, en 1962, les marques japonaises comme Minolta ou Canon sortent leurs appareils des séries respectives SR et FT. Pour un prix moindre que celui de notre brave Exakta(3), nous pouvons désormais devenir les propriétaires d’appareils plus performants, disposant de fonctionnalités nouvelles et d’une qualité de fabrication comme d’image supérieure à celle du précédent.

On dira qu’il s’agit de l’explosion de l’industrie japonaise et que ce constat est normal. Il n’en est rien si j’en crois l’avenir (ou le passé, mais dans mon texte, nous sommes actuellement en 1962).

Nous sommes en 1970 et je désire acquérir un appareil reflex 35mm. J’ai le choix entre le Nikkormat FT, le Minolta SRT-101, le Pentax Spotmatic et quelques autres. De très bons appareils, robustes et performants qui sont à l’époque des appareils modernes.

A peine cinq ans plus tard, mon Spotmatic est totalement dépassé ! Mon investissement ne vaut plus rien car Pentax a changé de monture d’objectifs(4). Mon Nikkormat FT fait figure d’ancêtre face aux EL qui possèdent des automatismes sortis un an plus tard. Je l’ignore encore mais si je désire utiliser mes superbes objectifs Nikon sur les futurs appareils en profitant de leurs performances, ceux-ci devront être modifiés en atelier(5) et mon SRT-101 n’est pas en meilleure posture.

Allons voir en 1981 si les choses ont changé. Les appareils modernes de l’époque s’appellent Nikon FE, CANON A1 et AE1, Minolta série X et bien d’autres. Inutile de romancer, il a suffit de quelques années pour que ces appareils soient ringardisés par l’apparition des modèles motorisés et autofocus.

Le fait qu’un appareil soit obsolète à sa sortie ne date pas d’aujourd’hui. Les progrès techniques ont toujours existé et la frustration de posséder un appareil dépassé n’est pas un mal moderne. La différence est probablement que le grand public n’accordait pas autant d’importance au fait de posséder l’appareil dernier cri.

C’était mieux avant.

Les appareils anciens ont la réputation d’être « increvables » contrairement à nos appareils actuels. Ma grand mère était déjà persuadée que ses casseroles et marmites en aluminium étaient de très mauvaise qualité par rapport aux anciennes en tôle émaillée ou en fonte. Cette croyance est populaire par le proverbe « c’est dans les vieilles marmites que l’on fait les meilleures soupes ».

Pour ma part, il s’agit d’une généralisation sur un cas particulier. Statistiquement, cette généralisation n’a aucune valeur mais dans l’esprit du public, elle conforte une croyance qui est celle du matériel ancien plus solide que le matériel moderne.

Le cas est classique. On retrouve dans le grenier des grands parents un ancien poste de radio à lampes des années 50. Par amusement, on le branche et miracle, le poste fonctionne encore. Les réflexions ne tardent pas : « Avant, on fabriquait de la qualité » ou encore « Dans 50 ans, notre lecteur DVD ne fonctionnera plus, contrairement à cette radio ».

Si la radio n’avait pas fonctionné, aucune critique n’aurait été émise et le public aurait expliqué cet état par son grand âge. Pour un appareil en particulier qui est toujours fonctionnel, on oublie les dizaines d’autres qui ont cessé de fonctionner terminant leur vie dans les décharges.

Voitures, gazinières, postes de radio ou appareils photo, la perception tronquée de la réalité est la même : Le cas isolé est généralisé et le public en déduit une règle.

Vintage ou nostalgie ?

Depuis quelques années, je constate que le « vintage » a le vent en poupe. Les appareils photos, la Hifi, la déco, les instruments de musique voire même l’habillement ancien trouvent désormais des acquéreurs qui ne sont plus de simples collectionneurs mais également des utilisateurs de matériel ancien.

Au delà de l’esthétique qui est un intérêt subjectif, l’argument de la qualité revient fréquemment tout comme celui d’un rejet de la société actuelle et de ses modes de consommation. Le vintage, en plus d’être une mode est devenu un acte militant et l’obsolescence programmée un argument en faveur de ce mode de consommation.

La période de crise actuelle n’est pas étrangère à cette philosophie. Les objets anciens nous rappellent une époque glorifiée dans les mentalités comme étant celle du plein emploi et généralement d’une vie meilleure. L’obsolescence programmée, qu’elle soit réelle ou non, est un argument en faveur de cette croyance.

Notes :

1: Par qualité, j’entends la résolution mais surtout la dynamique, le comportement aux hautes sensibilités et la rapidité de fonctionnement.

2 : En 1952, un Exakta Varex se vendait 13000 FB alors qu’un instituteur gagnait un salaire mensuel d’environ 3000 FB.

3 : En 1961, l’Exakta dépasse les 300 USD tandis que les concurrents japonais sont aux alentours des 220USD chez Sears USA.

4 : En 1975, Pentax abandonne la monture vissante pour la baionette K

5 : Les objectifs Nikkor ancienne génération devaient être modifiés en AI pour utiliser les appareils sans limitations des fonctions de celui-ci

4 Reponses à “ Obsolescence programmée… ou pas ? ”

  1. L’évolution du numérique n’a en effet rien à voir avec une obsolescence programmée. Par contre et même s’il y avait des évolutions dans la photographie argentique, elles ne se produisaient pas au même rythme.
    ” Les progrès techniques ont toujours existé et la frustration de posséder un appareil dépassé n’est pas un mal moderne. La différence est probablement que le grand public n’accordait pas autant d’importance au fait de posséder l’appareil dernier cri.” Je pense que c’est lié au fait que cette évolution est très rapide, trop rapide pour que l’objet ancien soit perçu comme ayant conservé une valeur d’usage. Un Leica M2 ou M3 ne sera pas jeté parce qu’il a une grande valeur d’échange, mais son propriétaire est également, à juste titre, convaincu que c’est toujours un excellent appareil photo. Le grand public, comme les professionnels, ne diront pas d’un Nikon D1 que c’est encore un excellent appareil.

  2. Jolie balade nostalgique, merci. Il me semble en tout cas que le régime actuel est quand même particulièrement dictatorial, en particulier dans les matériels informatiques. D’autant que ces matériels fonctionnent désormais en RESEAUX de matériels qui “communiquent et se synchronisent”, et ce pour autant que vous ayez les logiciels adaptés quand ce n’est pas la partie hardware (un mac G5 par exemple, pourtant pas si vieux et très solide, remplacé par les coeurs Intel, a bien de la peine à suivre le mouvement. Il faut toujours avoir les derniers OS pour bénéficier des “updates” logicielles, sans avoir le temps de souffler. Les incompatibilités sont monnaies courantes et la course est permanente). Dans le système photographique “ancien”, vous pouviez mettre une pellicule de 120 tant dans un vieux Rolleiflex que dans le dernier Hasselblad 40 ans plus tard, idem pour les films 135. A partir de ces formats standards essentiels venaient se greffer des panoplies plus ou moins sophistiquées de matériels et de “nouveautés” (objectifs, viseurs, cellules, etc.), mais la base de réception des photons, en triacétate de cellulose, était la même pour les siècles des siècles :)

  3. Merci pour ce commentaire.

    J’irai même plus loin en disant que les appareils anciens comme le Rolleiflex peuvent bénéficier des nouveaux films très performants de fabrication actuelle et en tirer le meilleur, ce dont je ne me prive pas. Une Rollei R80s moderne dans un vieux Rolleiflex, c’est royal !

    En numérique, j’ai beau espérer, le nouveau capteur ne rentrera jamais dans mon 350d…

  4. On est d’accord. J’ai attendu des années, en vain, un dos numérique pour mon cher Pentax 6×7, me disant que s’ils étaient cap’ de bricoler (adroitement) un dos pola – qui rendit bien des services à l’époque –, le reste allait suivre. Eh ben non.