BHL et la citation “de pure apparence”…

Il y a deux types de citations :
La vraie citation, c’est la “référence”, elle relève d’un travail approfondi et qui s’appuie sur un besoin réel de faire appel à la pensée de l’autre à travers le corps même de son texte. C’est le travail “normal” de la réflexion philosophique, qui veut qu’on n’évoque un auteur qu’après avoir bien saisi, chez lui, ce qui est susceptible de nourrir sa propre pensée… Les écrits de Walter Benjamin ou de Georges Didi-Huberman sont exemplaires de ce tissage de la pensée philosophique… La citation devient chez eux le point de départ réel de la réflexion… Il ne s’agit pas de faire vaguement référence à un auteur dont on résume la pensée… Il s’agit de dialoguer directement avec ses propos et non de montrer qu’on connaît son nom ou son concept… Le rapport au texte cité ou plus généralement à la pensée de son auteur ne passe pas par un rapport de “culture”, c’est à dire de “stock de savoir”, mais par un rapport de relation critique et de dialogue. Les vraies références que nous possédions sont celles avec lesquelles nous avons des relations personnelles, celles qui restent quand on tout oublié, bien au-delà de la citation directe, elles imprègnent notre réflexion…
La citation décorative, elle, c’est la “déférence”, elle témoigne du désir de plaire au maître, celui qui juge, en lui montrant qu’on sait, qu’on a des “références” (au sens d’une lettre d’introduction) elle consiste à manifester la culture sur laquelle on est censé s’appuyer pour réfléchir… Elle n’est pas toujours utile mais appuie, donne du poids, témoigne du sérieux… C’est la citation qui répond à l’idéal scolaire de l’élève brillant possédant la culture sur le bout des doigts et s’ingéniant à tisser sa pensée avec des petits morceaux de l’étoffe de celle des autres, disposés comme des médailles sur le torse d’un champion… sans trop oser s’aventurer quand même… On sait ce qu’a dit untel sur untel, on l’a lu rapidement, on le cite avec confiance, son nom propre tiendra les lecteurs en respect… Cette citation a plus à voir avec l’autorité qu’avec l’échange, elle s’appuie sur l’autorité de l’autre, procède de “comme nous l’enseigne untel…” ou “qui a démontré que...” . Incapable, probablement, d’affronter Kant entre deux shows médiatiques, et on le comprend bien, BHL mobilise fort logiquement des noms propres, dont celui de Botul, dont l’autorité incontestable au Paraguay est purement imaginaire. Mais enfin, les cercles Néo-Kantiens du Paraguay, ça fait chercheur.
Certes, bien formés à l’art de la dissertation de culture générale, nous avons tous recours à ces deux types de citations, une erreur est possible, mais il est probable qu’en avançant dans la réflexion, la pensée entre dans un travail de dialogue plus ténu avec le texte des autres, et cherche aussi à s’appuyer sur du solide en vérifiant ses sources… C’est ce qu’on expérimente en écrivant une thèse, par exemple… ou en écrivant un article sérieux…
L’image de la citation a ainsi remplacé l’efficacité de la citation elle-même, c’est-à-dire son ancrage dans une réalité “autre” venant attester le travail de l’auteur et sa capacité à écouter avant de parler… Le spectacle de la réflexion que met en scène BHL a soudain montré sa fragilité, l’imprécateur n’est pas sérieux et la phrase raillée par Aude Lancelin, qui a fait son travail de critique, pourrait parfaitement se retourner vers son auteur dans une sorte de retour à l’envoyeur : “… que leur héros était un faux abstrait, un pur esprit de pure apparence. »
Magnifique acte manqué d’un élève du spectacle trop sûr de lui qui cherche à redevenir philosophe du livre mais n’a pas trop de temps à perdre avec ses références.
Un philosophe “de pure apparence” piégé par l’impure apparence d’un “vrai” philosophe imaginaire…
Olivier Beuvelet

de l’auteur à l’ami ? c’est l’idée, non ?