La dernière photo d’Henri IV et la vérité des images…

Photographie de la tête momifiée d'Henri IV

Sur son profil Facebook, Gallica diffuse une série de portraits d’Henri IV en proposant la chose suivante à ses amis : “Comparez la tête d’Henri IV récemment retrouvée aux portraits du roi disponibles dans Gallica.” Or, à voir la photographie ci-jointe de la tête d’Henri IV récemment retrouvée, le travail de comparaison proposé par le site de la BNF semble difficile. C’est qu’Henri IV a bien changé durant ces quatre derniers siècles…

Il s’agit bien sûr de comparer la reconstitution de la tête du roi effectuée à partir du squelette de la momie retrouvée (voir plus bas) et non, bien sûr de comparer la momie aux portraits. Cependant, l’invitation iconographique de Gallica, dans sa formulation raccourcie et ambiguë, met en évidence  une relation entre le modèle et sa représentation imagée qui ne manque pas de m’interpeller.

J’avais déjà été frappé par le dévoilement du “vrai visage” de Jules César, suite à la découverte à l’automne 2007 de son buste dans la vase du Rhône près d’Arles, ville fondée par l’Empereur en 46 av. JC. La ressemblance probable entre le buste et son modèle reposait alors d’une part sur la datation scientifique de la sculpture de marbre, correspondant au vivant de l’homme ce qui laissait supposer que la représentation avait pu bénéficier de la présence du modèle vivant, d’autant qu’il s’était réellement rendu en Arles, sa ville, et d’autre part sur le réalisme de l’ouvrage finement ciselé qui faisait apparaître des rides et d’autres signes de l’âge, ainsi qu’une expression mélancolique conférant à l’ensemble un air d’instantané photographique. Allant à l’encontre des représentations habituelles de César, fondées sur le buste post mortem de Tusculum, qui montraient un visage plutôt émacié et tranchant, celui-ci faisait de lui un bon vivant aux traits doux et latins… loin du César d’Uderzo. Elle avait donc l’aspect d’un dévoilement, d’une révélation. Et cette représentation jouissait de l’aura que lui conférait une possible présence de Jules César devant le sculpteur. C’est le portrait le plus proche, c’est-à-dire le plus proche d’un contact, d’un contact visuel entre le modèle et la représentation. La sculpture apparaissait alors comme une photographie, ou tout au moins sa crédibilité s’appuyait sur l’idéal photographique (son illusion essentielle), selon lequel l’image conserve une empreinte du modèle présent et ainsi, un peu de la réalité de sa présence. C’était le processus de représentation qui authentifiait la ressemblance.

L’apparition de la “vraie tête” d’Henri IV, avant hier, dans les colonnes des grands quotidiens nationaux, pouvait elle aussi ouvrir à un certain nombre d’interrogations concernant cette question de la ressemblance. Contrairement à l’icône ou à l’idole, la relique ne se soucie pas de fonder l’illusion de la présence dans une (même vague) ressemblance au modèle, au prototype, elle est un pur morceau de présence, dissemblable mais ayant réellement été en contact avec le modèle, voire, ayant été une partie du modèle et ce contact est traditionnellement établi par un récit. La relique est donc à la fois le modèle (ou son empreinte) et sa représentation dissemblable. On peut dire qu’avec l’apparition de la tête d’Henri IV, c’est le modèle lui-même qui est réapparu, à la fois comme relique et comme portrait photographique le plus récent. Or, bien que photographie de la tête de Henri IV, cette image publiée dans la presse ne ressemble pas, à première vue, aux portraits qu’on connaît du roi (heureusement pour le vert galant qui n’aurait pas été si vert si cela avait été le cas!) et on ne reconnaît pas le roi dans ce modèle précieusement conservé.

Son authentification n’est venue que d’une enquête scientifique qui a la particularité d’avoir procédé à partir des représentations comme témoins de la vérité pour authentifier le modèle. Ne pouvant établir sans conteste l’authenticité de cette tête par le biais d’une analyse d’ADN, l’équipe de chercheurs dirigée par le docteur Philippe Charlier, s’est principalement appuyée sur des portraits pour authentifier le modèle qui ne se ressemblait plus. Comme nous le dit l’article du British Medical Journal, “CT scanning enabled the team to image the skull, and from this build up a facial reconstruction to compare to portraits.” C’est ainsi à partir d’une reconstruction faciale faite sur la base d’un scanner des os du crâne que des comparaisons ont été faites avec les portraits connus du roi.

reconstitution faciale

Et cette étude débouche sur des conclusions qui confirment que la momie ressemble bien, malgré les apparences, aux représentations du roi : “A digital facial reconstruction of the skull was fully consistent with all known representations of Henri IV and the plaster mould of his face made just after his death, which is conserved in the Sainte-Genevieve Library, Paris. The reconstructed head had an angular shape, with a high forehead, a large nose, and a prominent square chin. Superimposition of the skull on the plaster mould of his face and the statue at Pau Castle showed complete similarity with regard to all these anatomical features.”

Un des portraits proposés par Gallica

Dans un second temps, une comparaison a été établie entre des marques sur le visage et des éléments connus du portrait. Une boucle d’oreille à l’oreille droite comme c’était l’usage à la cour des Valois et une tache de 11 mm sur la narine droite ainsi que la trace d’une estafilade… L’article précise ainsi : “Two features often seen in portraits of the monarch were present : a dark mushroom-like lesion, 11 mm in length, just above the right nostril and a 4.5 mm central hole in the right ear lobe with a patina that was indicative of long term use of an earring. We know that Henri IV wore an earring in his right earlobe, as did others from the Valois court. A 5 mm healed bone lesion was present on the upper left maxilla, which corresponds to the trauma (stab wound) inflicted by Jean Châtel during a murder attempt on 27 December 1594.”

Comparaison entre les portraits et les marques retrouvées sur la tête momifiée d’Henri IV

D’autres études ont bien sûr été menées pour authentifier la tête, au carbonne 14 par exemple, permettant de dater la momie entre 1550 et 1650, ce qui correspond bien à la date de la mort d’Henri IV, le 14 mai 1610. Par ailleurs des restes de plâtres témoignent des trois moulages successifs effectués sur la tête du mort, en 1610, 1793 et récemment par un des détenteurs de la tête. Il n’a pas été possible d’effectuer une compraison de l’ADN, ce qui laisse le champ de l’interprétation encore ouvert, mais très peu.

Ce qui me frappe donc dans cette démarche, c’est la manière dont l’image vient témoigner pour le modèle revenu après coup. Ce qui est étonnant, c’est cette inversion des rôles de la représentation et du modèle, l’image devenant un modèle dépositaire de la vérité des apparences susceptible d’authentifier le modèle qui a perdu de sa ressemblance à lui-même et est étudié comme une représentation, sur des critères de correspondance des signes. Ce sont ces signes (piercing à l’oreille, tache, blessure) qui viennent comme des poinçons attester l’identité du modèle.

Alors que dans le cas du visage de César, la présence supposée du modèle au moment de sa confection authentifiait l’image comme ressemblance, selon les vertus illusoires du paradigme “photographique” de l’empreinte visuelle (ou de la peinture sur le motif/devant modèle) ici c’est l’image (comme recueil de la présence) qui vient authentifier le modèle et lui restituer une ressemblance perdue et, en fonction de cette dernière, son aura éventuelle. La relique n’est pas seulement un vrai morceau d’Henri IV, mais, malgré les apparences, elle lui ressemble, porte ses signes distinctifs et c’est de là qu’elle tient son aura. On peut maintenant regarder cette relique en se disant qu’on voit Henri IV, le vrai Henri IV. Dans les deux cas pourtant, c’est la croyance dans la capacité de l’image à conserver une empreinte visuelle (présence de César devant le sculpteur et d’Henri de Navarre devant le graveur ou le peintre) et donc à receler une vérité qui confère une authenticité à l’image… ou au modèle… Mais alors que pour César il s’agissait d’établir la vérité de la représentation, dans le cas de cette étude de la tête d’henri IV, la vérité de la représentation est un point de départ pour les expériences, la représentation est a priori exacte et vraie.

Certains extrêmistes de la République naissante avaient coupé cette tête momifiée de son origine en 1793, allant chercher toute les présences efficaces du roi jusque dans les tombeaux, ils avaient jeté le corps embaumé du bon roi dans la fosse commune comme ils avaient aussi décapité les rois de Juda sur la façade de Notre Dame, manifestant ainsi, de manière irrationnelle, leur croyance dans la puissance magique de la face royale qu’il s’agissait de mettre à bas…  Puis, la République renforcée s’était apaisée, considérant les rois comme de braves grands-pères devenus inoffensifs… seuls les royalistes croyaient en cette tête et en sa force…

Il est singulièrement saisissant que la tête d’un roi assassiné reparaisse aujourd’hui, retrouve son aura royale à travers un rayonnement médiatique et sur la foi d’une expertise scientifique, rappelle la République à son inconscient monarchique et à cette “valeur mystique de la liqueur séminale” qui fondait le royaume ; comme le retour du refoulé d’une République dont la tête perd la tête, croit follement à ses propres représentations, et à sa lignée, une République en pleine crise qui cherche, d’une manière étrange, à se fabriquer des reliques nationales sur la base d’une croyance idolâtre en la ressemblance et en l’identité.  Que la science établisse a posteriori les causes de la mort d’Agnès Sorel, pourquoi pas, il s’agit d’établir une réalité historique, mais ici, l’intérêt historique est bien moindre. La science vole ainsi au secours de l’idolâtrie en fondant la croyance sur des preuves objectives qui sont finalement les mêmes que celles qui ont toujours servi à authentifier les véroniques (vera icona) ; l’image authentique est l’image dont un récit nous dit qu’elle porte l’empreinte visuelle du modèle… qu’elle tient quelque chose de la relique…

Un film est à venir en février sur l’histoire de cette tête… Observons bien ce qu’elle deviendra par la suite…

Les illustrations scientifiques sont tirées de l’article du BMJ linké plus haut.

Lire sur cette question le livre de Hans Belting, La vraie image, (Le temps des images) Paris, Gallimard, 2007

MàJ 18/12 23:12 : trouvé sur Le Figaro.fr … dans le genre problèmes d’identité nationale, c’est succulent, l’héritier de HIV en banquier américain…

Image de prévisualisation YouTube

Lire aussi cet article de Libé .

Olivier Beuvelet

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12 Reponses à “ La dernière photo d’Henri IV et la vérité des images… ”

  1. Le pionnier de ces reconstructions faciales, Mikhail Gerasimov, a travaillé dans différents domaines: paléoanthropologie, investigations criminelles, reconstruction des traits de personnalités historiques. Cf.
    http://en.wikipedia.org/wiki/Mikhail_Mikhaylovich_Gerasimov
    http://www.kunstkamera.ru/en/temporary_exhibitions/virtual/gerasimov/
    Dans le premier cas, on ne dispose pas bien entendu d’images des visages reconstitués. Dans le second, l’objectif est de confirmer ou infirmer l’identité des restes d’une personne décédée en comparant la reconstitution effectuée avec des photos du/de la disparu(e). Dans le troisième cas, il semble que le travail de Gerasimov consistait uniquement, à partir d’un crane dont on sait qu’il est effectivement celui d’une personnalité, de reconstituer les traits de son visage que l’on ignorait. L’histoire du bon roi Henri vient ainsi conjuguer deux domaines d’application des techniques en question.

  2. Merci Patrick ! La reconstruction faciale à partir des crânes est un procédé de figuration qui mériterait une réflexion approfondie… à suivre peut-être…

  3. On a retrouvé la ” véritable ” tête du ” bon roi “. Qu’en est-il de celle de Louis XVI eme du nom ?

  4. “j’ai entré en contact…”
    parle même pas bien français…

  5. [...] viens de découvrir pour les curieux, après avoir rédigé ce texte, ce magnifique billet sur la découverte du crâne de notre auguste « roué » comme on disait [...]

  6. Bonjour,
    merci pour cet heureux rapprochement entre la tête d’Henri IV et le buste de César qui participent effectivement d’un même problème.
    Dans ce dernier cas, on gagnerait à mon avis à reprendre entièrement ce dossier, où ce qui frappe, c’est le sérieux et l’importance qu’a pris cette découverte, en dépit de l’incroyable fragilité de l’hypothèse qui a fait sa célébrité.
    Car au final, et si j’ai bien compris, l’identification du buste ne repose sur aucune inscription, ni aucun contexte archéologique précis, mais seulement sur trois critères très subjectifs.
    - Le premier est la ressemblance physique avec la tête de Tusculum (http://en.citizendium.org/wiki/Image:Caesar_TusculumHead.jpg) ; mais dans le même temps, des écarts – considérables – avec ce buste sont soulignés pour mieux vanter le génie du sculpteur d’Arles.
    - Par ailleurs, en considérant la variété des visages associés au “pacificateur” de la Gaule, on remarquera que la ressemblance physique est plutôt lâche: voir les différents bustes ici: http://grangeblanche.hautetfort.com/archive/2008/05/15/le-buste.html
    Dès lors, alors que l’absence de statues contemporaines de César rend toute comparaison très aléatoire (et que les profils des monnaies frappées du vivant du dictateur diffèrent sensiblement du buste du Rhone), c’est le caractère “réaliste” de la tête qui est invoqué. Mais là aussi, c’est méconnaître que le “réalisme” est, dans l’antiquité comme aujourd’hui, une stylisation parmi d’autres et qu’elle ne suppose pas forcément la ressemblance.
    - Dernier critère avancé : la qualité exceptionnelle de la tête pour une ville sensément “marginale” comme Arles ferait qu’elle ne pourrait être qu’une représentation du personnage le plus puissant de ce siècle… Sur ce sujet, on ne peut que conseiller la lecture Arnold Esch, « Chance et hasard de transmission. Le problème de la représentativité et la déformation de la transmission historique » (http://books.google.com/books?id=ZKfSO9T9NGcC&lpg=PA651&ots=34ofoGb7Jn&dq=arnold%20esch%20repr%C3%A9sentativit%C3%A9&hl=fr&pg=PA15#v=onepage&q=arnold%20esch%20repr%C3%A9sentativit%C3%A9&f=false)

    En somme, comme le remarque Mary Beard avec pas mal d’humour, les arguments sont bien faibles pour penser qu’il s’agit de Julius et non pas d’un quelconque patricien mélancolique.
    cf. http://timesonline.typepad.com/dons_life/2008/05/the-face-of-jul.html

    Mais qu’importe au final si ce buste a fort peu de chance d’être une représentation de César, le problème est que cette image ne nous apprend pratiquement rien sur la société de son époque, ni même sur sa pratique de l’image. Il s’agit là d’une découverte totalement anecdotique dont l’intérêt tient surtout au phénomène médiatique qu’elle a suscité. En ce sens, elle témoigne d’une part de la grande difficulté qu’a l’archéologie à se détacher de l’histoire de l’art traditionnelle, voire de l’histoire des grands hommes (voir le témoignage désabusé de Jean-Paul Demoule: http://culture.france2.fr/patrimoine/actu/arles-quid-de-cesar–62042815.html?paragraphe=6), d’autre part de l’importance que prend la question de la ressemblance physique dans ce dispositif.

    Pour résumer ce trop long commentaire, je dirais que l’attribution de ce visage à César et son succès médiatique montrent la permanence de l’histoire de l’art du XIXe siècle et de ses problématique, et le peu de pénétration de la culture visuelle telle qu’elle est pratiquée ici (que de chemin reste à parcourir !). Dans le même temps, cet engouement fournit justement un objet d’étude passionnant pour ceux qui s’intéressent à la culture visuelle de notre société (ce qui justifie pleinement le rapprochement avec la tête d’Henri IV, auquel on pourrait d’ailleurs aussi adjoindre le dossier Rimbaud).

    bonne année!
    PO

  7. Merci pour ce beau commentaire éclairant et très documenté… Ce qui importe ici, en effet, ce n’est pas l’authenticité de la tête (sans grand intérêt) mais les raisons de ce besoin d’authentifier des têtes sur la base de la ressemblance et sur le mode médiatique de la révélation de la vraie tête de… Le retour de la “vraie” tête du Rimbaud aventurier y participe aussi… On peut se demander si ce ne sont pas les têtes qui viennent authentifier la ressemblance… Je trouve que l’idée de photographie, le dogme de l’empreinte “naturelle” et donc vraie est à chaque fois mobilisée… la tête de César serait vraie du fait de sa présence possible devant le sculpteur, celle de Henri IV en vertu des indices correspondant aux portraits connus et celle de Rimbaud en vertu d’une attestation de sa présence dans l’hôtel (le débat a essentiellement porté sur la date précise de la photgraphie…) A la ressemblance on peut donc ajouter la présence supposée attester la ressemblance… sur le modèle de l’opération photographique…
    Ne pourrait-on pas voir dans les échos médiatiques donnés à ce phénomène de l’authentification et du dévoilement des têtes perdues (sous différentes formes) un effort du système médiatique pour sauver l’illusion photographique mise à mal par les usages du numérique qui ont démocratisé l’usage de la retouche ? Ne serait-ce pas le symptôme d’une crise du régime photographique de la représentation médiatique ? Il se restaurerait en faisant du people, en jouant les paparazzi avec des personnages historiques… Enfin, j’ai l’impression qu’il y a là un phénomène qui met en jeu l’idolâtrie (comme croyance dans la présence réelle de l’objet dans sa représentation) et la photographie comme révélation…
    Attendons de voir la suite, les choses vont se préciser…
    Très bonne année !

  8. “Ne pourrait-on pas voir dans les échos médiatiques donnés à ce phénomène de l’authentification et du dévoilement des têtes perdues (sous différentes formes) un effort du système médiatique pour sauver l’illusion photographique mise à mal par les usages du numérique qui ont démocratisé l’usage de la retouche ?”
    Ca me semble quand même profondément réducteur de vouloir réduire ce besoin de dévoilement des têtes perdues à une crise (réelle ou supposée) de l’illusion photographique.
    Je ne suis pas historien, mais de la préhistoire au XIXème, l’idée même de ressemblance n’avait pas de sens, car personne ou presque ne connaissait l’original :) . C’était le symbole qui faisait sens qui légitimait la personne ou ses représentants. Le blason, l’armoirie, le sceau, l’huile sainte, l’habit etc.
    Depuis le XIXème, ce n’est pas seulement la photographie, mais le cinéma, la vidéo et maintenant la diffusion instantanée des images qui font que le dévoilement des têtes est devenu une sorte de socle commun des exigences collectives. En fait, c’est même probablement l’instant de la représentation plus que la photographie (qui finalement n’est pas si éloignée que ça de la peinture ou de la sculpture/gravure) qui justifie cette exigence du public. Nous sommes habitués à découvrir les puissants comme les misérables en temps réel. A appréhender l’histoire en train de se faire au travers d’une représentation figurative. Quoi de surprenant, si aussi bien les historiens que le grand public cherchent à appréhender l’histoire du passé selon les mêmes schémas?

  9. @ Thierry, merci de prendre mon hypothèse comme une hypothèse…
    Vous avez raison de souligner ce désir de voir la tête du passé qui bien sûr n’est pas lié en soi à la photographie mais anime de nombreux récits qu’on appelle historiques… il s’agit aussi du fantasme du voyage dans le temps… j’en parle dans le commentaire en évoquant ce désir de faire du people (rapprocher les grands hommes du public en montrant leur simple “humanité” (mélancolie de César, précarité de Rimbaud, fragilité matérielle du roi…). Mais au-delà de cette pulsion scopique s’appuyant sur les paradigmes actuels de l’information panoptique, je perçois, peut-être imprécisément encore, un désir du système médiatique de sauver un de ses dogmes fondamentaux, sa capacité (illusoire) à montrer le vrai visage du monde en s’appuyant sur la co-présence réelle du sujet représenté et du sujet imageant, indispensable en photographie. Dans la crise de ce dogme, la retouche n’est pas la seule à être en cause, c’est un raccourci, mais il me paraît assez évident que le passage au numérique désacralise un peu la photographie comme procédé presque magique de reproduction et de dévoilement du réel dont seuls des clercs (les “pros”) connaitraient les secrets… L’idée qu’une photo n’est qu’une image se répand au fur et à mesure que les outils et l’art de la retouche se diffusent. Je ne suis pas un spécialiste de l’histoire de la photographie mais à lire régulièrement CV et à observer attentivement les dispositifs et des discours de la diffusion des images dans le champ médiatique, on voit bien que l’idée de l’illustration fait son chemin et que recule celle de la vérité documentaire des images photographiques… Dans ces trois retours, on voit trois fois, dans les journaux, une photographie de “la vraie tête de…” et c’est cette photographie qui fait événement en tant que révélation… on nous montre enfin ce qui a été découvert et était resté caché… On satisfait le désir de voir du public, mais on restaure au passage l’idée magique de la force de dévoilement de la photographie… car à chaque fois, c’est bien une photo qui fait l’événement, et à chaque fois, les principes d’une vérité de la ressemblance sont soigneusement soulignés par les propos qui l’accompagnent.
    On pourrait aussi interroger ce phénomène en relation avec l’histoire du portrait… dans lequel la photographie a joué un rôle essentiel… ce n’est pas un hasard si ce sont des têtes du passé qui sont dévoilées.

  10. “On satisfait le désir de voir du public, mais on restaure au passage l’idée magique de la force de dévoilement de la photographie…”
    Dans le cas d’Henri IV, on serait dans un paradoxe extrême si ton hypothèse est bonne. Ce qui permettrait de “restaurer l’idée magique de la force de dévoilement de la photographie”, c’est la négation même de la photographie, l’image de synthèse qui est le symbole même de l’abstraction en ce sens qu’elle n’est que calcul numérique. La distance entre le dessin et la photographie est bien moindre qu’entre la photographie et l’image de synthèse, car le dessin fonctionne comme la photographie sur la représentation analogique du réel. L’image de synthèse est un procédé autrement plus mystérieux et magique que la photographie même argentique. (Bon je suis sans doute aussi plus photographe que mathématicien…)

  11. Je parlais des photographies parues dans la presse en appui illustratif des articles qui annonçaient ces “découvertes”…

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