De quoi le facepalm de Cahuzac est-il l’indice ?

Médiapart, 21 décembre 2012

Pour son article du 21 décembre sur ce qu’il nomme l’affaire Cahuzac, Médiapart choisit d’illustrer son propos accusateur à l’aide d’une figure facilement reconnaissable, le facepalm, laissant inductivement supposer la culpabilité de l’intéressé. Comme nous le montre ce billet de Patrick Peccatte, le facepalm sur le banc de l’assemblée est ainsi une figure courante du discours médiatique. Geste de fatigue, de lassitude, très courant quand on est dans un lieu où il faut se concentrer, il devient un signe dans le contexte de son édition. Se frotter le visage avec la paume de ses mains (facepalm) ne signifie pourtant rien en soi, il relève du mécanisme physiologique, et semble être un moyen de retirer la fatigue inscrite sur son visage à l’aide de sa main, comme on enlèverait un masque. D’autres fois, comme il semble que ce soit le cas ici, il s’agit simplement de s’abriter derrière sa main, pour fermer les yeux afin de se reposer ou pour simplement se procurer un peu d’intimité dans un espace public où tout se voit. Prise de congé très brève. Sur l’image de Reuters utilisée par Médiapart, Cahuzac est peut-être même en train de se masser, pratiquant le shiatsu,  son majeur semblant faire pression sur la zone temporale… Peut-être a-t-il une migraine à calmer…

Ainsi, le facepalm, figure de pathos reconnue et “nommée” sur internet à partir du simple rapprochement, pour des raisons diverses, de la paume de la face d’un individu est devenu un signe par sa simple récurrence visuelle et par son repérage verbal, mais il s’agit déjà d’une interprétation purement visuelle, propre et certainement due à la profusion d’images qu’on peut rapprocher verbalement, par le jeu des tags et références, sur internet…  Un signe né du principe du mème comme le souligne Patrick Peccatte. Or, au niveau de son sujet principal, celui qui fait le geste visible avant qu’il ne devienne signe visuel pour celui qui le nomme, il ne s’agit pas d’un signe à proprement parler dans la mesure où il n’est pas adressé, sans intentionnalité, il se veut plutôt discret ou sert même parfois à se donner l’illusion de disparaître un instant. Le geste de la main sur la visage est un réflexe, une attitude, souvent inconsciente, qui nous montre bien que le signe n’existe au fond que pour celui qui le reconnaît, indépendamment de l’intention de celui qui en offre le support. Le signe naît ainsi de l’apparition aux yeux d’un sujet “lecteur”, d’un interprète, d’une distance entre la forme, devenue repérable et référée à un code, et un objet, abstrait ou concret… ici, ce serait la honte, la culpabilité, l’atteinte morale, la lamentation…

Ainsi, en utilisant le signe reconnu du facepalm, Médiapart dévoile clairement son intention persuasive, jouer sur la signification du facepalm, figure connue des internautes et déjà abondamment utilisée par la presse concernant Eric Woerth en 2010. Cette intention persuasive se lit aussi dans l’usage de cette image associée au mot mensonge, au niveau du résumé de l’article, sur la Une.

Une de Médiapart 21 décembre 2012

De même que l’on peut la repérer dans la vignette Facebook de l’article qui la reprend :

vignette Facebook de larticle de F. Arfi

L’image, ou plutôt le signe du facepalm fonctionne bien comme un signe, voire comme un signal dans la vignette Facebook, c’est-à-dire comme un signe très rigide au spectre sémantique très fin, qui sert à repérer un lieu ou un objet : ici la culpabilité du menteur démasqué.

Cependant, dans l’article même, (voir première illustration) en l’adjoignant à des formules comme “sans compter cette évidence” ou ” la vérité est évidemment ailleurs : Médiapart dit vrai et le ministre le sait” le signe se naturalise, il perd de sa dimension de signe pour entrer en résonnance avec la notion d’évidence… c’est-à-dire une chose qui se voit à l’oeil nu. La surface de l’image est évidée par l’évidence, elle n’est plus un signe mais une vue directe. Ce n’est plus alors la surface formelle du facepalm qui entre en jeu mais la capacité d’ouverture de l’image. Nous voyons un homme se lamenter et quand le journal nous dit pourquoi, sa lamentation devient un signe… En d’autres termes, sans le cadre de l’article, le signifiant perd de sa visibilité pour s’ouvrir sur le référent, comme une fente, c’est-à-dire une ouverture involontaire. Le facepalm disparaît, en tant que signe iconique identifiable, reste alors, ou plutôt, pointe alors, le simple geste indiciel de la main d’un homme saisi dans une image que l’appareil discursif de l’article oriente vers le référent “culpabilité”, en vertu d’un travail de l’évidence photographique de l’image. En tant que signe, figure récurrente, ou encore de pathosformel, le facepalm tire l’image vers la peinture, ramenant la surface de l’image vers la conscience du spectateur-lecteur, en tant que vue, l’image photographique de ce geste de la main dissout la surface de l’image et s’ouvre sur une évidence… l’atteinte de Cahuzac.

Cette oscillation entre la vue et le signe dépend ici de l’influence des éléments du cadrage sur le regard du spectateur. C’est en effet ici l’appareil discursif de Médiapart qui fait passer la simple vue d’un geste de la main à un signe de lassitude et de culpabilité, mais aussi bien sûr, le cadre de la culture visuelle du spectateur selon qu’il est ou non capable de repérer un geste qu’il a déjà rencontré dans la vie ou même une occurrence du fameux facepalm, signe bien identifié et nommé… Dans le cas de la vue, la culpabilité ou plutôt l’atteinte de Cahuzac, est une “évidence”, dans l’autre, celui du signe, elle est le fruit d’un propos de Médiapart qui use ici de ce qu’on pourrait appeler un cliché à des fins persuasives.

Cette oscillation entre la vue et le signe peut aussi se lire, avec un léger décalage interprétatif, à l’aune de l’opposition très féconde qu’André Gunthert a établie entre l’index et l’indice. La vue et le signe se placent du côté d’une “clinique” du sujet regardant, l’index et l’indice se placent eux du côté d’une “clinique” du dispositif…

L’index, en référence à l’usage qu’en fait Rosalind Krauss à la suite de C. S. Peirce, serait, dans cette perspective, une forme d’ouverture directe sur l’objet conçu comme présent dans sa représentation. Le signifiant étant non seulement dans une relation analogique (iconique) avec l’objet référent mais aussi dans une relation indicielle de trace… le geste de Cahuzac serait ainsi l’évidence de ce qu’il serait en apparence, comme un index pointé sur la culpabilité du ministre. Mais en tant qu’indice, selon l’approche qui est celle de Carlo Ginzburg dans son paradigme indiciaire, ce facepalm n’est plus l’index, la trace, de sa culpabilité, mais il devient un indice qu’on ne peut rattacher à un référent absent que par abduction… suppression progressive des hypothèses improbables… A ce niveau, si l’on exclut une relation selon l’index, prenant le facepalm au premier degré sans considérer la photographie comme signe mais simplement comme trace ressemblante de l’objet représenté, alors il faut considérer que c’est la photographie elle-même qui constitue le signe indiciaire. De quoi cette photographie appelée facepalm serait-elle alors l’indice ?

Elle serait l’indice non plus de la culpabilité de Cahuzac, laissée à l’illusion de l’index, mais en tant que signe intentionnellement utilisé par Médiapart, elle serait l’indice d’un désir de prouver la culpabilité de Cahuzac… Or, manifestement, ce désir n’a pas encore été réalisé par le journal qui s’en tient pour le moment à des indices de culpabilité qui peinent à devenir des preuves, indices qui n’entretiennent avec leur référent qu’une relation abductive fragile, reposant plus sur la connotation que sur la dénotation… et ce facepalm qui relève plus de la persuasion que sur la démonstration, ne vient pas renforcer la crédibilité

Espérons pour Médiapart, un des seuls vrais journaux en France, et pour la bonne santé du journalisme d’investigation, que ce lien se renforcera par la suite… Mais pour le moment, comme le dit un de mes chers amis sur facebook, c’est un “mauvais signe”.

4 Reponses à “ De quoi le facepalm de Cahuzac est-il l’indice ? ”

  1. Je suis ravi de voir que mes propositions en séminaire trouvent si vite à s’appliquer! ;) Pleinement d’accord avec ton analyse: Mediapart est un journal qui utilise d’habitude la ressource visuelle sur un mode différent de la concurrence, l’intégrant à son orientation de publication de “preuves” (documents sonores, pdf, photos amateur – la fameuse piscine…). Le voir recourir aux formes les plus classiques de la suggestion journalistique n’est pas un symptôme rassurant dans le contexte de cette enquête…

  2. Quand un outil est bien conçu, il trouve vite une utilité et il est facile de s’en servir… ;-)

    Et puis cette distinction que tu as proposée entre chez moi en résonnance avec la dialectique de la vue et du signe que j’avais élaborée dans ma thèse et qui dépend du rôle que joue le cadre dans la relation (plus qu’une perception) à l’image… finestra/image-fente… Indice/index
    Tu mets au jour deux dispositifs sémiotiques et leur paradigme épistémologique (indicialité et indiciarité) alors que je me place au niveau (esthétique) du sujet devant les images. C’est pourquoi ce qui est hors dispositif, mais dans une possibilité qu’a le sujet regardant d’en user selon son désir inconscient ou conscient (cf le lien “ombilical” à l’objet sous le régime de l’index, du “ça a été” dont parle Barthes) t’apparaît comme inconscient (donc n’apparaît pas dans le schéma) alors que c’est pour moi l’objet même de la recherche que l’image-fente essaie de mettre au jour. Nous ne voyons pas les choses du même endroit ni donc dans la même perspective, mais il semble possible de les combiner… Ton schéma ouvre des perspectives intéressantes de combinaisons d’approches systémiques et subjectives, sociologiques et métapsychologiques…

  3. Intéressant ! Un article en accès libre de Médiapart réagissant au scepticisme de certains de leurs confrères :
    http://bit.ly/12PEG0B

    L’argumentation est bien plus convaincante… mais ce qui est intéressant pour nous c’est
    1) l’emploi du verbe “voir”, relevant encore de l’évidence indicielle pour ce qui est une convergence d’indices… Ce qui semble manquer, c’est le traçage de l’enregistrement qui pourrait relier fermement Cahuzac aux propos qui lui sont prêtés… une sorte d’indicialité phonographique, la ressemblance entre la voix enregistrée et celle de Cahuzac n’étant pas probante… (on voit au passage que l’index a besoin de l’icône, c’est-à-dire de l’analogie)
    2) l’iconographie qui est plus neutre.

  4. [...] fait réfléchir aux contradictions de la narration visuelle. Voir Olivier Beuvelet, “De quoi le facepalm de Cahuzac est-il l’indice?“, Parergon, 22/12/2012. [↩] Voir Olivier Beuvelet, “Dans la piscine de [...]

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