Le baiser de Luc Chatel à J-F. Copé (ou la trahison de la photographie…)

Par Olivier Beuvelet - 2 décembre 2012 - 13:06 [English] [PDF] 

La capture du Christ, Cimabue, vers 1280, Fresque, Assise.

Le Monde.fr titre ce matin sur les propos que Luc Chatel a tenus dans le JDD, se prononçant pour un nouveau scrutin au sein de l’UMP. En tant que Vice-président d’un parti dont le président “proclamé”, Jean-François Copé, refuse par-dessus tout d’accepter un nouveau vote, Chatel porte un coup certainement fatal à la stratégie du déni dans laquelle s’enferre celui qu’il a soutenu… Un tournant ? Difficile à dire, tant est imprévisible cette aventure inédite qui dévoile les rouages les plus intimes (fantasmes d’élection (divine?) d’un côté, refus de céder sur son désir de l’autre) de la vie politique et porte au jour une rupture idéologique entre les deux droites mises en joue par le FN.  Mais contrairement aux choix d’illustrations plutôt sages et neutres qu’on a pu observer depuis le début de l’affaire, Le Monde.fr choisit ce matin de proposer une image allégorique et d’avoir recours à un motif pictural classique de la trahison pour donner une visiblité et une interprétation aux propos de l’ancien ministre de l’Education Nationale. Le baiser de la mort ou encore le baiser de Judas, geste d’amitié apparente qui signifie en réalité qu’on va tuer ou trahir celui à qui il s’adresse. L’Evangile de Marc raconte ainsi le rôle du baiser de Judas : Jésus parle : “Levez-vous, allons; voici, celui qui me livre s’approche. Et aussitôt, comme il parlait encore, arriva Judas l’un des douze, et avec lui une foule armée d’épées et de bâtons, envoyée par les principaux sacrificateurs, par les scribes et par les anciens. Celui qui le livrait leur avait donné ce signe : Celui que je baiserai, c’est lui; saisissez-le, et emmenez-le sûrement. Dès qu’il fut arrivé, il s’approcha de Jésus, disant: Rabbi! Et il le baisa. Alors ces gens mirent la main sur Jésus, et le saisirent.” (Marc, 14, 42-46)

Dans les pratiques de Cosa Nostra, la Mafia sicilienne, le baiser de la mort est un baiser sur la bouche en référence à celui de Judas, Coppola en donne un bel exemple dans Le Parrain 2, lorsque Michael Corleone, interprété par Al PAcino embrasse puissament son frère Fredo, interprété par John Cazale, lui signifiant son adieu et sa mort prochaine.

Le Parrain 2 , Michael Corleone embrassant son frère

Dans les traditions de la Camorra, ce baiser peut avoir plusieurs significations, et il peut être inversement le signe d’une fidélité sans limite, comme le montre cet article qui cherche à comprendre le sens du signe saisi par cette photographie de presse où l’on voit le baiser sur la bouche donné par un parrain arrêté à un de ses soldati :

Daniele D'Agnese, un des chefs présumés de la Camorra (à droite), échange avec un de ses hommes un baiser lourd de signification MaxPPP

Jouant sur cette iconographie mafieuse où la violence d’hommes d’honneurs, bien habillés, se manifeste de manière sournoise et dans un hors-champ qui est celui du secret des intentions et des intérêts égoïstes, Le monde.fr a choisi de reprendre une image qui date du soir de la victoire … ou plutôt du soir de la proclamation de la victoire… de Jean-François Copé par la COCOE, le 19 novembre 2012. La photographie a été prise par Eric Feferberg pour l’AFP.

Une du Monde.fr, dimanche 2 décembre 2012

Le Monde.fr donne à ce baiser initial une signification qui est orientée par la légende où le contexte dans lequel l’image s’actualise est clairement précisé : “Il faut redonner la parole aux militants”. La phrase prêtée à Luc Chatel est ici exactement la revendication du camp opposé au sien. Dans ce contexte de trahison ou de changement de position, ou pour le moins de prise de distance vis-à-vis du jusqu’au boutisme de son président, le choix du baiser par l’iconographe du Monde.fr est clair. Chatel est assimilé à un parrain qui donne un signe à ses soldati ou à Judas lui-même.

Ce qui est intéressant ici, c’est qu’à cette apparente trahison politique, venant d’un “modéré” rallié à la droite décomplexée au gré des errements idéologiques de son parti, s’ajoute une trahison de la photographie, pour paraphraser l’expression de Magritte. Cette image du baiser de Judas, reprise elle-même par le NouvelObs.com à la suite du Monde.fr, était elle-même, quelques jours plus tôt, une image de la douce et virile amitié qui unissait les deux hommes lors de la proclamation des résultats le 19 novembre, dans un diaporama du même NouvelObs.com., daté du 20 novembre, avec la légende suivante : “C’est donc Jean-François Copé qui a été proclamé président de l’UMP, le 19 novembre dans la soirée, au terme de 24 heures de grande tension avec le camp de son adversaire François Fillon. Ci-dessus, le vainqueur félicité par Luc Chatel, au siège de l’UMP, à Paris.”

Le nouvelObs.com, dimanche 2 décembre 2012 : Trahison

Diaporama "la bataille de l'UMP" NouvelObs.com 20 novembre 2012 : Amour

Ce n’est bien sûr pas la première fois qu’on remarque ici qu’une photographie sert deux interpétations médiatiques différentes, mais s’agissant de la représentation d’un geste potentiellement ambigü et paradoxal, conventionnel et/ou motivé par de vrais affects, le baiser d’amitié, le baiser convenu, le baiser de la mort, il apparaît bien que la photographie ne peut s’émanciper du propos, du texte, qui l’accompagne et l’actualise dans une énonciation verbale. Amour ou trahison. (ça pourrait être le titre de la sitcom de l’UMP)

On peut aussi remarquer comment le cadrage s’intègre et soutient cette co-énonciation verbale et visuelle : dans un cas, cadrage serré “affectif”, visagéité du gros plan, il s’agit de l’amour, deux hommes entre eux, la victoire … dans l’autre, cadrage plus large, “collectif”, il s’agit de la trahison. Judas agit en public, aux yeux des autres, le baiser est un geste qui désigne celui qu’il va être sacrifié… or ils en sont là dans leur lutte fratricide à mort. Personne n’ayant pu les réconcilier, il fallait savoir qui pourrait en “tuer” un… Sarkozy n’a pas osé liquider complétement Copé qui défend sa ligne à la lisière (voire plus) du FN, et c’est un autre (sur commande ?) qui a porté l’estocade, Le Monde.fr ne s’y trompe pas, mais c’est l’image qui le formule quand les mots, véhiculant le contexte de l’énonciation, viennent lui donner une forme reconnaissable. Beau travail créatif de la part de l’illustrateur du Monde.fr !

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