Quand Paris-Match envoie Fillon au Front…

Heureux qui comme Fillon va retrouver Pénélope…

Montrer le premier ministre en tenue printanière (photo de mai 2007), se promenant tranquillement dans la douceur du clos de son manoir angevin, aux côtés de sa fidèle épouse anglaise et de son fidèle setter irlandais, voilà qui est donner une belle image de la retraite telle qu’on la rêve en France… Après une dure vie de labeur, revenir, encore jeune, vivre entre ses proches le reste de son âge… Beau pied de nez à la réforme !

Depuis jeudi 14 octobre, l’image fleurit sur les kiosques et sur les murs de la capitale et de tout le pays qui s’apprête à vivre une grande journée de manifestations demain et probablement une seconde mardi encore… Alors que les lycéens se font entendre tous les jours… et que le ton monte de part et d’autre… De quoi attiser la colère et offrir une belle effigie à la créativité contestataire… On imagine les paroles et les moqueries que cette Une déployée dans l’espace urbain va s’attirer… Voilà la cible ! nous dit Paris-Match. Cet homme qui affiche son bonheur de futur jeune retraité …

Car ce n’est pas qu’au niveau du feuilletage du magazine, comme seuil de la lecture distraite des nouvelles légères qu’il distille, que cette Une a une efficacité, c’est au niveau de la rue. La Une est une image qui agit comme une affiche, elle constitue en soi un message, et un message public qui inonde l’espace public de la rue. Comme ces publicités que certains détournent ou abîment, les Unes sont affirmatives et intrusives, elles délivrent parfois un message très différent de celui qui est présent dans les pages du magazine, comme nous l’a montré André Gunthert ici. Elles constituent, indépendamment du magazine lui-même, une entité autonome dont le pouvoir s’exerce sur des regards involontairement saisis, elles saturent l’espace urbain et font naître un discours intérieur chez le badaud… Tiens encore lui ! Ah, il a l’air malin la tête en bas ce crétin ! Oh, la ils y sont allés un peu fort !

Au moment où il se fait discret et attend que l’orage passe, alors que la réforme des retraites est surtout portée par Sarkozy et sa garde rapprochée, François Fillon se retrouve placardé en Une d’un  magazine qui appartient au groupe Lagardère, proche de la présidence comme on le sait, dans une posture people insouciante et pour le moins provoquante. Libération. fr, un blog du monde.fr, et le post.fr s’interrogent à juste titre sur l’oportunité et les vraies raisons de cette Une qui reprend une photographie de mai 2007 que les conseillers de Matignon considéraient comme la seule concession faite par le premier ministre aux exigences bling bling de la vie politique de l’ère Sarkozy… Matignon s’indigne d’ailleurs de cette utilisation anachronique et particulièrement malvenue… Surtout que le sous-titre “sereins en pleine tourmente” au-dessus de cette image ancienne est particulièrement trompeur et ressemble à une vraie provocation…

De là à y voir un coup illustrant parfaitement la manière dont fonctionne l’imaginaire Sarkozyste, il n’ y a qu’un pas… que je franchis allègrement.

(Il ne s’agit pas de dire que cette Une est le fruit d’une demande d’un conseiller de l’Elysée… on ne le saura jamais et ce n’est pas important de le savoir… Il est évident qu’elle sert les intérêts de la présidence et comme elle relève d’une manipulation d’image ancienne et gêne Matignon qui communique négativement à son sujet, il est clair que cette opération, venant d’une entreprise proche de Sarkozy, peut raisonnablement être considérée comme un coup médiatique contre Fillon.)

Cette manipulation avérée de l’image de François Fillon à des fins politiciennes, témoigne d’une sorte de principe d’équivalence de l’image et de la réalité qu’elle représente, qui est selon moi au coeur des croyances qui fondent le sarkozysme. Comme on a pu le constater en diverses occasions, et André Gunthert le rappelait encore au sujet de la visite faite au pape récemment, Sarkozy fait de la politique par l’image, essentiellement, le principal étant non pas d’intervenir sur la réalité des problèmes mais sur la perception que les français en ont… Son conseiller Laurent Solly avait déjà théorisé ce point dans une célèbre formule rapportée par Yasmina Réza et reprise sur sa fiche Wikipédia : “La réalité n’a aucune importance, il n’y a que la perception qui compte”. Précisions au passage que ce profond penseur est à la direction de TF1 où il peut chaque jour contribuer à mettre en pratique son aphorisme préféré.

Dans cette perspective réjouissante, le story telling ou l’art de produire du récit, c’est-à-dire de donner une certaine image de… est un horizon indépassable… et la finalité de toute action politique s’apparente à celle d’une démarche de branding ciblée (persécution des Roms, visite au Vatican)… Dans le même temps, puisqu’elle est la seule réalité sur laquelle peut agir le pouvoir (les chiffres sont ici a considérer eux aussi comme une sorte d’image, une représentation de la réalité), l’image se dote d’une aura particulière. La distinction entre la chose et sa représentation, l’idée qu’il puisse y avoir un hiatus entre les deux, semble faire défaut à Nicolas Sarkozy (qui a lui-même épousé une image), ainsi qu’à son entourage proche, ceux qu’on peut qualifier de sarkozystes. Poursuites judiciaires contre une poupée de chiffon, lutte contre la retouche pour préserver une pureté photographique, maîtrise scientifique de la taille des ouvriers rencontrés par le président dans ses déplacements, sorties diverses et variées pour la photo, représentation de la France en Disneyland constitué d’images américaines… On voit bien que le pouvoir en place tourne un film auquel il s’évertue à faire croire plus qu’il ne gouverne un pays dont la réalité vécue s’écarte de plus en plus des images ou trop violentes ou trop roses qu’on lui sert au vingt heures pour lui faire percevoir ce que l’on veut.

Ainsi donc, ici, Fillon devenant trop indépendant, Fillon devenant trop menaçant au sein de l’UMP, devant la radicalisation de la contestation de la réforme qui doit redorer le blason réformateur du président, Fillon est envoyé au front, sur des affiches, en retraité heureux et surtout encore bien vert ! L’homme réel échappe encore à la vindicte populaire et ne semble pas prompt à soutenir une réforme qui pourrait bien constituer le tombeau politique de Sarkozy, ce n’est pas grave ! Envoyons son image !

Et Paris-Match, dont la Une avait jadis blessé le président, lui  fait ce petit cadeau ; envoyer son désormais rival au front, dans les rues, sous l’oeil énervé des manifestants… Reste à voir ce que ces Unes deviendront pendant les prochaines manifestations… et comment le peuple se saisira de ces effigies que lui offrent les amis du président.

Olivier Beuvelet

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8 Reponses à “ Quand Paris-Match envoie Fillon au Front… ”

  1. Fillon, président ! :)

    Oui, pourquoi pas ? François Fillon pourrait aussi susciter la sympathie, n’étant pas associé à Nicolas Sarkozy…

  2. Excellent billet. Je l’ai repris sur mon blog en vous citant bien entendu. Si problème merci de me contacter.
    Cordialement

  3. Réplique au “ce n’est pas mon mentor”? Possible – et le plus typique de la gestion des médias en Sarkozie est bien que ce flingage téléguidé nous paraisse tout naturel. Mais sans vouloir remettre en cause l’agilité intellectuelle de Match, cet exercice de billard à 3 bandes me paraît tout de même bien compliqué. Et s’il s’agissait simplement d’une erreur de timing? D’une couv dont le caractère provocateur n’était peut-être pas si facile à imaginer en début de semaine? Le Point de la semaine dernière nous a livré le schéma du nouveau storytelling de la reconquête. Il suffit de regarder le site de l’Elysée pour s’apercevoir que Sarkozy se donne désormais beaucoup de mal pour effacer les remugles de l’été, et de lire le Figaro pour constater que le spins doctors parient sur l’essoufflement. Ce qui ne serait pas moins intéressant, car dans un cas comme dans l’autre, ce que cette couv illustre est la puissance du contexte dans l’interprétation de l’image…

  4. @ Reine Roro, merci et pas de problème pour la reprise,
    @ André,

    Il est vrai que c’est le contexte immédiat qui force l’interprétation de cette Une, et que ceux qui l’ont conçue ne le maîtrisaient pas parfaitement quelques jours à l’avance, surtout à un moment où un mouvement ample naît en France… et donc, l’erreur simple de timing est envisageable… mais quand même…
    en voyant cette Une en Grand format dans le métro, on comprend facilement quel peut être l’effet escompté… Impliquer un peu plus Fillon après la grande journée de mardi 12… Il faudrait savoir si la Une initialement prévue pour illustrer le dossier était celle-ci, elle me paraît tout de même très anachronique…
    Et différents éléments me font pencher vers l’hypothèse d’une intention diffuse de mettre Fillon en avant sous le regard des badauds…
    La photo de Une est ancienne (mai 2007-hors contexte) et évoque bien l’iconographie de la retraite…
    Matignon ignorait que Fillon ferait la Une et a réagi vivement par le biais d’une conseillère : ” “Ce ne sont pas des méthodes, c’est un manque de respect du lecteur», s’indigne Myriam Lévy, ex-journaliste devenue conseillère de Fillon.” (et pour illustrer le couple en politique Paris-Match aurait pu en choisir un autre plus haut placé…)
    Le sous-titre est à contre courant de l’attitude politique la plus rationnelle en la circonstance (hasard ou choix délibéré?), sans surestimer les capacités intellectuelles de la rédaction, ils auraient pu s’en rendre compte… l’effet “manifestez, manifestez, je me ballade tranquillement….” est quand même assez clair…
    Paris-Match est la propriété du groupe Lagardère et a déjà, souvent, rendu des service à Sarkozy en matière de communication…

    Je dirais d’une manière générale que cette Une donne forme à deux désirs présidentiels ; mettre Fillon à la retraite et le voir subir un peu plus la vindicte populaire… et en plus on le pipolise…

    Pour ce qui est de la complexité du raisonnement, il faut voir aussi que les conseillers de Sarkozy passent leur vie à faire des plans com’, cette Une répond simplement à la question : comment impliquer Fillon dans la défense médiatique de la réforme ? Il se fait discret me semble-t-il depuis son passage chez Chabot…
    Sarkozy reproche souvent à ses ministres de ne pas se battre assez, Fillon fait sa carrière sur la discrétion et le retrait… Qu’on veuille l’”afficher” comme disent les djeuns, ne me paraît pas si compliqué… Paris-Match répond à une demande qui est dans l’air que respire Sarkozy…

    Maintenant, ce qui me paraît très intéressant aussi dans cette histoire c’est l’effet “affiche” de la Une dans l’espace urbain pendant les périodes d’intensification de la vie politique… Un moment où le contexte devient très présent ou tout devient signe… l’air du temps se charge…

  5. Autre interprétation :
    Etant donné que Fillon est le sarkoboy en chef depuis trois ans et demi( constitution, bouclier fiscal, traité remanié, hadopi, retour à l’Otan, Roms, identité nationale…), retraite incluse, il apparaît sur cette Une dire “mission accomplie” par le fidèle serviteur, comme si le journal voulait à toute force projeter le lecteur devant un futur incontournable, en sautant sur l’épisode des retraites. D’où une colère redoublée avec le sentiment qu’on fout de sa gueule.

  6. Merci de ces réflexions.

    Je suis de passage à Genève et ce que j’y vois tendrait nettement à confirmer votre analyse sur l’interaction entre la couverture et la rue. La couverture de Paris Match, ici, n’a rigoureusement rien à voir avec celle en France. Au point que j’ai cru que le numéro de la semaine n’était pas arrivé. Certes, l’appel vers l’article est présent en une, mais la photo est un portrait de Michael Jackson renvoyant à un autre article de fond de cet hebdomadaire.

    Je viens de chercher (un peu) sur le site du journal, mais je ne trouve pas de reproduction de cette couverture. Désolé !

    La cible de cette couverture est donc précisément localisée sur le territoire national !

  7. @ Simplissimus,
    Merci de ces précisions… précieuses… la comparaison des deux Unes serait sûrement éclairante… d’autre part il faudrait savoir si cette différence de Une qui peut se comprendre aussi pour de pures raisons de marketing (MJ est plus vendeur que FF) est habituelle ou si c’est exceptionnel. Pourquoi ne pas avoir placé Michael Jackson en Une en France, cela aurait été sûrement plus vendeur… A creuser !

  8. Toujours pas de photo de “la couv” (et je n’en ai pas sous la main), mais la photo en Une est celle-ci :
    http://www.elusiveshadow.com/images/news/inedit-michael-jackson.jpg

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