La construction de Brasilia, une aventure médiatique

Par Marie-Madeleine Ozdoba - 6 décembre 2012 - 23:53 [English] [PDF] 

Fig.1: portrait de l'architecte Oscar Niemeyer, Réalités, Novembre 1960, n°178, p.45

Oscar Niemeyer est mort aujourd’hui à l’âge de 104 ans. Dernier survivant de la dernière génération des “maitres” de l’architecture moderne, l’histoire de sa renommée est aussi celle d’une grande aventure photographique et médiatique. J’ouvre aujourd’hui mon carnet de recherches en cours sur Brasilia 1, son projet le plus important et sans doute le plus médiatisé, en hommage à un architecte dont les projets m’ont fait aimer l’architecture…

En 1960, la capitale du Brésil se dresse, flamboyante, sur un plateau désertique au cœur du pays. Érigée en à peine quatre ans au bord d’un gigantesque lac artificiel, Brasilia est un monument du modernisme urbanistique et architectural. Chronologiquement, le projet de Brasilia intervient alors que le modernisme s’est déjà bien implanté aux Etats-Unis et en Europe occidentale. Si Brasilia n’est pas une “première”, elle représente néanmoins un bond à l’échelle supérieure: c’est un méga-projet. Mais au-delà de cet aspect de la grande échelle, la ville semble avoir joué un autre rôle important, qui relève d’une dimension proprement médiatique: selon mon hypothèse de travail, la capitale administrative du Brésil, médiatisée comme “ville de demain”, ou encore “capitale de l’ère atomique”, a servi d’horizon de projection dans le cadre de la promotion de l’architecture et de l’urbanisme modernes…

En effet, dans les années de sa construction et tout au long des années 1960, la ville fascine les architectes mais aussi le grand public. Le projet de Brasilia se distingue particulièrement par sa localisation géographique, très lointaine pour un public américain et européen: la ville sera ainsi appréhendable exclusivement par le biais d’images, plus faciles à mettre en scène et à contrôler qu’un espace réel. Les représentations de Brasilia, largement diffusées dans les mass media, auraient ainsi été mises en œuvre afin d’encourager le grand public à se réconcilier, prendre confiance, ou encore apprendre à apprécier l’urbanisme moderne, qui peinait toujours à remporter l’adhésion dans les années 19602.

Les photographies de Brasilia, plus particulièrement encore que les autres types de représentations, auraient été mobilisées au cours des années 1960 dans la mise en scène d’une puissante image positive de l’urbanisme moderniste à l’état réalisé, qui devait permettre aux contemporains de se projeter dans les grands projets d’architecture et plans d’urbanisme qui voyaient le jour alors, notamment en France: grands ensembles, villes satellites, Paris Parallèle, etc…

Au-delà des seules images, la médiatisation de Brasilia joue sur un certain nombre de récits, ou de mythes, auxquels est associé le projet, notamment:

- le mythe “national”: voir notamment les déclarations du Kubicek (président Brésilien, instigateur du projet de capitale administrative)

- le mythe des pionniers modernistes: voir Lucio Costa (urbaniste), Oscar Niemeyer (architecte) et leurs nombreuses interviews relayées dans la presse…

- le mythe de la technique et de l’ingénierie, dont les progrès rendent possible la colonisation de nouveaux territoires.

- le mythe de Brasilia “la lointaine”: en effet, pour le public européen et nord-américain, le Brésil c’est lointain. Mais même lorsque l’on est au Brésil, Brasilia est encore loin, implantée dans une région inhospitalière à l’intérieur des terres. La distance serait-elle la première condition de la projection? En vertu de cette distance, en tout cas, Brasilia sera d’autant mieux associée au transport aérien, moyen de transport qui faisait tant rêver à l’époque… (Fig.2)3

Fig.2: Publicité pour la compagnie aérienne “Panair", L’Architecture d’Aujourd’hui n°90, juin-juillet 1960

Fig.2B: Publicité pour la société de travaux d'éclairage "Clémançon", L'Architecture d'Aujourd'hui n°90, juin-juillet 1960

Si la publicité a exploité de la manière la plus explicite l’image de Brasilia en rapport avec ces différents récits, j’ai identifié à ce stade de mes recherches différents régimes et registres de ce que l’on pourrait appeler le pouvoir projectif de Brasilia, dont voici un aperçu, classé par catégories de supports médiatiques:

1. Plans, photographies, maquettes: “mélange projectif” dans la presse architecturale

A partir de la fin des années 1950 et tout au long des années 1960, Brasilia va servir de référence dans la presse architecturale, pour illustrer l’urbanisme et l’architecture modernes. Le rapport entre la photographie et les autres types de représentations est très intéressant à observer: au fur et à mesure de l’avancement de la construction, les photographies de bâtiments augmentent en proportion, côtoyant les plans, croquis ou photographies de maquettes. La photographie d’architecture “re-met en scène” le bâtiment réalisé. Malgré son caractère indiciel, elle reste une image projective, et pas un simple témoignage de l’existant…

Fig.3: Doubles pages extraites d'un dossier sur Brasilia dans la revue Urbanisme, n°80, 1958

En 1958, seul le palais présidentiel est réalisé. Dans le reportage de la revue Urbanisme (Fig.3), les photographies du bâtiment côtoient les représentations en plan et maquette d’autres parties de la ville encore en construction (quelques photos de chantier).

Fig.4: Doubles-pages extraites du dossier "Brésil Actualités", L'Architecture d'Aujourd'hui n°90, juin-juillet 1960

En 1960, l’essentiel de la ville est réalisé: le reportage de l’Architecture d’Aujourd’hui (Fig.4) est principalement illustré par des photos qui mettent en scène les bâtiments de façon grandiloquente: perspectives dramatiques, compositions très “graphiques”, ombres tranchées, forts contrastes, etc. Quelques plans, coupes et photographies de maquettes continuent néanmoins de figurer dans la mise en page.

Fig.5: Sommaire de l'Architecture d'Aujourd'hui n° 101

Fig.5B: Couverture de AA n° 101

Outre les pages consacrées à Brasilia, c’est la composition globale de ces numéros de revues qui attire l’attention: dans l’Architecture d’Aujourd’hui notamment, les reportages sur Brasilia sont systématiquement intégrés à des dossiers ou à des numéros spéciaux consacrés à l’urbanisme moderne.

Sur la couverture du n°101 (Fig.5B) intitulé “cités nouvelles, centres urbains”, par exemple, figurent six plans d’urbanisme dans un graphisme uniforme: or, parmi ces villes, seules Brasilia et Chandigarh sont réalisées. Les autres plans représentent le projet du Paris Parallèle, le projet de Toulouse le Mirail, le projet de la baie de Tokyo, et le projet du nouveau centre-ville d’Helsinki, quatre projets aussi mégalomanes que discutés à l’époque – la rédaction de l’AA défendant une posture clairement en faveur de l’urbanisme moderniste.

Les photographies de Brasilia - tout comme celles de Chandigarh, ville nouvelle érigée en Inde sur les plans de Le Corbusier sensiblement à la même époquey servent de preuves, mais aussi de promesses (Fig.5): ce sont elles qui permettent au lecteur de “se projeter” dans les projets d’urbanisme français illustrés dans le même numéro par des plans, des croquis, ou encore des photographies de maquettes.

2. Photographies de Brasilia: mises en scène et en fiction

Le potentiel de mise en fiction de la photographie a été abondamment exploité par les nombreux photographes qui ont réalisé des clichés de Brasilia à l’époque de sa construction et de son inauguration. Ces clichés circulèrent massivement dans les médias grand public et spécialisés.

Je propose ici un aperçu de quelques approches photographiques, fonctionnant chacune sur un registre bien particulier, conformément à leur contexte de commande et à leurs usages médiatiques d’origine, clés de lecture souvent difficiles à retracer aujourd’hui, ce qui constitue l’un des enjeux de mon travail de recherche…

- Lucien Hervé
Photographie moderniste, photographies abondamment publiées dans la presse architecturale

Fig.6: Lucien Hervé: parlement de Brasilia (env.1960)

- Marcel Gautherot
Architecte de formation, fan de Le Corbusier, Mies Van der Rohe, Niemeyer, il documenta la construction de Brasilia: environ 3,000 photos, conservées dans la collection de l’Instituto Moreira Salles à Rio de Janeiro.

Fig.7: Marcel Gautherot: construction de Brasilia (1958)

- René Burri
Photos publiées dans la presse grand public.4

Fig.8: René Burri, Brasilia (1960), Magnum Photos

Fig.9: René Burri, Brasilia (1960), Magnum Photos

- Julius Shulman (beaucoup plus tardif, en 1977): choix d’un cadrage très particulier, avec le recours massif à l’avant-plan qui caractérise le travail de Shulman…

Fig.10: Julius Shulman, Brasilia (1977)

3. Vulgarisations…

- Reportages télévisés

Fig.11: Extrait de "Cinq colonnes à la Une", 1961

“Vivre à Brasilia”, reportage de Cinq colonnes à la Une, 1961: description grandiloquente de la ville en voix-off, images filmées depuis un avion ou un hélicoptère.

- Presse grand public

Fig.12: Doubles-pages de l'article "Les deux visionnaires qui ont crée Brasilia", Réalités, Novembre 1960, n°178, p.41-46

“Les deux visionnaires qui ont crée Brasilia”, article de Tanneguy de Quennetain dans Réalités, Novembre 1960: interview de Lucio Costa et Oscar Niemeyer (l’urbaniste et l’architecte de Brasilia). La légende du portrait de Niemeyer, publié en pleine page (Fig.1), est représentative du ton de l’article:

“Oscar Niemeyer est le despote éclairé de Brasilia. Ce génie taciturne et angoissé, virtuose du béton qu’il traite avec le lyrisme d’un sculpteur baroque, s’est vu confier, par le Président de la République, des pouvoirs sans précédent. Chef du département d’architecture de la ville, il a dessiné tous les grands monuments publics – Parlements, Ministères, Palais du Gouvernement, Palais du Tribunal suprême, Résidence du Président de la République, Cathédrale, Opéra – plus un grand hôtel pour loger les premiers occupants, ainsi que les prototypes des premiers immeubles des quartiers résidentiels. Toutes les autres constructions privées doivent être soumises à son approbation afin d’empêcher les fautes de goût et d’assurer le respect du plan élaboré par Lucio Costa.”

- Encyclopédies

Fig.13: Brasilia dans l'encyclopédie Globerama "Histoire des Arts", 1962

Fig.14: Couverture de l'encyclopédie Globerama "Histoire de Arts", 1962

En 1962, l’encyclopédie illustrée Globerama Histoire des Arts (Casterman), consacre un article à Brasilia, “capitale de l’ère atomique”: utilisation du dessin d’illustration plutôt que de la photographie, alors qu’à la parution de l’ouvrage, Brasilia est déjà construite. Ce faisant, Brasilia entre dans le système de représentation homogène de cette encyclopédie, et intègre un corpus de savoir “établi”, ce qui concourt à construire la respectabilité / légitimité de l’urbanisme moderne.

4. Cinéma

Fig.15: Extrait de "L'homme de Rio", 1964

Fig.16: Extrait de "L'homme de Rio", 1964

Dans le “L’homme de Rio” (Philippe de Broca, 1964), Brasilia prend des tonalités pastel… La ville déserte, tout juste sur le point d’être achevée, et pas encore occupée par les premiers habitants, est le théâtre d’une course poursuite haletante entre le héros (Jean-Paul Belmondo) et une équipe de mécréants. Elle est mise-en-scène comme un lieu défiant l’imagination, dramatisée et esthétisée…

Quelques pistes de recherche

- A partir de 1958, en France, Brasilia est médiatisée simultanément dans la presse architecturale et la presse grand public. Les différences entre ces deux types d’articles portent sur le contenu des textes et les types de documents graphiques, même si certaines images – plus particulièrement les photographies – sont utilisées dans les deux contextes. D’une manière générale, la presse grand public recourt à des stratégies de mise en scène plus explicites, alors que la presse spécialisée se donne un caractère plus objectif, notamment par le recours à des documents de projet tels les plans, les dessins techniques, ou encore les maquettes. On aurait donc affaire dans la médiatisation de Brasilia à des “degrés de fiction” multiples, fluctuant selon les temps du projet, les supports et les publics… En quoi se distinguent précisément les mises en scènes des revues professionnelles et grand public, au niveau des discours et des images: en amont, au niveau des comités de rédaction et des lignes éditoriales, et en aval, au niveau du lectorat et de ses attentes?

- Un trait distinctif de la médiatisation grand public est la mise en œuvre du dessin d’illustration: qu’est-ce qui rend le dessin plus efficace que la photographie (lorsque le projet est réalisé) ou encore la maquette? Cette question devra faire l’objet d’une recherche sur les illustrateurs “grand public”, leurs techniques, leurs commanditaires et leurs champs d’activité… Quelle place occupe l’architecture parmi les autres sujets qu’ils illustrent?

- Le publicité s’est emparée de Brasilia pour faire la promotion de divers produits et services: sur quels registres les publicitaires ont-ils joué pour susciter le désir du consommateur et quels usages ont-ils fait des images de Brasilia? Qu’est-ce qui différencie ces registres et ces usages de ceux des articles “informatifs”?

- Au niveau des photographies d’architecture et de presse, chaque photographe semble imprimer à Brasilia sa propre fiction, ou celle demandée par le commanditaire. Pour le dire avec les mots d’André Gunthert, “le document photographique constitue la trace, moins du réel ou de la vérité des faits, que des déterminations imposées par les circonstances de la commande. Ce que la photographie constitue, dans chacun des contextes explorés, est très précisément la fiction attendue par le commanditaire.”5 Quelle est la nature des récits mis en scène, et quelle place y occupe l’architecture…?

- Une étude comparative sur la médiatisation de Brasilia, dans les contextes français, américain et brésilien pourrait permettre de mieux identifier les registres, les récits, et les images sur lesquels reposait le mise en scène de l’urbanisme et de l’architecture modernistes. En quoi consiste, dans ces différents contextes, le “mythe international” de cette architecture?

  1. mes recherches ne concernent pas directement l’histoire de Brasilia, mais ses représentations, sa médiatisation, et sa réception []
  2. avant de la perdre définitivement, quelques années plus tard []
  3. j’ai pu constater au cours de mes recherches que les publicités pour les compagnies de transport aérien inondent littéralement la presse quotidienne au début des années 1960 []
  4. From 1953 to 1955 he began working as a documentary filmmaker while completing military service. During this time he also began working with Leica cameras. Then he worked for Disney as a cameraman until 1955. From 1956 to 1959 he traveled extensively to places including Turkey, Egypt, Syria, Iraq, Jordan, Lebanon, Italy, France, Spain, Greece, Brazil, and Japan, which led to publications in Life, Look, Stern, Paris-Match, Epoca, and New York Times (source: WIKIPEDIA) []
  5. A. Gunthert, “Images d’architecture et imaginaires photographiques” http://culturevisuelle.org/icones/273 []

6 Reponses à “ La construction de Brasilia, une aventure médiatique ”

  1. [...] lire (et à voir) : La construction de Brasilia, une aventure médiatique | plan/coupe/image. [...]

  2. Merci pour cet article qui ouvre une fenêtre de réflexion sur la mort médiatique du camarade Oscar célébrée par de nombreux et superbes “diaporamas” disponibles à foison sur le web (Le Monde, Le Figaro, Guardian, BBC, Libé, NY Times, Le Soir, etc). J’ai l’impression qu’il est le premier architecte à avoir droit à ce type d’ hommage à l’unisson.

  3. Juste une petite précision : Brasilia n’est pas du tout dans la jungle, mais sur un plateau désertique.

  4. [...] et médiatique. J’ouvre aujourd’hui mon carnet de recherches en cours sur Brasilia 1, son projet le plus important et sans doute le plus médiatique, en hommage à un architecte dont [...]

  5. @ tijeromebosch : Je vous remercie. L’hommage médiatique de ces derniers jours à Oscar Niemeyer est en effet impressionnant, tant par son ampleur que par le récit «univoque» qu’il construit de la vie de l’architecte, et l’utilisation récurrente d’un certain nombre d’images.

    @ Brasilian : Je vous remercie pour votre remarque. J’ai changé dans le billet la mention qui prêtait à confusion: Brasilia est en effet présentée dans une grande partie des documents consultés au cours de ma recherche comme une “ville arrachée à la jungle”… ll s’agit là d’un cliché très largement répandu depuis l’époque de la construction de la ville, jusqu’à nos jours – alors que Brasilia, comme vous le rappelez très justement, est en réalité située sur un plateau désertique.
    L’excellent billet de Styliane Philippou, « Brasília, ‘capital of the highways and skyways’ », sur le blog greekarchitects.net, retrace l’histoire de ce cliché, très révélateur du regard européen/américain sur le Brésil.