S1E5 : neutralisation sexuelle des documents vs. neutralité de l’internet

Par fred Pailler - 17 novembre 2011 - 22:09 [English] [PDF] 

[Si vous avez manqué les épisodes précédents : Après avoir pris le temps de montrer que non seulement la proposition de filtrer les sites web ne pouvait en aucun cas avoir un impact salvateur sur les soit-disant effets de la pornographie, mais que la proposition de loi contre la pornographie était peut-être plus un problème de politique de l'internet plutôt que de santé publique ou de morale, il s'agit pour finir de faire une hypothèse un peu plus large : la neutralisation sexuelle d'un dispositif médiatique se trouve aujourd'hui en conflit avec la notion même de neutralité du web, neutralité qui fait l'objet de choix politiques dans tous les cas, choix politiques le plus souvent effectués en toute "ignorance de cause".]

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Non-sexuel ou sexe implicite ? l’absence de pornographie ne signifie pas l’absence de sexualité

Il devient envisageable de s’interroger sur ce que signifie une absence de pornographie selon Vanneste, c’est-à-dire sur ce dont il veut s’assurer en faisant voter cette loi : le projet consiste à libérer/priver a priori certains espaces médiatiques de contenus liés à la sexualité, ces contenus n’étant pas définis concrètement. Un problème se pose : Vanneste et ses collègues ne déterminent pas non plus la nature de ce qui devrait remplacer les contenus pornographiques. Il s’agit toujours d’évoquer une suppression, comme si cette suppresssion pouvait instaurer une nouvelle ère médiatique, définitivement.  C’est à cet endroit que la définition “homogène” de la pornographie (que nous avons évoquée dans l’épisode 2 parce qu’elle était utilisée comme épouvantail par Vanneste et ses collègues), c’est à dire le contournement d’une définition en bonne et due forme et l’incapacité à définir des contenus nuémriques en propre devient capital : s’il existe une seule pornographie, identifiable en tant que telle, et non pas une multitude de pornographies répondant à une définition peut-être commune pour des raisons différentes (un halo ou un patchwork de pornographies), alors il existe une “anti-pornographie” comme il existerait de l’anti-matière. Or, à quoi les images de sexe explicites vont-elles, une fois supprimées/filtrées, laisser la place ? À des expressions essentiellement non-sexuelles ? Ou bien  à des expressions sexuellement implicites ? Au contraire de cette définition homogène, une définition pragmatique de la pornographie, si elle n’est pas franche et monolithique, et il est bien possible qu’elle ne le soit pas, ne peut laisser que supposer que le web “non-pornographique” ne le sera, lui non plus, jamais tout à fait.

À titre indicatif, imaginons un instant à quoi ressemblerait cette technologie sexuellement neutralisée ? A une technologie livrant des représentations (textuelles ou imagées) absolument non sexuelles, c’est-à-dire ne sollicitant aucune des pulsions potentiellement “dangereuses” (merci aux commentateurs de l’épisode précédent T Deshedin et MA Paveau ;-) ), des représentations qui serait donc non-genrées (puisque cela reste encore une condition sine qua non de la sexualisation des relations par la grande majorité des individus, aujourd’hui), des représentations qui ne feraient appel à aucun type de hiérarchie esthétique ni de  séduction visuelle, etc. Cette situation est proprement impossible à concevoir, elle demanderait de supprimer la quasi totalité de la publicité, du cinéma, etc. Bref, supprimer toute forme d’affect sexualisable, ce n’est pas de cela qu’il s’agit, donc. Il y aurait bien toujours du sexuel, c’est d’ailleurs une propriété attribuée habituellement au sexuel que de s’appliquer soit-disant partout, sauf que l’on ne serait pas en situation d’en parler, seulement d’y faire allusion peut-être, de le produire comme quelque chose qui existerait bel et bien, mais ne serait ni représentable (risque de connaissance objective) ni lié à un quelconque usage du support de représentation (risque de masturbation). le sexuel peut circuler librement en ligne, tant qu’il n’est pas explicite, et il devient intéressant de faire l’hypothèse qu’un web sexuellement neutralisé est un web à la sexualisation implicite plutôt qu’un web no-sex, l’un se faisant passer pour l’autre, mais nécessitant un cadre activement construit pour exister.

À première vue, et c’est déjà amusant, Vanneste partage un mythe avec les internautes de 4chan, la fameuse “règle 34″ : “si quelque chose existe, sa version porno existe aussi”. Sa conception d’une possible neutralisation du web indique une conception équivalente des contenus classables en porno et non-porno (une sorte de dualisme porno-digital, dans la lignée de ce que dénonce @nathanjurgenson sur cyborgology), simplement, à la différences des internautes de 4chan, le député se place du côté de ceux qui coupent les accès plutôt que de ceux qui vont travailler à recenser et partager les liens de ces “versions” pornographiques de tout ce qui peut être représenté. Dans tous les cas, personne, ni député ni supergeeks, ne suppose que la sexualité, l’usage sexuel des images ou encore les contenus sexuels pourraient n’avoir aucune valeur, et n’être en aucun cas remarquables. Donc lorsque l’on parle de neutralisation sexuelle du web, de la censure des contenus pornographiques, il s’agit d’une forme précise de sexualité qui est visée, celle qui est explicite et capable de s’articuler directement à l’usage du dispositif technique. Il s’agit que l’on ne puisse pas discuter de sexualité, au risque de la représenter, et que l’on ne puisse pas pâtir ou pratiquer soi-même de cybersexe. Par contre baigner dans une atmosphère sexuelle ne pose pas de problème tant que celle-ci ne laisse pas de traces. N’oublions pas que la proposition de loi indique qu’il faut restreindre l’accès, officiellement, aux seules familles qui sont susceptibles de ne pas réussir à contrôler elles-mêmes ce que regardent les enfants et les adolescents. Une culture de la pornographie explicite s’opposerait alors en premier lieu à une culture de la sexualité implicite, et avant même de savoir ce que la pornographie montrerait ce serait le fait de dire/montrer et, donc, de donner comme discutable la sexualité, qui poserait, dans le fond, problème.

Le web sexuellement neutralisé existe déjà : sur les sites de rencontre généralistes !

À lire cette proposition de loi, il existerait un dispositif technique dont on pourrait atteindre ou produire l’état “sexuellement neutre”, non-pornographique, comme si aucun autre type de sexualité, de discours sur le sexe n’existait. De fait, la neutralisation sexuelle produit plutôt une sexualité automatiquement implicite, et il se trouve qu’elle possède une illustration exemplaire dans le modèle des sites de rencontre généralistes tels que meetic.fr ou match.com : ces sites sont les prototypes d’un internet centré sur le fait de pouvoir, à terme entretenir une relation sexuelle, qu’elle prenne place dans un cadre romantique ou non, peu importe, sans pouvoir à aucun endroit “public” du site le formuler explicitement, sinon lorsque l’on se trouve en situation de dialogue “privé”, d’internaute à internaute. Il existe des sites bisexuels ou trans, beaucoup plus petits en taille (biway.net par exemple) qui ne construisent pas leur image de marque sur une neutralisation des représentations sexuelles, mais ne produisent pas pour autant un contenu pornographique des plus terrifiants, tout au plus quelques seins et autres penis plus ou moins bien photographiés. Comparé à ces sites web, les sites de rencontre généralistes passent (revendiquent de passer) pour se soucier profondément de la sécurité des données : filtrages par mots-clés, modération de chaque profil et censure de chacune des images susceptibles d’être jugées pornographiques, etc.

Ce qui est revendiqué comme un service, le tri des fakers (ceux qui sont accusés de produire des fausses informations), le nettoyage des profils “sexy/sexuels” (M. Simoncini, le patron de meetic, mentionne le fait d’un débardeur trop décolleté, donc censurable, lors d’une interview) est en fait un travail de filtrage des données, l’intervention d’un tiers dans la définition de ce qui est échangeable ou pas entre les internautes, et donc de ce qui est sexuel ou pas. De cette manière Meetic, énonce une première chose : les internautes n’ont aucune autonomie quant à la définition de leurs propres pratiques du dispositif : voir de la nudité ne revient pas à voir de la pornographie, pourtant sur les sites de rencontre généraliste, distinguer leurs services de la pornographie passe par ce niveau d’implicitation des expressions sexuelles. On pourrait se dire, pour défendre la politique éditoriale de meetic, que quand deux personnes se draguent au bar ou à la photocopieuse, elles n’arrachent pas leurs vêtements devant le comptoir ou la machine à café… mais elles ne sont ni seules, ni accompagnées de personnes présentes pour exactement les mêmes raisons. L’idée même de site web, fermé à l’accès (il faut s’y inscrire, payer, etc.) modifie les conditions de production des signes et des habitudes, y compris sentimentales et sexuelles.

Sur ces sites, aucun adolescent et encore moins d’enfants n’ont  pu s’y inscrire, alors que les moyens mis en œuvre pour y rendre implicite le caractère sexuel sont largement supérieurs à tout autre type d’intervention en ligne. C’est pour des adultes que les sites de rencontre sont sexuellement neutralisés, c’est-à-dire, selon les propres critères de Vanneste, ni des âmes innnocentes, ni des âmes sensibles. C’est-à-dire qu’il n’est pas nécessaire d’invoquer la protection des mineurs pour produire ce type de dispositif techno-sémiotique “sexuellement neutralisé”, et pour lesquels la neutralisation des contenus sexuels, mais aussi simplement érotique ou encore à peine sexy, a un coût non-négligeable : en 2008 par exemple, Meetic.fr embauchait une centaine de modérateurs pour un staff d’environ 350 employés au total. L’essentiel de la justification d’une modération, hormis les classiques “prostituées envahissantes” et “pervers lubriques” que les internautes savent éviter tous seuls, réside dans le fait que le lieu de la sexualité est ailleurs, dans la vraie vie hors du système de documentation, hors de la machine. Le sociologue P. Lardellier qui a publié le Coeur Net en 2004, rappelle combien il est aisé de laisser monter les tensions les plus frénétiques ou délicieuses lors d’une discussion en ligne sur ce genre de site de rencontre, dans la semi-pénombre fendue par la lumière de la seule lampe de bureau. Mais ce passage dure environ une page sur la totalité de son livre, l’essentiel de ce qu’il rapporte relevant, selon lui, du néo-romantisme, d’une pratique intense de la correspondance sentimentale, donc d’une manière d’affecter a priori bien distincte et socialement très valorisée.

Faire d’abord vibrer les âmes, plutôt que faire vibrer les corps, ou faire vibrer les unes pour faire vibrer (discrêtement, sens littéral du mot, ou ultérieurement ?) les autres ? Une fois de plus, une touche de dualisme numérique se glisse dans la compréhension du dispositif… Les sites de rencontre généralistes se fondent sur une idée de la rencontre comme prenant nécessairement les codes et les apparences de la rencontre amoureuse et sentimentaliste, quitte à ce que la relation concrête qui en découle prenne, elle, une toute autre forme par la suite. Ce jeu de transformation d’un même incipit relationnel est garant de l’implicitation, du “pliage en dedans”, des arguments sexuels de chacun des protagonistes, jusqu’au moment où ils se trouveront en face-à-face,  c’est-à-dire dans les codes de la séduction la plus classique, en privé. De fait, dans les dix dernières années, solliciter les corps en les excitant marquait sur ces sites une limite au-delà de laquelle il s’agissait a priori de ne pas s’engager. À la place, c’est la requête d’un passage hors-web, à la vraie vie, qui était faite, arguant régulièrement d’un besoin de réalisme et d’authenticité que l’interaction en ligne n’apportait pas. Mais, le plus souvent, c’était la crainte  du risque imminent de basculer dans un rapport pornographique (“je fais pas du porno, moi !”, “je ne suis pas perverse”, etc.)  qui sera exprimée pour négocier la rencontre hors-ligne. Même chez des internautes qui par ailleurs étaient consommateurs de pornographie, ce risque était exprimé, leur sexualité étant strictement dichotomisée  entre une dimension solitaire et une autre relationnelle, ou “de couple”, et cette dichotomie semblant pour eux absolument insurmontable au cours de leurs discussions en ligne.

Une documentation sexuelle implicitée et neutralisée pour des relations “généralistes ou sentimentales”

L’enjeu de l’absence de pornographie n’est donc pas seulement affaire de protection de l’enfance, mais bien de gestion de la rencontre “généraliste”, dès son amorcage…  Bon, les mœurs évoluent, et, on peut constater que ces sites fournissent aujourd’hui un service de webcam relativement performant, mais réservé à l’usage privé des internautes, c’est-à-dire lorsque le site s’est assuré qu’ils communiquaient seulement en tête-à-tête cette fois-ci, une fois que les “approches” sexuellement neutralisées ont été opérées que la relation est en train de “prendre”. Ceci étant dit, on peut logiquement considérer que “l’implicitisme sexuel” est une pratique affective et sexuelle comme une autre, et qu’elle a sa place au sein des nombreuses cultures de l’intime existant par ailleurs sur le web. Le problème consiste à comprendre alors pourquoi cette manière de voir et manière de faire s’articulerait différemment à la définition des objets techniques, à leur conception et leur institution en tant qu’objets techniques, numériques en l’occurence.

Laissons les sites de rencontre généralistes, et tournons-nous vers les sites accueillant des pratiques de libertinage1, parce qu’il est synonyme de pratiques sexuelles “superflues”, se charge “sexuellement” au point qu’il n’existe pas de sites de rencontres libertines non-pornographiques, que les internautes s’y dénudent ou pas dans les profils d’ailleurs. En effet, les sites de rencontre autorisant la pornographie sont loin d’être remplis de profils plus lubriques les uns que les autres : si la pornographie évoque sexe et technologie de publication, en termes techniques, elle n’institue rien de plus, sinon des contenus que l’on peut distinguer ou pas. Sur les sites libertins, les internautes trouvent la possibilité de se dévêtir, ou pas. Ce n’est donc pas la pornographie en ligne qui est une chose en surplus, c’est la préservation de zones de documentation sexuellement neutralisée qui fait l’objet d’une appréhension et d’une “production” particulière de la technologie. Non pas que les pornographes, les starlettes X, les internautes exhib’ ou les consommateurs de tous âges n’aient pas une manière  spécifique eux aussi d’envisager le dispositif technique, mais il n’ont pas besoin d’un tiers intervenant pour assurer cette manière et n’ont pas besoin non plus de produire une conception, même locale comme celle des sites de rencontre “implicitistes”, sexuellement neutralisé du dispositif.

Ce que je veux dire par là, c’est qu’il existe une culture sexuelle du dispositif technique dont les contenus sont sexuellement neutralisé, un usage sexuellement en tension de documents au contenu absolument chastes, une manière de s’exciter sur des documents qui NE SONT PAS pornographiques. Une pornographie (si celle-ci est l’affaire de documents qui servent à s’exciter, qui font risquer au lecteur de se perdre dans un acte masturbatoire des plus haïssables), une pornographie, donc, du non-porno (comme documents qui ne sont pas sexuellement explicites). Ce principe ne sonne pas en permanence, comme un leitmotiv, à l’esprit des internautes qui s’inscrivent et utilisent les sites de rencontre généralistes? Au contraire, c’est le site qui le fait pour eux. Non-seulement, le site qu’ils utilisent leur rappelle régulièrement leur côté chaste, et sentimental (donc, logiquement non-sexuel) dans ses pages d’accueil, celles où l’on marque son mot de passe, etc., et les discours tenus sur l’importance de la visiblité du visage, de l’absence de nudité et d’une promesse implicite d’authenticité sont seuls aptes à engager l’internaute dans le sentiment de faire place à une relation potentielle. On pourrait imaginer, à des fins heuristiques, qu’une paire de seins asymétrique discertant sur l’œuvre de Lou Andreas Salomé dans une webcam en jouant avec des pinces à linges (projetez tout ce que vous voulez sur cette image, je l’ai soigneusement travaillée pour ça…) est potentiellement très excitante et mériterait d’être rencontrée, mais pas sur un site de rencontre généraliste.

Je ne dis pas non plus que tous les internautes inscrits sur des sites gays ou bi ou lesbien ou trans ou SM ou quoi que ce soit qui ne ressemble pas à un site généraliste, sont tous des êtres libidineux qui passent leur temps à faire voler slips et culottes, loin, très loin de là, mais simplement que dans ces autres cas, ce ne sont pas les sites qui instituent dans leur architecture même ce type de choix, qui décident d’une politique des affects pour leur abonnés. Et si les sites de rencontre généralistes pratiquent ce type d’institution technique de certains choix comportementaux (par exemple se dévétir ou ne pas le faire devant la caméra ou l’appareil photo) relevant ailleurs d’une éthique personnelle, plutôt que de forcer tout le monde à agir ainsi c’est avant tout pour empêcher la possibilité de voir, gérer la volonté de voir et de savoir. Ainsi, sur ces sites généralistes, il est impossible de voir un autre internaute se dénuder, mais il est impossible tout autant de voir des gens qui ne seraient pas sexuellement compatibles avec ce que l’on a déclaré être soi-même. Le dispostif technique garantie la compartimentation des orientations sexuelles, comme si “voir” c’était déjà toucher, et c’était déjà être cuit, d’un point de vue sexuel… Ce ne sont pas les libertins évoqués plus haut qui viendront légitimer ce type de cloisonnement, puisqu’ils sont confrontés, eux, à des images d’internautes qui ne sont pas “compatibles” avec eux sexuellement, ce qui ne les empêchent pas de les voir, de n’en être pas le moins du monde affectés, et même parfois de devenir de chastes amis… En fait, la question ne se pose pas sur ces sites, les internautes qui ne se dénudent pas, peuvent ne pas le faire, c’est tout. Il n’est pas nécessaire d’imposer “l’implicitation systématique” de la nudité, de la sexualité dans les images et les textes. Du point de vue de C. Vanneste, le problème ne doit pas être compliqué, puisque ces pratiques et ces identifications sont à bannir, nous n’y reviendrons pas.

Lorsque deux problèmes de neutralité se croisent : la neutralisation de la sexualité explicite et la neutralité du web ne vont pas de concert…

Un point sur la question des “amis” justement : D. Cardon, dans sa tentative de cartographier le web en 2008 (et publiée dans la revue Réseaux ensuite) montre qu’un site gay est plus proche techniquement de facebook ou d’autres réseaux sociaux,  qu’un site de rencontre généraliste. Pourquoi ? parce que les internautes voient les amis/connaissances/interactants/whatever que les autres veulent bien montrer sur leur profils. À la différence des sites de rencontre généralistes, les relations une fois qu’elles sont visibles, sont interprétables, et il s’avère qu’elles permettent alors de faire apparaître une chose : sur ces sites de rencontre non-généralistes comme sur les réseaux sociaux, les relations sont multiples, et sont définies au fur et à mesure. Sur les sites de rencontre généralistes, le fait de fermer la visibilité des connexions à d’autres internautes permet de produire deux effets importants pour la fantasmatique qu’ils soutiennent. Le premier, un effet d’œillères : toute relation est potentiellement sexuelle parce qu’elle est prise dans un rapport de genre polarisé et qu’elle est techniquement affaire de tête-à-tête dont le seul moyen de s’extraire consiste à l’interrompre (alors que sur d’autres sites, il suffit de désamorcer le caractère sexuel en l’orientant vers autre chose, sans forcément interrompre la discussion). Le second effet est un effet de “sentimentalisation”, dans la mesure où ne sachant pas ce que les autres font en dehors d’une discussion que l’on a avec eux, il reste toujours possible de fantasmer le tête-à-tête, la relation unique. La Relation Unique, devrait-je marquer, plutôt… Ailleurs, sur d’autres sites, il est impossible, sans demander, savoir que les gens que l’on va aborder, ont des ex-, des amis virtuels, des conquêtes envisagées, bref, tout une variété de relations possibles, une conception qui s’peut se déployer jusqu’au cœur même de l’appareil technique.

Deux matérialités de la relation (pour reprendre la manière de M. Doueihi soulignée par P. Aigrain de chercher à déployer la matérialité de l’amitié en ligne )  se posent alors en concurrence, l’une univoque, l’autre plurivoque, leur différence s’installant dans les dispositifs techniques, dans les façons différentes de construire l’architecture du site, de le coder. univocité et plurivocité, sans revenir aux vieux bouquins de Deleuze et Guattari (les gros volumes de capitalisme et schizophrénie 1 & 2, mais aussi tous les textes de Guattari sur les radios libres et les pratiques culturelles),  sont les modalités de la lutte pour construire la neutralité-même du web. En effet, la neutralisation d’un dispositif technique est un travail, et demande des investissements politiques conséquents, pour que celui-ci fonctionne sur un mode non-univoque. Une technologie, e l’ai déjà dit plus dans un épisode précédent, n’est ni bonne, ni mauvaise, ni neutre (et j’ai encore oublié de qui est cette citation :-S). Il n’en reste pas moins qu’on peut tenter de la produire “comme neutre”, mais on change alors de défintion de la neutraliét. Sa neutralité ne sera pas un état zéro et dégagé de la présence humaine et sociale (cet état n’existe tout simplement pas), mais une manière de concevoir l’appareillage technique selon un discours qui s’assume ouvertement comme geste politique. De ce point de vue, aussi, la neutralisation sexuelle du web implique l’impossibilité d’une neutralité du web lui-même, la neutralité du web étant ” un principe fondateur d’Internet qui exclut toute discrimination à l’égard de la source, de la destination ou du contenu de l’information transmise. (cf. le site de la quadrature du net qui explique très bien tout ça…). Le web de l’intime, le web de la rencontre et le web de la pornographie fonctionnent globalement selon ce principe, sauf pour quelques sites (dont certains parmis les plus fréquentés que nous venons d’évoquer et qui posent la question des politiques d’accès à la documentation), pour peu que l’on considère que le paiement de l’accès n’est pas problématique2. Limiter l’accès aux contenus pornographiques revient à limiter l’accès à des documents qui alimentent des cultures sexuelles différentes en ce qu’elle n’opposent pas structurellement l’image sexuellement explicite et la possibilité de relations univoques (LA relation amoureuse !!). Il ne s’agit pas de défendre l’accès du web pour quelques pédophiles ou quelques soit-disant pervers, il s’agit avant tout d’interroger le type de politique qui est mis en place lorsque l’on demande un filtrage du web à un parlement, ou bien lorsqu’on l’entérine (comme c’est le cas en Gde Bretagne actuellement), c’est-à-dire d’interroger la manière dont est choisi le niveau d’éviction de certains contenus, de certains accès et de certaines technologies logicielles. Contrairement à ce qu’il semble être dit, la proposition d’une gestion des “tuyaux” du web, ne va pas sans une conception très précise, mais non exprimée sur le moment, de ce que peuvent être les contenus.3.

C’est le même enjeu pour la restriction “à la demande” des contenus à caractère pornographique. L’image sexuellement explicite affecte par nature, mais l’image sexuellement implicite affecte aussi, mais pas dans le même contexte. Du point de vue de la représentation de la sexualité, elles ne sont pas équivalentes. Du point de vue du caractère affectif et de leur insertion dans des cultures sexuelles, elles peuvent être envisagées comme concurrentes, culturellement concurrentes, si tant est qu’il y ait une course ou une hégémonie à asseoir. Pour le coup, neutraliser, à la base, les sites pornographiques revient à instituer techniquement l’hégémonie d’une implicitation du sexuel, jamais son éviction, et jamais la préservation d’une quelconque innocence et candeur du média. Ce que j’appelle une “culture de la rencontre généraliste” est peut-être bien autant une conception de la technologie qu’une conception de la sexualité, en tout cas une conceptino de l’articulation des deux : ce n’est pas l’inverse ou l’absence de la pornographie, c’est un substrat culturel qui comporte l’idée même de pornographie comme extérieur ou limite, et s’auto-légitime à partir de cette extériorité. Elle suppose aussi que l’action de regarder une image est intrinsèquement un rapport sexuel, et que tant que le contenu de  l’image est innocent, le regardeur le sera aussi, mais si d’aventure l’image devient sexuelle, l’innocence du regardeur sera perdue à jamais. Dans le même temps, elle distille l’idée que toute la sexualité peut être négociée en ligne sur ce mode là, du clean, du clear4.

À n’en plus finir…

J’allais terminer cette série de posts (et oui l’été est fini depuis longtemps, déjà @mapav8 avait fait trainer sa pornsérie de l’été un peu plus que prévu, mais, moi, je me suis complètement planté sur le timing…)  de façon un peu abrupte, désirant très égoïstement m’alléger de l’exploration des problèmes de moralité de C. Vanneste. Mais le sort est dur et, en 24h, 3 posts sont venus croiser le fil de ce post-ci, ce qui m’offre l’occasion de ne pas conclure du tout.

Le premier post vient de la ferme culturevisuelle.org itself, du blog de P. Pecatte dejavu plus précisément. Il y explique une chose qu’il ne faut pas oublier quand on parle de censure : “L’édition7 et la censure constituent bien les deux facettes d’un même processus formel dont seules l’intention et la réception différent.”. C’est l’enjeu autour duquel je tente de réfléchir depuis quelques temps déjà : censurer n’est pas uniquement priver le lecteur d’une image, c’est aussi, et peut-être en premier lieu en produire une autre, et, déjà, en produire une. Nous l’avons vu pour les sites généralistes : enlever la possibilité aux internautes de produire des images pornographiques d’eux-mêmes, permet de produire une image officiellement désexualisée, tout en produisant la resexualisation de l’expérience par d’autres moyens, n’ayant pas trait à l’image même et à ses contenus, mais au contraire à la manière d’évoluer dans le site, dans les documents, au gameplay diraient mes collègues de l’omnsh. En confiant au FAI ou à toute institution d’état la possibilité de choisir et de pré-trier ce qui est affichable ou pas, mais aussi les technologies utilisables ou pas, en créant des listes noires, c’est la manière de concevoir le dispositif et donc, in extenso ce que l’on pourra y consulter, que l’on abandonne : c’est déjà en train de se faire pour les données transitant par les téléphones mobiles.

Sans censure ni méta-censure que donnerait le web ? la question est déjà en jeu pour d’influents bloggers (mathieu Geniole pour le nouvelobs+ et, du côté de la règle 34,  vincent Glad pour le tagparfait)  avec la comparaison qu’ils peuvent établir entre facebook et sa copie russe vkontakte.ru. D’abord la copie est une copie avant tout graphique puisqu’elle prend son autonomie technique au fur et à mesure qu’elle voit le nombre de ses abonnés augmenter. Ensuite la copie met  un point d’honneur à alimenter sa réputation de site sulfureux, de facebook débridé, dans la mesure où il ne serait pas censuré, c’est-à-dire où il n’y serait pas question uniquement d’y recenser ou de s’y faire des amis, mais aussi de regarder, de reluquer, de n’utiliser les profils qu’à des fins dramatiquement masturbatoires. Leurs posts respectifs sont intéressants parce qu’ils donnent la mesure de l’écart entre deux services techniquement encore à peu près équivalents, l’un censuré l’autre non, deux politiques éditoriales distinctes, deux politiques des affects elles aussi distinctes, et des types de contacts ou de mise en relations possibles seulement sur l’un ou l’autre des deux sites. Bkontakte.ru reste le réseau social le plus utilisé en russie et en ukraine  malgré sa supposée dérégulation. Qu’en font les russes et les ukrainiens ? que du porno ? Je ne saurais pas en dire plus sur ce point pour le moment, mais restons prudents… En elle-même, la comparaison des deux réseaux sociaux  met en scène deux sites qui sont frères par leur interface, frères jumeaux, et sont “logiquement” de la même trempe en tant qu’outils/objets techniques, mais, selon un autre point de vue, devraient n’avoir “normalement” aucun rapport : en effet, l’un est sexuellement neutralisé, l’autre est officiellement un site porno (selon la règle qui veut que le moindre signe de pornographie contamine l’ensemble du site qui héberge ce signe), ils ne servent pas les mêmes usages, ne peuvent pas être considérés sur un même plan technique, du fait de… leurs contenus. À partir de ce point, il est possible de considérer combien le raisonnement “seulement” technique implique une conception étouffée des usages sexuels de tels ou tels sites pornographiques ou non. Il est aussi possible mais ô combien difficile de produire des dispositifs travaillant à une certaine neutralité, non pas une absence feinte d’énoncés sociaux dans le code même des sites, mais un déroulé de ces marquages, explicitant le fait que le web n’est ni neutre naturellement, ni homogène culturellement et pratiquemment.

j’ai voulu dissocier un certain nombre d’éléments discursifs au cours de ces quelques billets commencés fin juillet dernier, parce que les risques évoqués par les députés en juillet dernier sont incalculables ou très mal calculés, parce que les figures qui sont en jeu, que ce soient celles du pédophile, ou celle de l’adolescent déglingué sexuellement par la vision d’un porno, sont des figures qui ont plus de puissance à effrayer un auditeur qu’à soutenir un raisonnement scientifique, et enfin parce qu’il me semble essentiel aujourd’hui d’appliquer ce que Foucault, Sedgwick, Preciado et bien d’autres ont montré concernant les discours techniques/technologiques : ils sont pris dans des agencements de pouvoirs spécifiques et sont largement et régulièrement intégrés dans les sexualités, leurs discours et/ou leurs pratiques. La coupure a priori des accès à une liste noire non-publiée de sites  web est un geste signant à la fois une politique sexuelle normative d’état, et une politique industrielle et policière du contrôle des contenus. [UPDATE : ] Une proposition de loi présentée devant le parlement de Moscou, aujoursd’hui même vise à réclamer une amende de 3000 roubles à toute personne faisant la promo de l’homosexualité, de la bisexualité, et des identités trasngenres devant des mineurs. Elle ne condamne pas la pornographie, mais l’expression dans un espace public, et l’on vient de voir que la Russie ne condamne pas spécialement la pornographie en ligne. En revanche, le parlement de Moscou projète de cette manière de condamner simplement les énoncés d’autres cultures/identifications/pratiques non-admises par un pseudo-canon hétérosexuel.

Seul le fait de concrêtement discuter des pratiques sexuelles et sentimentales en ligne a un impact sur l’ignorance de ces articulations entre appareillage technique et types d’énonciations possibles. Sans cela, les internautes se trouvent dans des situations d’isolement lorsqu’il s’agit d’évaluer la dimension politique de leurs amours numériques comme de leurs pratiques masturbatoires, et surtout, ce qui passe relativement à la trappe, de leur curiosité. le web a permis l’émergence de formes discursives relativement facile à pratiquer, à consulter et c’est d’abord comme outil de mix et de métissage, en permettant aux internautes de découvrir ce que font les autres, tou-te-s les autres, de leur côté, qu’il peut jouer un rôle éducatif et dédramatiser autant le rapport à certaines images que le gameplay de certains sites web.

Le programme d’une casuistique étrange, en quelques sortes. C’est parce que les “corps sont des champs de batailles”, que les smartphones et les ordinateurs sont en train de le devenir aussi…

  1. par défaut, libertinage est employé par des internautes essentiellement hétérosexuels, sur le web, puisque les sites proposant d’autres manières de s’identifier sexuellement, gays/bi/SM/etc., n’articulent pas la question des pratiques sexuelles à l’idée du couple et de la fidélité de manière aussi univoque que les sites hétérosexuels /généralistes []
  2. dans d’autres travaux je considère que si, ça l’est. []
  3. Actuellement, il est interdit de pratiquer la VOIP – de type skype ou messenger-  sur les réseaux de téléphonie mobile, non pas parce que c’est techniquement impossible, mais simplement parce que les opérateurs le refusent, pour des raisons logiques de perte de bénéfices en contrepartie sur les services de téléphonie vocale. L’accès à tous types de données fait l’objet d’un marché, de tensions et de rapports de forces entre des fournisseurs d’accès, des fournisseurs de contenus et des utilisateurs. Tant que les utilisateurs de téléphones mobiles ne sauront pas, car il s’agit bien de le savoir, qu’ils ont le moyen d’accéder à des communications vocales illimitées avec leur forfait à 30 ou 40 euros et des poussières, mais qu’ils ne le font pas parce que leur forfait, d’abord ne le leur proposera jamais, mais parce que l’entreprise qui le le leur fait payer refuse simplement qu’ils le fassent, alors la VOIP sur mobile n’existera pas. Et il est possible, dans la même veine, de ne pas passer, sous certaines conditions techniques, par les réseaux d’antennes, on appelle cela le meshing, mais.. hein… c’est pas rentable, pas pour le moment, c’est même dangereux pour la stabilité politiques de certaines régions disent les spécialistes… []
  4. anecdote comique : gayclear fut le nom du site gay dont meetic a fait l’acquisition, avant d’intégrer sa base de données à la sienne déjà existente derrière une seule interface, mais, sans toutefois permettre leur connexion []

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