Des usages et réalismes de l’image d’architecture

Je reproduis ici le texte de mon intervention à la table ronde «Images de synthèse et photographies en architecture : Réalité, réalisme, fiction ?» organisée le 5 juin 2013 à la Cité de l’architecture et du patrimoine, sur une initiative d’Aude Mathé et Olivier Namias.

L’évènement se proposait d’éclairer la question de la capacité grandissante de l’image de synthèse à imiter la photographie, «avec un degré de réalisme tel qu’il devient difficile de distinguer les bâtiments existants de leur image rêvée»: assistons-nous à un «moment de bascule», où «l’écart entre l’idée et la réalité tend à être aboli par les technologies informatiques »? Cette question rejoint me semble-t-il, sous un angle certes moins polémique, le thème du débat organisé en octobre dernier à la maison de l’architecture: «Images. Sans mensonge l’architecture est-elle possible ?»: l’image d’architecture peut-elle opérer sur nous une tromperie, par son réalisme de plus en plus «abouti», en nous faisant prendre des fictions pour des réalités?

Plutôt que de répondre directement à cette question, j’ai tenté d’éclairer l’origine de cette crainte, largement associée aujourd’hui à l’image d’architecture: d’une part, j’ai voulu montrer que le photo-réalisme actuel de l’image de synthèse s’inscrit dans la suite d’autres formes de représentations réalistes, notamment picturales, utilisées depuis longtemps dans le domaine de l’architecture. D’autre part, l’idée d’un «absolu réalisme», que serait sur le point d’atteindre l’image de synthèse, ne semble pas compatible avec la diversité des démarches, tant au niveau technique qu’esthétique, exposées par les perspectivistes présents à la table ronde…

Usages

Il est ressorti des présentations des différents producteurs d’images, que celles-ci ne sont que rarement considérées à l’aune de leur contexte d’usage. Or, qu’elles soient de synthèse ou photographiques, les images d’architecture «commerciales», dont il était principalement question à la table ronde1, ont en commun un certain nombre d’usages, dans le cadre de la communication et de la médiatisation du projet. Ces contextes d’usage sont très divers: panneaux de concours, articles de revues et de journaux, ouvrages monographiques, supports de communication ou de promotion, expositions d’architecture, etc. Si ces usages ne sont pas pris en compte dans le discours des producteurs, ils sont également ignorés dans la plupart des analyses de ces images, qui restent cantonnées «à l’intérieur du cadre»…

Fig.1 Deux couvertures du magazine d'a, qui utilisent une image de synthèse pour l'une, et une photographie pour l'autre

Dans ces différents contextes d’usage, images de synthèse et photographies se mettent au service d’un discours qui relève d’un registre fondamentalement «laudatif», c’est à dire de mise en valeur de l’architecture: le projet, ou le bâtiment,  est présenté sous son meilleur jour.

Dans les deux cas, la représentation laudative est soumise à une exigence de «vérité». En effet, la représentation du projet relève d’un type de discours bien particulier, dont le propre est d’être «digne de foi»: Ainsi, dans tous ces contextes d’usage, on attend de l’image d’architecture qu’elle représente fidèlement une réalité à venir (dans le cas de l’image de synthèse), ou une réalité à laquelle on n’a pas d’accès immédiat (dans le cas de la photographie). Or cette exigence de «vérité» par rapport au discours, et donc aussi par rapport à l’image qui le soutient, est propre au contexte du projet d’architecture2.

Fig. 2 A gauche: Pere Borrell del Caso, trompe-l’oeil, 1874. A droite: Philip Dujardin, photomontage, 2010

En effet, lorsqu’elle est mise au service de la fiction, notamment dans le domaine du trompe-loeil, la faculté de la représentation réaliste à figurer l’impossible, voire même à nous «tromper», est au contraire une qualité recherchée (Fig.2). Mais également dans le domaine de la publicité, où la représentation photoréaliste n’est pas obligatoirement liée à une  «contrainte de vérité» (Fig.3).

Fig.3 Publicité Thalys, juin 2013

C’est donc le contexte d’usage qui conditionne les attentes que nous avons par rapport aux images de type «réaliste». L’usage de la figuration réaliste dans le contexte du projet d’architecture, relève ainsi d’un cas particulier, qui met en jeu la notion de vérité ou de tromperie potentielle.

La capacité de l’image à faire illusion ne date pas, loin de là, des dernières techniques de synthèse ou de la retouche photographique. La confrontation de deux peintures du 16ème siècle (Fig.4), la représentation de la tour de Babel par Bruegel, et la représentation d’un projet préliminaire du Pont Neuf à Paris, met en évidence deux registres d’usage distincts, qui coexistaient alors au niveau de la peinture figurative: d’un côté, le registre de la fiction, de l’autre, celui du projet. Si ces deux images sont assez semblables sur un plan formel (support, technique, composition, etc.), leurs «contrats de lecture» diffèrent, quant à eux, de façon fondamentale: si l’on pouvait se projeter avec délectation dans la représentation fictionnelle de la tour de Babel, toute indication mensongère du côté du Pont Neuf, aurait été, quant à elle, intolérable: en effet, celle-ci devait rendre compte, de façon «fiable», d’une réalité future.

Fig.4 A gauche: Pieter Bruegel l'Ancien, la Tour de Babel, 1563. A droite: le Pont Neuf selon un projet non exécuté, anonyme, 1588

La même démonstration peut être faite dans un registre plus contemporain (Fig.5): les deux images, un photo-collage de l’artiste Victor Enrich, et une image d’un projet de l’agence OMA réalisée par Artefactorylab, reposent sur la mise en œuvre des mêmes outils de représentation: modélisation 3D, rendu et intégration des éléments «synthétisés» dans une photographie du contexte urbain. Les deux images présentent un degré de réalisme assez semblable. Or aucune exigence de vérité n’est attachée à la première, que l’on contemple comme une œuvre de fiction, à l’inverse de la seconde, qui est sensée renseigner de manière fidèle sur le projet. Fondamentalement, rien n’empêche d’imaginer que ces deux images puissent être interverties dans leur usages: c’est alors l’image d’Enrich que l’on jugerait quant à son degré de vérité, et l’image d’Artefactorylab qui serait à considérer comme un simple «jeu de figuration»…

Fig.5 Photomontage de Victor Enrich / Image d'un projet de OMA © Artefactorylab

Ainsi, la tromperie n’est pas dans l’image, même la plus illusionniste, et ne dépend pas de la technique employée (peinture, photographie ou image de synthèse), mais elle est dans son usage: ce ne sont jamais «les images» qui trompent, mais ce sont des acteurs et des discours qui peuvent, dans certains cas, les mobiliser à des fins de tromperie. Le problème ne vient donc pas de la capacité de l’image d’architecture à faire illusion (qui ne date pas d’hier) mais du degré de vérité prêté à une certaine image, en vertu de son contexte d’usage.

Enfin, ce «degré de vérité» prêté à l’image de synthèse est variable dans le temps, selon le stade où se trouve le projet d’architecture: dès qu’il existe des photos de la réalisation, les perspectives cessent généralement de circuler, ou d’intéresser3. Le passage du projet à la réalisation modifie la valeur prospective (ou la valeur de promesse) de l’image de synthèse, comme dans cet exemple d’un projet de l’agence X-TU à Nanterre (Fig.6).

Fig.6 A gauche: Projet de X-TU architectes à Nanterre : image de synthèse. A droite: Projet de X-TU architectes à Nanterre, photo © Luc Boegly

Réalismes

Dans une seconde partie de mon intervention, j’ai voulu mettre en évidence la multiplicité des styles réalistes qui coexistent à l’heure actuelle, dans le domaine de l’image de synthèse: ne pourrait-on pas passer de la question du réalisme de l’image, à celle, très différente, de ses multiples styles réalistes?

Fig.7 Revue CLOG, numéro spécial « Rendering », Kyle May (ed.), Aout 2012

De manière très pertinente, un récent numéro de la revue CLOG, consacré à l’image de synthèse (Fig.7), en relève un certain nombre : «french cool», «style chinois», «style lisse de promoteur», «style hybride», «style romantique nordique», etc.

Les trois agences de perspectivistes représentées à la table ronde travaillent bien, elles aussi, dans un registre que l’on peut qualifier de photo-réaliste. Néanmoins, leurs productions se distinguent sensiblement, aussi bien au niveau de l’esthétique que des techniques mises en œuvre.

Ces nuances sont souvent bien subtiles, et pour une même agence, le style graphique peut varier selon les projets. J’ai ainsi tenté de dégager trois tendances, qui correspondent à des «marques de fabrique». Afin de les illustrer, j’ai recours à une comparaison entre trois images qui relèvent d’un registre similaire: ce sont trois images de projets d’architecture, avec des points de vue à hauteur d’homme, et des avant-plans paysagers (Fig. 8, 9 et 10). On peut en dégager trois types, ou styles de rendu réaliste:

Fig.8 style graphique « transparent » © RSI Studio

L’image de l’agence RSI Studio (Fig.8) relève d’un «style transparent»: le rendu se caractérise par une transparence cristalline, proche d’un résultat photographique. En effet, pour réaliser cette image, les infographistes ont simulé toutes les caractéristiques de cet outil (ouverture, diaphragme etc.), à l’intérieur d’un modèle virtuel qui reproduit, avec un grand degré de complexité, les caractéristiques physiques du monde réel (lumière, végétation, matériaux, etc.): il s’agit d’une «photographie virtuelle».

Fig.9 style graphique « collagé » © Loukat

L’image de l’agence Loukat (Fig.9) relève d’un «style collagé»: dans la continuité des techniques d’illustration avant l’outil infographique, cette image a fait l’objet d’une construction complète, à partir d’éléments de rendu servant de base de travail. La végétation, les personnages, ou encore effets lumineux, ont été ajoutés en 2D à la base rendue: la composition ne se fait pas ici principalement au niveau du modèle 3D, mais à l’étape suivante, dans le plan de l’image. Celle-ci cherche à se rapprocher d’un effet photo-réaliste, par la simulation d’effets tels que la surexposition, le contre-jour, etc., mais en même temps, certains éléments s’en éloignent, comme la semi-transparence du garde-corps à l’avant plan, mise en œuvre pour privilégier une certaine liberté dans la figuration, au service de l’effet désiré (un moindre impact visuel du garde-corps).

Fig.10 style graphique « synthétique » © Artefactory

Enfin la troisième image, de l’agence Artefactorylab (Fig.10), relève d’un «style synthétique»: basée sur une modélisation et un calcul de rendu très poussés, cette image a fait l’objet, à la différence de celle de RSI, d’un important traitement graphique au moment du rendu, qui n’est pas sans évoquer l’esthétique de certains films d’animation ou jeux vidéo.

Si pour Loukat, l’essentiel de la mise en scène se déroule sur Photoshop (collage, effets, etc.), pour RSI et Artefactory celle-ci se fait, pour l’essentiel, au niveau du rendu. Ils divergent en particulier sur les réglages appliqués au niveau des logiciels du rendu, les uns recherchant l’esthétique photographique la plus pure, là où les autres utilisent des effets graphiques qui s’en éloignent, pour donner à l’image un caractère plus spectaculaire. On peut aussi constater que chacun de ces trois styles graphiques va de pair avec le choix d’un certain type de focale, de point de vue, ou encore de cadrage, contribuant à la «cohérence esthétique» de l’image.

Ces différences permettent d’introduire la notion de style graphique4 : tout comme il y a différents styles photographiques (de la photographie grand format à Instagram), il y a différents styles de synthèse et de «rendu réaliste». Ainsi, le critère déterminant, lors de la mise en œuvre de ces images, n’est pas qu’ils soient plus ou moins «réalistes» (dans le sens de «faire illusion»), mais le message que l’on souhaite faire passer, ce qui correspond à une fonction d’expressivité. Par exemple, selon le style de rendu choisi, un projet s’exprimera comme plutôt technologique, plutôt écologique, plutôt classique, etc.…

Fig.11 Images du concours des Halles : à gauche, le projet Berger&Anziutti, à droite, le projet Mimram/Leclercq. Source: dossier de presse du Pavillon de l'Arsenal, 2007

Le choix d’un style de rendu est un moyen efficace de faire porter des récits au projet de manière implicite, par le biais de l’image. Lors du concours de Halles, par exemple (Fig.11) le style de rendu des images du projet de l’agence Berger & Anziutti accentue le lien à la nature, tandis que les images du projet des agences Mimram et Leclercq mettent d’avantage en valeur les aspects structurels et techniques5.

En effet, le moment du concours correspond à un choix à opérer entre des réalités alternatives. Dans cette procédure, le choix d’un style graphique de figuration est un argument rhétorique, qui vient s’ajouter à une série d’autres arguments (l’économie, le programme, les aspects techniques, etc.). Si les images ne sont pas les seuls arguments du projet, leur style nous dit quelque chose sur l’idéologie, les priorités, ou encore l’imaginaire du projet. Ainsi, la représentation n’est pas faite pour nous tromper, mais pour nous raconter (les choix stylistiques portent des récits). La question n’est donc pas celle de la qualité d’illusion à atteindre, mais celle du style d’expressivité de l’image6. Le style graphique choisi dont communiquer le bon message par rapport au projet.

Pour en revenir à la question du «mensonge de l’image» qui préoccupe tant en ce moment, l’important réside donc dans la possibilité de décodage, par le public, de l’information stylistique véhiculée par l’image d’architecture. Si un public averti, d’architectes ou d’experts entrainés à ce domaine graphique, n’aura aucune peine à procéder à ce genre de «lecture», il n’en est pas toujours de même pour le grand public… Il est donc crucial, au niveau du débat actuel sur l’image de syntèse, d’introduire une distinction entre :

  • Le choix d’un style de réalisme (y compris le plus «transparent») aux fins d’une expressivité graphique, ce qui implique que ce style puisse être décodé et interprété comme tel par les destinataires.
  • L’illusion proprement dite, lorsqu’il n’y a pas d’identification du style, et que l’image, dès lors, n’est plus perçue comme une construction: c’est le cas du trompe-l’œil, qui, comme son nom l’indique, peut être exploité à des fins de tromperie, en prétendant implicitement à la «transparence», et donc à une forme d’objectivité.7

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Je tiens à remercier vivement Aude Mathé de m’avoir invitée à participer à la table ronde, et la Cité de l’architecture pour l’organisation de l’évènement.

  1. Par opposition aux images d’architecture à caractère purement «artistique» []
  2. Mais pas uniquement, je pense notamment au contexte du photojournalisme, souvent traité sur Culture Visuelle []
  3. Une affirmation qu’il me faut nuancer suite à la discussion avec les perspectivistes et les photographes à la table ronde. Il semblerait en effet que dans certains cas, l’image de synthèse soit préférée à la photographie, même après la réalisation, car elle permet une représentation plus idéalisée du projet. []
  4. Cette partie de mon argument a été élaborée en grande partie à la suite d’un échange avec André Gunthert, que je tiens à remercier pour son éclairage []
  5. Une lecture comparative des images du concours qui aurait vocation à être développée plus en détail… []
  6. Preuve que l’illusion n’est pas la qualité centrale de l’image d’architecture, les jurys de concours ne choisissent pas systématiquement, loin de là, le projet qui est rendu de la façon la plus réaliste []
  7. Mais comme nous l’avons vu plus haut, la tromperie n’est pas intrinsèque à l’image; elle est essentiellement un effet de son contexte d’usage []

10 Reponses à “ Des usages et réalismes de l’image d’architecture ”

  1. [...] Je reproduis ici le texte de mon intervention à la table ronde «Images de synthèse et photographies en architecture : Réalité, réalisme, fiction ?»…organisée le 5 juin 2013 à la Cité de l’architecture et du patrimoine, sur une initiative d’Aude Mathé et Olivier Namias.  [...]

  2. Bonjour Marie-Madeleine et merci pour ce billet qui permet d’élever le débat du photo-réalisme/tromperie ! Ton approche des rendus et donc des styles graphiques me semble particulièrement juste et mériterait d’être appliquée aux “monuments virtuels”. Une question : pourrais-tu préciser plus encore les définitions des styles que tu nommes “transparent”, “collagé” ou “synthètique”, ou est-ce à ce stade de ta réflexion des termes encore flexibles ?

  3. Bonjour Jessica,
    Merci pour ce commentaire! Comme tu l’as perçu, il s’agit d’une réflexion en cours, et les termes que j’ai choisis m’ont avant tout servi, pour l’instant, à formuler l’idée de la multiplicité des styles réalistes dans le domaine de l’image d’architecture.

    “Transparent”, “collagé” et “synthétique” renvoient à des esthétiques qui, me semble-t-il, sont aujourd’hui assez largement associées, respectivement
    - à la photographie d’architecture: il s’agit d’un “standard” (photo)graphique dominant dans ce domaine (verticales redressées, pas d’effets “visibles” surajoutés, luminosité équilibrée, mise en valeur des matériaux et des reflets, pas ou peu de personnages…)
    - à l’illustration de projets par des techniques “manuelles”: un graphisme plutôt “artistique” basé sur le collage, dans la continuité des techniques aux ciseaux et aux pinceaux (enseignées notamment dans les écoles d’arts appliqués). Une esthétique reconnaissable en tant que telle, car assez répandue dans le domaine de l’illustration d’architecture (et de paysage): flous, superpositions, transparences, “incohérences” volontaires dans l’image (objets hors d’échelle, défauts de textures, etc.)…
    - à l’image de synthèse, dans son application aujourd’hui la plus courante: le jeu vidéo et l’animation 3D de fiction. Dans les deux cas, la mise en scène des environnements virtuels recourt à des effets, notamment lumineux, plutôt “spectaculaires” (mais je ne suis pas une spécialiste dans ce domaine, l’hypothèse demande donc à être vérifiée).

    A ce stade de ma réflexion, les styles graphiques mis en œuvre dans le domaine de l’image (de synthèse) d’architecture ont donc en commun la référence à un certain médium (photo, collage, 3D), mais aussi à un certain “domaine graphique” (architecture, arts appliqués, jeu vidéo/animation).
    Il serait intéressant à présent d’élaborer les critères de ces définitions de manière plus systématique… Le terrain des monuments virtuels semble en effet se prêter particulièrement bien à ces questionnements ;) !

  4. Bonjour Marie-Madeleine et merci pour cet article intéressant. Dans le registre du style transparent, particulièrement rattaché à un rendu photographique, la figure 8 dans ce billet me semble pouvoir poser une sous-question d’appropriabilité photographique d’un projet qui me semble digne d’intérêt en soi. C’est un peu compliqué à expliquer mais je m’y colle (!).

    Lorsque j’ai vu cette figure 8, je me suis aussitôt dit : voilà une image proche de moi car proche de mes possibilités, de ce que je pourrais produire moi-même facilement avec mon petit appareil photo compact. Une part passionnante du réalisme attribué à une image ne pourrait-elle pas résider entre autres dans le fait qu’un spectateur ordinaire tel que moi se sente capable de produire la même image… en photo (soit de la façon la plus facile dès lors que le sujet existe et peut être effectivement photographié) ?

    Les points centraux de ma réflexion sont les choix de cadrage et de focale sur cette figure 8, bien que d’autres conditions relevant du réalisme photographique soient requises. Mis à part notamment la question de la correction des perspectives, deux tendances communes et irréalistes de l’image d’architecture consistent je crois:
    - à vouloir donner soit une vue d’ensemble, (cf. tes figures 2 droite, 4, 5, 6, 9), soit une vue augmentant l’espace (cf. fig. 1, 10, 11) ;
    - à recourir pour cela à la fois à des outils et à des choix stylistiques ou techniques qui ne sont pas à la portée du commun des mortels (jeu de perspective, photomontage complexe, objectifs grand angle et/ou à décentrement… jusqu’aux artifices nombreux du dessin numérique en 3D).

    Alors que les outils professionnels de la photographie d’architecture et, a fortiori, de l’image “virtuelle” dépassent plus ou moins considérablement les possibilités “iconogénétiques” du quidam — ce qui contribue à maintenir le motif représenté du côté du rêve, de la fiction, du projet, en tout cas toujours du côté du “visible mais néanmoins toujours idéal et inaccessible”, la figure 8 témoigne elle d’un choix modéré, qui semble – à tort ou à raison – facilement reproductible :
    - la focale choisie est un peu longue (perspective écrasée) mais doit tenir quelque part au bout d’un assez banal zoom 28-105 mm (en 24×36) ou pas loin ;
    - on n’a pas cherché à faire rentrer tout un (ensemble de) bâtiment(s) avec un tel choix de focale à la distance choisie.

    Le motif ne m’en paraît que plus réel et en quelque sorte déjà existant (que ce soit vrai ou pas), car pouvant manifestement déjà être photographié ainsi par à peu près n’importe qui, avec à peu près n’importe quel appareil photo.

    Nous pourrions assimiler ce choix à la gymnastique rhétorique consistant à savoir se mettre à la place de la personne en vue d’y trouver les arguments justes pour la convaincre.

    Peut-être qu’avant de parler d’image facilement reproductible avec un APN ordinaire, il faudrait d’abord parler d’image proche de la “focale humaine” (50 mm en 24×36, nous apprend-on généralement). Mais je pense qu’il faut plutôt s’accorder en la matière une fourchette de focales plus qu’une focale précise, pour des raisons dont je m’épargne pour l’instant l’exposé (!). Ce qui rejoint le zoom de l’APN lambda et ses possibilités propres.

  5. <<Peut-être qu’avant de parler d’image facilement reproductible avec un APN ordinaire, il faudrait d’abord parler d’image proche de la “focale humaine” (50 mm en 24×36, nous apprend-on généralement).<<

    OUPS !!!!

    hey hey hey,
    On est au XXI ème,
    Faut passer à autre chose.

    RLZ

  6. Bonjour Erwan,
    Je pense en effet que la question du “réalisme trompeur” de l’image de synthèse, et d’une confusion possible avec la “réalité”, se pose plus particulièrement au niveau du style de rendu que j’ai qualifié de “transparent”.
    Il s’agit du cas de figure du trompe-l’œil, autrement dit, lorsque l’image, si elle n’est pas assortie d’informations permettant de l’identifier comme telle (ce qui, néanmoins, est le cas la plupart du temps dans les différents contextes d’usage énumérés dans le billet), peut se faire passer pour la photographie d’un bâtiment réalisé.
    Je ne suis pas certaine, cependant, que l’on puisse dire que les images réalisées dans ce style (dont la figure n°8) soient à la portée d’un quidam muni d’un appareil compact, même si celle-ci, en effet, n’abuse pas trop de la focale, et se limite à un cadrage assez resserré. A mon sens, la référence est celle des appareils de grand format, mis en œuvre par les photographes d’architecture professionnels.

  7. @Nestor Burma: merci pour ce rappel indispensable.
    @Marie-Madeleine : je n’ai réagi et construit mon propos qu’en découvrant cette image précise (la figure 8), sans élargir l’approche à d’autres réalisations de la même maison. Il est en effet fort probable que l’appareil photo utilisé soit tout autre chose qu’un compact zoom ! C’est flagrant en étendant l’approche au site Internet que tu cites.

  8. Bonjour Marie-Madeleine et merci pour ta très riche réponse… Tu m’incites à pousser plus avant ma réflexion sur ce sujet. Il faut que j’essaie dans les semaines à venir de développer mes réflexions sur les rendus des monuments virtuels. Ce qui me semble intéressant dans tous les cas ce sont ces phénomènes d’hybridation graphique, ou comment un nouveau médium s’approprie des références “anciennes” propres à certaines techniques et les mixe selon les domaines graphiques comme tu le dis… Affaire à suivre donc ;-)

  9. L’exemple de Pere Borrell del Caso me plaît. Je travaille sur le cadre ou plutôt la sortie du dit cadre pour mon master. Je vais prendre cet exemple. J’ai tellement envie de sortir du cadre, de l’atelier, du studio, du White Cube et d’aller faire un tour dans ces villes si bien évoquées ici. Merci encore !
    Je devrai penser à citer mes sources sur CV!

  10. [...] rappelait dernièrement Marie-Madeleine Ozdoba sur Culture Visuelle, si les discours dénonçant l’hyperréalisme des images de synthèse d’architecture se multiplient à l’envie, cette question est rarement envisagée à l’aune des usages [...]