La mort de Neda : une capture d’image distinguée par le World Press Photo 2010
Les noms des lauréats de la 53ème édition du World Press Photo ont été annoncés ce 12 février. Le premier prix a été attribué à la photographie prise par l’Italien Pietro Masturzo, issue de la série intitulée Roofs of Teheran consacrée aux actes de contestation politique qui se sont déroulés pendant les nuits suivant les dernières élections présidentielles en Iran (12 juin 2009).
L’annonce de la mention spéciale attribuée par le jury du prix a été plus discrète. Nous reproduisons ici un extrait de la page publiée à cette occasion sur le site officiel du World Press Photo :

Capture d’écran, “Jury appoints a special mention”, World Press Photo, 12 février 2010.
Comme l’indique le commentaire reproduit ci-dessus, la mention spéciale du jury du World Press Photo 2010 a été attribuée à une capture d’image extraite d’une des vidéos amateur de la mort de Neda Agha-Soltan, jeune fille tuée d’une balle dans la poitrine le 20 juin 2009, lors d’une manifestation contre le résultat des élections présidentielles iraniennes. Le premier constat que l’on peut faire à partir de cette annonce est que le “printemps iranien” se trouve ainsi mis en exergue une deuxième fois au sein de la sélection effectuée. Au-delà de la signification d’une telle distinction, on peut revenir sur le statut particulier des images de la mort de Neda et de leurs modes de diffusion, dans un mouvement partant des réseaux sociaux pour aboutir aux grands médias. En France, ce processus avait été analysé par Natacha Quester-Séméon et André Gunthert directement après la mise en ligne des vidéos sur Facebook et Youtube. Dans son billet intitulé “Le nom de la rose”, André Gunthert avait souligné l’importance de cette image “candidate à l’iconisation” dans un contexte militant, ainsi que son lien particulier avec l’évolution de la “mythologie du “tous journalistes”. La question de la légitimité des images amateur dans le paysage du photojournalisme se trouve ici réactivée par cette mention spéciale accordée par le jury du World Press.
Par ailleurs, c’est une image fixe et non la vidéo dans son intégralité qui a été primée. Le statut ambigu de ce genre d’images (photogrammes, captures d’écran et captures d’image) a déjà été évoqué sur Culture visuelle à propos de leur citabilité. Ici, d’autres problématiques peuvent être développées, telles que celle du copyright de l’image (sur la capture d’écran ci-dessus, on note que la mention “Youtube/Reuters” apparaît). Même si l’identité de l’auteur de la vidéo dont est extraite cette image doit rester secrète avant tout pour des raisons politiques, on constate qu’il subsiste un certain flottement autour de l’indication de sa source.
Dernière remarque : certains des blogueurs, journalistes (voir ci-dessous, avec le floutage du visage de la jeune fille sur la capture d’image publiée sur CNN.com) et des différents acteurs de la diffusion d’informations autour de cette affaire ont fait état de leurs hésitations concernant le choix de montrer ou ne pas montrer ces images ou le visage de la jeune fille dans le cadre de leurs publications. On peut alors s’interroger sur ce que ce choix effectué par le jury du World Press Photo, institution qui se veut centrale pour la légitimation et le développement du photojournalisme à l’échelle internationale, peut infirmer ou confirmer de ce rapport aux questions du voyeurisme et de la transformation de l’ image en icône.

Capture d’écran, ” ‘Neda’ becomes rallying cry for Iranian protests”, CNN.com/World, 22 juin 2009.
JEUNE + FEMME + BELLE.
Sans ces trois attributs, l’îcone fonctionne déjà moins bien.
Et c’est très, très gênant.
Où est la véritable intérêt journalistique dans tout ça ?
Et peut importe qui a pris la “photo”.
Merci Fanny
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Je remarque que les critères retenus par le jury pour attribuer cette mention spéciale ne sont pas photographiques : ce n’est pas la qualité de l’image qui se révèle décisive, mais son impact sur l’événement représenté. On lui reconnaît donc surtout une valeur documentaire et un impact politique. Manière de ne pas confondre cette distinction avec celles qui valorisent le travail des photographes professionnels, pour qui la réussite plastique de l’image constitue (ou devrait constituer) un critère décisif.
Un ptit avertissement pour prévenir du caractère insoutenable de la photo ne serait pas de trop…
Sur le fond: apparemment la mort à la vent en poupe, je suis certain qu’on peut trouver une photo différente pour mettre en avant la situation en Iran:
d’une manière moins racoleuse et sans faire appel aux bas instincts voyeurs de certains êtres humains. Ce qui n’empêche pas d’être percutant.
Ce choix est franchement douteux et relève à mon sens d’une forme de voyeurisme basé sur l’exploitation d’une charge émotionnelle dont l’impact est imparable. Jac a raison de souligner que le fait que la victime était une belle jeune femme ait également influencé le choix final. Triste constat où l’on se permet sans pudeur d’esthétiser une tragédie en la parant d’attributs photogéniques.
A noter : une autre des vidéos amateur tournées lors de la mort de Neda Agha-Soltan et diffusée via les réseaux sociaux a été récompensée aujourd’hui lors des George Polk Awards. Voir l’article du Guardian qui revient sur l’attribution de cette récompense :
http://www.guardian.co.uk/media/pda/2010/feb/16/george-polk-awards
et l’article du New York Times qui récapitule la liste des lauréats :
http://www.nytimes.com/2010/02/16/nyregion/16polk.html
thanks Fanny pour ce billet assez claire et parlant de comment tous les choses s’entremêlent: le web (FB & YT), la politique, les prix, les cannons, le photo-journalisme, la viralité…
Racoleuse, cette image? Terrible, en tout cas, mais non dépouvue de sens, et même d’un sens précis, dans un pays où la jeunesse et la féminité sont invitées, au besoin manu (para)militari, à rester dans l’ombre, quand ce n’est pas dans les ténèbres.
Ce que le jury a pu vouloir distinguer, ce n’est pas une photographie, certes, mais pas non plus n’importe quelle image de n’importe quel fait divers. C’est bien plutôt la démarche de quelqu’un qui, avec l’oeil et l’esprit du photographe, a tiré d’une vidéo déjà connue et qui nous a tous choqués en son temps, une image qui en est à la fois l’écho et l’interprétation.
Cette image nous dit avec force: la violence en Iran n’est pas une abstraction; une jeune vie est brisée, et à travers elle, c’est la liberté qu’on assassine. C’est ce qui en a fait une icône et, à en juger par les explications embarrassées des autorités iraniennes, cette image dérange pour de tout autres raisons que la crainte du voyeurisme et du sensationnel.
Cette mention spéciale du jury, parallèle au couronnement d’une “vraie” photo autour des mêmes évènements, est aussi en forme de point d’interrogation, et c’est là que s’ouvre le champ de l’histoire visuelle…
Derrière cette mort très médiatique, on trouve une deuxième histoire qui est proprement effrayante et pose à mon avis au moins autant de question en ce qui concerne la déontologie journalistique. C’est celle de Neda Soltani, jeune fille iranienne sans histoire mais qui a le malheur d’être quasiment l’homonyme de la jeune martyre de l’opposition. Récupérée sur son compte Facebook, sa photo fait rapidement le tour du web, avant d’être reprise massivement par les médias, dont CNN. Malgré tous ses efforts, Neda Soltani n’arrivera pas à rectifier l’erreur et ce vol d’identité a fini par attirer sur elle l’attention des autorités iranienne, la contraignant à l’exil. L’histoire est révélée par le Süddeutsche Zeitung et relayée par Courrier International http://bit.ly/9ddCoq
Un exemple qui montre que les journalistes restent indispensables en termes de fact-checking… quand ils font bien leur métier.