Fra Angelico et les primitifs italiens (sans audioguide)

Fra Angelico, Prédelle du retable de San Marco
La Guérison du diacre Justinien (Musée San Marco, Florence) 1438-1440
“Tu as vu il y a une fenêtre à gauche et la porte à droite…Oui et regarde, l’embrasure donne sur une autre embrasure, il y a une pièce derrière, c’est profond… Et c’est le montant du cadre du tableau qui sert de montant à la première porte… oui mais le montant de la seconde sert de cadre au tableau… donc le cadre est une porte… Il y a un tabouret sous la fenêtre… C’est pour regarder dehors… oui mais avec sa jambe de bois, le diacre justinien ne va pas y arriver… Ce n’est pas une jambe de bois c’est la jambe d’un homme noir que Saint Côme et Saint Damien greffent sur le diacre de l’église qui porte leur deux noms, à Rome… Il peut toujours s’en aller par la porte… encore faudrait-il qu’il puisse marcher… regarde il y a deux chaussons à gauche, ça veut dire qu’il y croit… En tout cas c’est théâtral. Oui et avec les murs nus et la frugalité de l’ensemble, ça me fait penser à du Bresson. Et les couleurs, c’est doux, c’est calme.”
(dialogue imaginaire mais documenté, constitué à partir de bribes d’échanges réellement entendus devant le petit panneau de Fra Angelico)
Il est dix sept heures trente, je suis planté depuis dix minutes devant “la guérison du diacre Justinien” de Fra Angelico, je regarde et j’écoute discrètement, un surveillant joyeux entre dans la dernière salle de l’exposition “De Sienne à Florence, les primitifs italiens” présentée au Musée Jacquemart-André jusqu’au 21 juin ; “Le musée ferme ses portes dans trente minutes… ça vous laisse le temps de vous séparer des merveilles.” Les visiteurs sourient, le surveillant semble content, il a conscience d’avoir une chance que bien des visiteurs lui envient, celle de côtoyer des “merveilles” qu’il a dû apprendre à fréquenter en toute simplicité et dont il sait, lui, se séparer sans souffrance. En maître des lieux complice des maîtres italiens, il parle en leur nom et ménage nos peines. En effet, le départ est une séparation, l’étroitesse des salles, l’absence de fenêtres, la lumière tamisée nous avaient enveloppés dans un espace baigné de l’aura tendrement colorée de ces “merveilles” de douceur. La main légère du peintre caresse encore la surface délicate où se posent nos regards.
La merveille ? Ce ne sont pas les couleurs seules, ni les formes, ni les motifs religieux, ni la danse visuelle de l’ensemble, c’est peut-être le temps arrêté, le temps scellé dans les heures passées à composer, à dessiner, à peindre, c’est le temps qu’a mis la main pour déposer le pigment sur le panneau apprêté… C’est peut-être ces longues après-midi siennoises, calmes et pleines, cet oubli du moment, cette intensité sans contrainte, c’est cette maîtrise de l’espace et de la profondeur parfois, le détail des ornements, des arabesques rouges sur les cols de Marie, la finesse des doigts d’un Christ de pitié, la comissure des lèvres de Marie Madeleine, c’était cette attention concentrée dans le détail, dans la miette de peinture séchée, c’est cet arrêt du flux dans un geste dense, c’est peut-être la merveille…
Cela paraît évident soudain, ces images nous retiennent, nous charment, le catholicisme ne s’est pas servi des images comme d’un livre pour les illettrés, l’historia est accessoire, c’est le prétexte, le catholicisme c’est l’image dans sa caresse du regard devenu corps invisible, c’est la sensualité du corps de l’image qui s’ouvre et accueille le regard. C’est l’expérience de la dimension haptique du regard. Il est normal que cela ait plu…
“Noli me tangere” ?
Tu parles !
Ces Lippo Memmi à la peau si douce appellent les mains qui hantent mon regard, et c’est un petit câlin que je vis avec eux… Les cadres gothiques qui en font des églises portatives, c’est à dire des demeures et des images en même temps, accueuillent mon amour et me promettent un retour dans mon propre espace, à l’issue de l’étreinte. Toute la force du catholicisme se joue dans l’ouverture de ce corps de bois peint qui se déchire et se constitue en même temps comme un plein, la déchirure est une épaisseur d’air autour du corps, c’est ce mouvement de va et vient entre l’esprit et la chair, la transparence et l’opacité, entre la profondeur et la planéité, entre l’adhésion et la coupure, qui spécifie la relation catholique au divin. Double essence de l’image, à la fois matière et idée. Trouver dans la dialectique du cadre et de l’image, de l’illusion et de sa dénonciation, un équilibre en mouvement qui permet de jouer avec l’idolâtrie sans jamais y sombrer. L’air naissant de la transparence supposée du support qui entoure les corps peints et en fait des idoles, redevient vite, sous l’effet de la présence visuelle du cadre, une surface plane sur laquelle est déposée la peinture. En permanence, la présence devient absence, le volume s’applatit, le regard qui va de la figure au cadre opère cette métamorphose qui mime le processus de la symbolisation ; le corps devient signe… Une idée à creuser en tout cas…
Quand le surveillant est entré dans la salle, tout le monde l’a entendu car personne n’avait l’oreille collée à un audioguide (odieux guide), cette exposition peut être visitée à l’aide d’un petit livret très simple que certaines personnes s’amusaient à lire à voix basse, près de l’oreille tendue de leur compagnon de visite, (il existe un audioguide mais c’est pour visiter la maison) et l’atmosphère feutrée de ces salles de musée bruissait tranquillement des commentaires des visiteurs, tout à fait concentrés sur ce qu’ils contemplaient et tout à fait voués à formuler ce qui les saisissait dans chacun de ces panneaux peints au trecento ou au quattrocento. Alors, sensibilisé depuis ma visite de l’exposition Lippi du Luxembourg au terrible fléau des audioguides et à leur effet néfaste sur l’émancipation des spectateurs, je me suis régalé à écouter les commentaires des visiteurs, et je dois dire que j’ai été enthousiasmé par ce petit jeu de documentariste ou d’apprenti sociologue où j’ai entendu des merveilles d’ekphrasis sauvage.

Guido Da Siena, La nativité, vers 1270 (Louvre)
Devant une Nativité de Guido da Siena, une femme s’émerveillait de la forme du monticule qui entourait la grotte où se tenait Marie et jésus, qui lui reppelait un sein, téton pointé vers le haut. Un sein déchiré où se lovait la vierge et son enfant tout emmailloté. “Tu as vu comme il est bien enveloppé, c’est douillet” , “C’est le sein maternel, la Nativité, c’est le rapport au sein…” a-t-elle ajouté “Mais pourtant, il naît…” a repris une femme qui se tenait derrière elle. “Oui, mais…” et elles restaient là, devant la peinture, à se délecter de leur regard en faisant sortir du silence des bribes d’être qu’aucune érudition en boîte n’aurait pu leur offrir…
“Cherchez à dire, comme si vous étiez le premier homme, ce que vous voyez, ce que vous éprouvez, ce qui est pour vous objet d’amour ou de perte.” (…) “Décrivez tout cela en obéissant à une honnêteté profonde, humble et silencieuse, et, pour vous exprimer, ayez recours aux choses qui vous entourent, aux images de vos rêves et aux objets de vos souvenirs.”
Rainer Maria Rilke, lettre à Franz Xaver Kappus (le jeune poète), Paris, le 17 février 1903.
(Article publié le 30 avril 2009, sur Devant les images)
Olivier Beuvelet
