L’architecture, une forme culturelle à part? (notes)

La 38ème conférence du cycle “Minimum 2″1 intitulée “Avis aux Amateurs?” avec André Gunthert et Jérémie Zimmermann, organisée ce mercredi 14 mars à l’école d’architecture de Belleville, était consacrée aux évolutions des pratiques culturelles dans le contexte des nouvelles technologies numériques et d’internet, en termes de production comme en termes de réception.

Dans quelle mesure l’architecture est elle-concernée par ces questions d’actualité, liées à une reconfiguration profonde du champ culturel? La question n’a pas émergé à l’occasion la conférence, qui se tenait pourtant dans le cadre d’un établissement d’enseignement de cette discipline. L’architecture serait-elle donc une forme culturelle “à part”?

La planète-cité de Coruscant dans Star Wars

Illustration du projet pour le Grand Paris de l'équipe Ateliers Jean Nouvel, Michel Cantal Dupart et Jean-Marie Duthilleul

En effet, on ne consomme pas l’architecture comme on consomme une exposition, de la musique ou encore un film. L’architecture fait partie, d’une certaine manière, de l’offre de divertissements et de loisirs (tourisme urbain, visites guidées de monuments et bâtiments remarquables), mais elle semble liée beaucoup plus indirectement aux industries culturelles. A ce titre, elle reste à l’écart des polémiques actuelles lancées par ces industries, notamment en matière de droits d’auteurs.  Et pourtant, l’appropriation, le “remixage”, la citation, sont monnaie courante dans l’économie culturelle dont émane l’architecture: d’une part, l’architecture est appropriable en permanence, par qui veut, sans que cela prose problème (par exemple, il n’est jamais interdit de photographier un bâtiment pour des raisons de droits d’auteur). L’image de bâtiments et d’ensembles urbains circule librement, sous des formes plus ou moins détournées, dans le cadre de productions culturelles auxquelles elle sert de décor ou de motif principal (films, clips vidéos, photos, illustrations, jeux vidéos…). D’autre part, les architectes peuvent s’approprier librement des motifs issus des arts ou de la culture populaire dans leurs projets, sans pour autant être poursuivis par les auteurs ou les distributeurs de ces œuvres.2

Les archives Jedi dans Star Wars, episode II

The Old Library (1712 -1732), Trinity College, Dublin

La différence tient-elle à ce que l’architecture est une représentation “réalisée” dans l’espace public? Cette caractéristique la distingue en tout cas des formes culturelles diffusées par l’intermédiaire de supports de données (musique, photo, peinture, film, etc.). Cette présence “immédiate” de l’architecture  dans l’espace public  permettrait-elle de contourner les problèmes liés à la propriété intellectuelle?

Si on considère que l’espace visuel et aural auquel nous donnent accès nos écrans et nos casques relève réellement de l’espace public, cette logique de l’appropriation libre propre à l’architecture ne peut-elle pas s’étendre aux autres formes culturelles? L’architecture et les pratiques d’appropriation qu’elle suscite relèverait alors moins d’un domaine à part que d’un modèle de circulation et d’appropriabilité des contenus exportable à la culture dans son ensemble.

  1. Une programmation de la Plateforme Expérimentale de Sylvie Blocher, avec la participation d’Aline Caillet (membre du laboratoire de recherche LISAA-EA 4120 de l’université Paris-Est) et de Nicolas Thély (maître de conférence à l’université de Rennes 2) sous la forme de confrontations entre pratiques artistiques et discours transdisciplinaires dans les domaines de l’histoire de l’art, la philosophie, l’esthétique, l’ethnographie, la sociologie, l’architecture, les sciences et la psychanalyse. Une co-production de l’École Nationale Supérieure d’Arts de Paris Cergy et de l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Paris-Belleville []
  2. Voir sur ce sujet l’article Top Ten: the Architecture of Star Wars sur le site The Architect’s Journal (UK) sur les appropriations architecturales de Star Wars (dans les deux sens), ou encore New TV series Fringe lifted a Libeskind, dont l’auteur s’offusque de l’appropriation d’un projet de cet architecte renommé dans le décor d’une série télévisée, ou encore ce billet, auquel je dois la référence de Trinity College []

16 Reponses à “ L’architecture, une forme culturelle à part? (notes) ”

  1. “d’une part, l’architecture est appropriable en permanence, par qui veut, sans que cela prose problème (par exemple, il n’est jamais interdit de photographier un bâtiment pour des raisons de droits d’auteur).”
    Il n’est jamais interdit de photographier des oeuvres protégées (pour des raisons relevant du droit d’auteur en tout cas), mais c’est la diffusion des images qui pose problème, en architecture comme dans les autres domaines protégés par le droit d’auteur.
    http://forum.aroots.org/art/Art-et-Artistes/limite-daniel-buren-sujet_2080_1.htm

  2. je rebondis moi aussi sur cette remarque “d’une part, l’architecture est appropriable en permanence, par qui veut, sans que cela prose problème (par exemple, il n’est jamais interdit de photographier un bâtiment pour des raisons de droits d’auteur).”

    Pour ma part, j’ai été vertement remise à ma place par deux vigiles, qui s’adressaient visiblement à une criminelle de haut vol, lors d’une séance photo à la BNF Mitterrand (un dimanche matin à l’aube). Il m’a été clairement signifié que je n’avais pas le droit de photographier à cet endroit à cause des droits de l’architecte sur l’image de son bâtiment.
    Et nous avons dû cesser la prise de vue.

  3. @ Thierry et Audrey: j’ai manifestement été un peu vite en faisant cette affirmation, et il faut que j’approfondisse la question juridique du droit de l’architecte sur l’image de son bâtiment. En revanche, le lien vers lequel renvoie le commentaire de Thierry montre bien combien ce droit, s’il existe, semble problématique dans son application. D’après ce post, pour que ce droit existe, il faut que “l’œuvre [architecturale] constitue la partie centrale de l’image”…
    Pour ma part à chaque fois que des vigiles m’ont demandé d’arrêter de prendre des photos d’un bâtiment, c’était en invoquant des raisons liées à la sécurité (il était notamment difficile de photographier des tours dans les années qui ont suivi l’attaque du WTC).

  4. Comme le rappelle Thierry D., faire une photo d’Untel devant un bâtiment (reconnaissable) de Nouvel ou de Portzamparc, si c’est juste pour mettre sur FB ça va, mais si c’est pour une diffusion à caractère commercial c’est niet sans autorisation expresse (prise de vue qu’un vigile “sent” tout de suite, il sont habitués…). Outre des questions, en effet, de “sécurité” (un mot assez pratique pour simplement interdire…). En fait c’est un peu le far-west, parfois des images importantes se font à l’arraché. Mais je sais qu’on est vite impressionné par la présence d’un vigile en uniforme, faits surtout pour dissuader. Vigile qui n’est pas habilité à confisquer du matériel photo. Il peut juste, par sa présence, empêcher une prise de vue (et appeler la police si un photographe est récalcitrant).

    De toute façon bientôt nous n’aurons plus le droit de photographier quoi que ce soit sans l’accord du Grand Architecte – dont les droits sont immenses et de toute éternité –, alors dépêchons-nous pendant qu’il est temps.

  5. @Audrey: Ca n’aurait rien changé à ton problème parce qu’ils auraient trouvé une autre raison pour t’interdire de prendre les photos http://blog.dehesdin.com/2010/10/06/photographie-interdite/ :)
    mais on n’a pas plus le droit de t’interdire de photographier à un endroit à cause des droits de l’architecte sur l’image de son bâtiment qu’au titre du droit à l’image des personnes photographiées. Ce qui est réglementé c’est l’utilisation des des photos, pas le fait de les réaliser.

  6. “L’appropriabilité de l’architecture” me paraît à moi aussi un raccourci un peu rapide. Ce qui est certain, c’est que les architectes ont œuvré dans la période récente pour restreindre cette possibilité. Aujourd’hui, la jurisprudence semble faire marche arrière sur une exclusivité trop étendue. Mais on reste dans un rapport de force qui freine au contraire l’appropriabilité de l’œuvre.

  7. Je ne me souviens pas exactement, mais lorsque nous sommes allés à l’IMEC, l’anné 2008, je crois que ça avait été interdit d’y faire des photos dans l’abbaye. Et si mes souvenirs son justes cela était à cause des archives et des ouvrages à l’intérieur, et pas au bâtiment lui même… (notre set sur Flickr: http://www.flickr.com/search/groups/?w=683173%40N22&m=pool&q=imec)
    Une vue de l’intérieur mais qui ne fait pas partie de notre set : http://www.flickr.com/photos/europanostra/5528310637/ )et qui fait écho à tes 2 dernières images.

  8. Certaines oeuvres dites architecturales, d’un gout esthétique douteux, cachent à l’ombre de formes audacieuses des hontes atemporelles.

    Il serait utile de mettre au point une critique destructive des excès architecturaux et d’en finir une bonne fois pour toute avec les starchitectes.

    Bien souvent, nous voudrions coller à des poubelles le mot Art.
    Le problème est d’autant plus important quand l’étiquette Art est accolée sur certaines constructions emblématiques pour justifier des aberrations urbaines, structurelles et/ou des propositions faites pour taxer les critiques d’ignorants voire d’incultes subnormaux.

  9. Pour compléter la réflexion sur droit, photographie et architecture, qui est effectivement une construction complexe faite d’un empilement de droit d’auteur pour ceux qui ont fait “œuvre” (les architectes ou leurs ayants droits) et de droits à l’image (des propriétaires des bâtiments, des monuments historiques si les bâtiments sont classés, des bailleurs dont les logos peuvent apparaître en façade, des locataires…), voici un lien vers l’excellent site Droit et Photographie sur la “théorie de l’arrière plan” : http://blog.droit-et-photographie.com/la-theorie-de-larriere-plan/

  10. Merci Gregory pour ce lien bien intéressant. L’idée même d’une “théorie de l’arrière plan” mériterait un billet. :)
    La principale difficulté avec le droit à l’image, le droit à l’information, le droit de propriété sur les choses meubles ou immeubles, c’est que l’on est toujours beaucoup plus dans l’intime conviction du juge qui redéfinit à chaque fois ce qu’est la loi que dans un droit écrit et formel. La conséquence, c’est une grande insécurité juridique pour les photographes.
    http://www.alienor.org/bibliotheque/droits_ethno/point2.htm

  11. Ces nombreux commentaires témoignent de l’importance des questions du droit d’auteur et du droit à l’image dans le champ de l’architecture, contrairement à l’idée que je défendais dans mon billet.
    @ André, mon hypothèse sur l’appropriabilité de l’architecture manque en effet de nuance. En revanche, je pense qu’il y a des spécificités propres à la nature « physiquement réalisée » de l’architecture. Notamment une différenciation, plus claire que dans le cas des contenus audio-visuels, entre le piratage qui consiste à s’approprier des contenus pour faire un bénéfice commercial, et une appropriation autorisée à des fins non-commerciales. Les cas de jurisprudence auxquels renvoient différents commentaires concernent en effet à des contentieux où l’image d’un bâtiment était utilisée pour faire des cartes postales, ou d’autres supports à caractère commercial. En revanche, pour l’usage « privé », je ne pense pas que l’architecture pose les mêmes problèmes que la musique ou les films : par exemple il y a des milliers de photos d’architecture « amateurs » sur Flickr, qui ne constituent pas (en tout pas à ma connaissance ;-) ), des « copies pirates ».
    De même, pour un usage en « arrière plan » (je remercie au passage Grégory pour ce lien excellent, et je suis d’accord avec Thierry pour dire qu’il mérite un billet) : l’invocation des libertés fondamentales par le juge pour nuancer les droits d’auteur, semble liée à la présence des éléments prétendument contrefaits (des planches didactiques accrochées au mur d’une salle de classe, apparaissant à 22 reprises dans un film documentaire) dans l’espace physique de la salle de classe, à l’intérieur duquel ces libertés fondamentales sont garanties.
    Etendre les libertés fondamentales à l’espace numérique, c’est aussi la proposition défendue par Jérémie Zimmermann à la conférence de mercredi.
    @ Gaby : merci pour cet exemple d’une interdiction de photographier d’une architecture contemporaine, qui semble moins liée à l’architecture elle-même qu’à la fonction du bâtiment.
    Merci à tous pour cette discussion très enrichissante!

  12. Hum… Le raisonnement par lequel on voudrait prouver la légitimité d’une pratique par son existence sur internet me paraît là encore un peu court. Le fait qu’il existe des millions de copies “pirates” (c’est à dire exécutées et surtout rediffusées en dépit des prescriptions de la propriété intellectuelle) en ligne ne démontre par leur caractère légal, mais plus simplement le fait qu’aucun ayant-droit n’a encore émis de protestation ou de réclamation. Porter plainte devant un juge représente une réclamation de degré élevé, qui suppose, pour ne pas avoir été effectuée en vain, un préjudice commercial démontrable. Cela ne signifie nullement qu’un usage non commercial est d’emblée licite. Exemple: si les titulaires des droits de l’illustration du projet pour le Grand Paris que tu reproduis ci-dessus sans autorisation t’envoient un e-mail pour protester et te demander de retirer cette image, tu seras bien obligée de le faire (ou d’utiliser la fonction Cachimage…).

    «les conditions de l’appropriabilité numérique ne s’autorisent que d’expédients et de tolérances fragiles: la protection de l’anonymat ou de l’expression collective, la nature publicitaire des contenus, la volatilité ou l’invisibilité des publications, la méconnaissance de la règle, et surtout les espaces du jeu, de la satire ou du second degré, qui, comme autrefois le temps du Carnaval, sont des espaces sociaux de l’exception et de la transgression tolérée… La créativité du remix s’installe dans la zone grise formée par les lacunes du droit, des oublis du contrôle ou de la dimension ludique.»
    (“L’œuvre d’art à l’ère de son appropriabilité numérique” http://culturevisuelle.org/icones/2191 )

    Au delà des chinoiseries de la question des droits d’auteur, l’existence d’une contrainte légale fait clairement peser son empreinte sur les pratiques. Comme le montre ci-dessus la 1e réaction de Thierry, pour les photographes, le sujet “architecture” fait partie de la catégorie “oursins à problèmes”, auxquels on préfère ne pas se frotter si on peut faire autrement.

  13. Je suis tout à fait d’accord sur le fait que l’appropriation n’est pas automatiquement légalisée par la pratique. Mon interrogation porte sur la différence en termes d’appropriabilité, s’il y en a une, entre l’image du Grand Paris que je reprends dans le billet, qui n’est pas encore de l’architecture mais une illustration de projet, et une image d’un bâtiment bien réel qui serait capturée dans l’espace public, comme dans l’exemple du reportage dans la salle de classe.

  14. En termes légaux, la différence qui peut exister est celle du droit à l’image par rapport au droit d’auteur. On peut distinguer trois niveaux croissants de force juridique: le contrat, la jurisprudence (cad la série des jugements effectués sur un même sujet, qui est par nature évolutive), la loi. Le droit d’auteur étant inscrit dans la loi, et le droit à l’image seulement dans la jurisprudence, le premier est plus puissant que le second.

    Mais cela ne suffit pas à définir un écart d’appropriabilité, qui se mesure beaucoup plus à la réalité des réemplois qu’à la barrière théorique de l’appréciation juridique. Encore une fois, internet a prouvé comme jamais auparavant la distance qui sépare le droit des pratiques. L’appropriabilité mesure l’effectivité du désir et la réalité des pratiques, quand le droit ne fait que prescrire les modalités de l’échange commercial et la théorie institutionnelle.

  15. Avec la particularité dans le cas du droit d’auteur, qu’il est subordonné au caractère d’originalité de l’oeuvre. Caractère d’originalité qui ne va pas de soi en ce qui concerne la photographie (contrairement me semble-t-il à l’architecture), mais qu’il repose sur l’intime conviction du juge.
    Un procès anglais intéressant parce que le juge se réfère beaucoup plus à la conception européenne du droit d’auteur qu’à la philosophie du copyright.
    http://www.amateurphotographer.co.uk/news/photographers_face_copyright_threat_after_shock_ruling__news_311191.html

  16. @ André: merci beaucoup pour ces précisions.
    Photographier un bâtiment “pour sa consommation personnelle” et mettre la photo en ligne, ou encore s’inspirer (fortement) d’un film de science fiction pour illustrer un projet urbain, toutes ces pratiques rattachent donc l’architecture au système complexe des appropriations culturelles plus ou moins bien régentées par le droit.