Sarkozy au camphone ou le désir du peuple…

Une de Libération 15 février 2012

Comment Nicolas Sarkozy peut-il encore changer d’image ? Comment peut-il encore se donner un nouveau visage, lui qui a été photographié sous toutes les coutures et dans toutes les postures… Comment faire revenir le désir du peuple ? Le challenge est à la fois comique et tragique. Comique, parce qu’il prête facilement à rire, c’est un bel exemple de comique de répétition, le président qui change et rechange, et rechange encore… mais aussi tragique parce qu’il entraîne encore une fois la vie politique et médiatique française dans son jeu de dupe…

Après la phase “superflic au service de tous”, la phase ’”j’ai changé parce que la vie m’a changé”, la phase “regardez-moi je suis puissant”, la phase “re-présidentialisation”, la phase “coups de menton bien à droite”, voici que commence officiellement l’ultime  phase de sa carrière politique, son va tout, la phase “gros rouge qui tâche”, puisque telle est l’expression qu’il a choisie pour qualifier sa reconquête d’un peuple français qu’il estime au plus haut point.

Mais, problème. Il est impossible de changer l’image du personnage lui-même… Chanel ne fait pas de bleu de chauffe et Berlutti ne propose pas encore de souliers de protection… c’est donc le cadrage qui changera et avec lui, le point de vue sur l’homme du peuple, le français parmi les français qu’il s’est mis dans la tête d’incarner pour prendre Hollande à contre-pied et briser l’aura de toute puissance dont il s’est paré jusqu’à maintenant.

Depuis quelques semaines et particulièrement sur sa toute nouvelle page Facebook, Nicolas Sarkozy apparaît comme un homme dans la foule, souvent cadré de travers ou depuis un point de vue quelconque, que des objets interposés, des décadrages, une esthétique du pris sur le vif,  viennent identifier comme celui de l’homme de la foule. Celui qui parcourt ses albums photos disponibles sur sa page Facebook ou encore sur le site de l’Elysée, est assez frappé par la spontanéité des cadrages et l’aspect vernaculaire des prises de vues. Assez loin des images sulpiciennes qu’André Gunthert pointait dans son billet publié sur le Plus du NouvelObs.com samedi dernier, les images de son site et de sa future campagne sont plus simples, plus naturalistes et plus “populaires”. Le Figaro magazine s’adressait à un lectorat que ne dérange pas le Sarkozy thaumaturge catholique qui se prend pour un prophète, mais il semblerait qu’une iconographie “vernaculaire” du candidat soit en cours d’élaboration qui tendrait d’une part à briser les codes de la représentation politique officielle du président par un savant processus de décadrage et d’autre part à établir une nouvelle proximité entre les spectateurs et l’objet de toute leur attention par un jeu sur les objets inetrposés et les obstacles qui attestent la présence du spectateur dans l’espace de la représentation…  Ainsi, à un Sarkozy de chapiteau historié, semble succéder un Sarkozy tel que vous le verriez si vous l’approchiez (si vous aviez cette chance).

Il est “vu du peuple” et bien souvent, représenté comme désiré par le peuple. La figure phare de l’expression de ce désir est la mise en évidence dans le cadre des camphones tendus vers lui par les personnes qui le rencontrent.

Photos au téléphone mobile par Sylvain Lapoix, éditées par Ophelia Noor et remixées avec Instagram. Pour Owni

C’était peut-être d’ailleurs l’objectif caché de l’étrange consigne qui avait été donnée aux journalistes lors de la présentation de ses voeux à la presse. Les appareils photo étaient interdits, pas de Pool officiel, mais les camphones personnels fleurissaient de partout, montrant que les journalistes eux-mêmes ne pouvaient pas se passer de le photographier, qu’ils avaient toujours du désir pour lui, et surtout, qu’ils ne le photographiaient pas seulement par obligation professionnelle mais aussi par plaisir, par fierté d’avoir été en sa présence. Ainsi donc, l’Elysée, en interdisant les appareils photographiques, faisait passer la relation du plan professionnel (appareil pro) à un plan personnel (le camphone) et l’image du président, d’un point de vue codifié par les règles du métier à un point de vue de type vernaculaire et subjectif… Que des journalistes puissent le voir non plus comme ils ont l’habitude de le faire mais comme le peuple pourrait le faire, voici une opération de transformation d’image assez radicale dont on peut voir aujourd’hui les effets mis en abyme à la Une de Libération. Sylvain Lapoix, dans son article pour Owni l’avait peut-être pressenti, il a su en tout cas illustrer son travail d’images pirates de l’Elysée vide ou des camphones sans Sarkozy, dans une vue plutôt ironique (voir ci-contre)…

C’est aussi ce que Libération semble opérer en sa Une au titre ironique en retournant le dispositif “prosécogénique” du camephone contre l’objet même censé être par lui valorisé. L’expression “ligne de départ” y est malicieusement remplacée par l’expression ligne “du” départ, suggérant que c’est son départ de l’Elysée qui est ici en jeu. Les deux camphones qui s’intègrent à cette image semblent signifier la manière dont les caméras se tournent aujourd’hui vers celui qui se lance enfin, et qui va peut-être se planter en direct, sous tous les regards, après avoir fait patienter les journalistes et tout un peuple à qu’il ne devait jamais annoncer que ce qu’ils savaient déjà, sa candidature pour rester à l’Elysée. En choisissant une représentation de deux camphones tournés vers lui plutôt qu’une image où apparaîtraient des appareils professionnels (ceux que l’Elysée a bannis lors des voeux), le grand quotidien de gauche a lui-même déplacé la signification de l’image du terrain professionnel au terrain privé, de l’obligation au désir, des medias au peuple directement “touché”. Ce ne sont pas des photographes professionnels qui désirent ici sa sainte face, mais le peuple lui-même. Sarkozy, un phénomène vernaculaire… L’image est a priori plus forte et elle sert cette fausse désacralisation proprement démagogique qui vise à présenter un président du peuple, dans le peuple, vu par le peuple, en vertu d’un “j’y ai été” qui pourrait bien être au camphone ce que le “ça a été” barthésien était à la photographie elle-même. Si l’on se rappelle que c’est par la mise en scène de la réaction à un produit que la promotion en a toujours affirmé ou augmenté la prosécogénie, les plans sur les cris hystériques des jeunes filles fans des Beatles en étant le point culminant, il apparaît que ces images de camphones tournés vers Sarkozy  en Une de Libération, semblent venir nourrir ce qu’il reste au président d’illusion d’intéresser du monde, de ne pas laisser indifférent et de susciter du désir… Mais le titre discrètement ironique de Libération semble nous dire que c’est son départ, sa chute, qui intéresse tout le monde…  Ainsi, donc, Sarkozy fait don de son apparence à son peuple, il tombe de ses talonnettes et vient de plein pied à sa rencontre… Mais tout le monde n’y croit pas, pas la presse en tout cas… à l’exception du Figaro

Nous verrons bien ce que donnera cette nouvelle iconographie auprès de son destinataire principal, mais il est certain que les médias ont intérêt à garder une distance professionnelle avec Nicolas Sarkozy, à conserver un point de vue extérieur aux codes de sa communication, et à ne pas se laisser prendre au piège de la reconstruction de sa prosécogénie par une image faussement modeste, humble, vernaculaire, porteuse du point de vue de ce petit peuple qui cherche à l’immortaliser au camphone. Or il semble bien que la figure du camphone brandi ou le cadrage de type “documentaire” soient en train de devenir un attribut de l’iconographie sarkozyenne… comme si la communication officielle avait voulu vampiriser le point de vue journalistique en affirmant à la suite du président lui-même dans son discours de voeux aux journalistes, qu’aujourd’hui “chacun est un média”.

(voir à ce sujet la dernière image de la petite série ci-dessous)

Point de vue du camphone, site de l'Elysée, présentation des voeux à la presse, 31 janvier 2012

Par dessus une épaule, point de vue vernaculaire, Présentation des voeux à la presse, Elysée, 31 janvier 2012, site de l'Elysée

Une haie de jeunes filles passionnées (et en plus des journalistes désarmées) Elysée, Présentation des voeux à la presse, 31 janvier 2012

Sortie à l'usine Photowatt, point de vue du côté du peuple incarné par le camphone, 14 février 2012, page Facebook de Nicolas Sarkozy

Faux ouvrier ? Vrai photographe ? Un dos, deux mains en bas à droite, et Sarkozy au fond, tout simple, tout modeste au milieu des figurants, Mennecy, 2 février 2012, page Facebook de Nicolas Sarkozy

A Fesseinheim, une photo et une poignée de main, voir et toucher, 15 février 2012, page Facebook de Nicolas Sarkozy

Nicolas Sarkozy s'empare du matériel d'un photographe professionnel, acte symbolique ;-) Lavaur (le pays où les enfants adorent leur cher guide) le 11 février 2012, page Facebook de Nicolas Sarkozy

11 Reponses à “ Sarkozy au camphone ou le désir du peuple… ”

  1. Brillante analyse !!! Merci.

  2. Excellent billet…

    L’enchaînement des idées reconstruit très bien la séquence d’images éparses diffusées ca et là ces derniers jours(dont cette image TV perçue ou un édile brandissait justement son camphone et qui m’avait aussi étonné et interpellé…) – Mais pour ce qui est de la campagne elle-même on sent en tout cas qu’elle est moins improvisée formellement qu’on pourrait le penser – par exemple ce qui était frappant dans la déclaration de NS c’était aussi qu’il semblait avoir abandonner son si caractéristique “parler peuple” pour un phrasê bcp plus fluide qu’a l’accoutumée.

    A vous suivre, NS ne se dévêtirait-il pas alors lui-même d’un costume de scène devenu inopportun pour mieux se laisser rhabiller par l’homme de la rue ?

    Ou l’on voit aussi / par rebond/ que Le Petit journal n’a rien vu de ce qu’il fallait voir en diffusant les images d’un Sarkozy un peu penaud et peinant a utiliser un appareil photo de pro avec flash et tout et tout…

  3. Merci pour cet article bien vu! En ce qui concerne la problématique des points de vue situées dans la campagne 2012, il faudrait mentionner l’usage d’une application mobile pour proposer un défi photographique aux militants et sympathisants du Front de Gauche. En voici une première analyse que j’ai livré dans ce billet, “Anthropologie du vote, téléphone mobile et créativité visuelle : le cas de la webapp PlaceOPeuple”: http://www.mobactu.fr/?p=448
    Bonne lecture à tous et bonne continuation à vous!

  4. @ Dominique,

    Merci ! Oui tout à fait, je pense que Sarkozy va se dévêtir de ses oripeaux présidentiels, au moins sur les médias “background” que sont les réseaux sociaux et les sites internet, tout en restant “présidentiel” dans les médias plus classiques. Au grand écart gauche-droite qu’il avait fait en 2007, il se pourrait bien qu’il substitue un grand écart président fort – homme du peuple… ce qui le rapprocherait de toutes le figures populistes de l’Histoire.

    Le jeu sur le point de vue est très implicite et favorise les changements de perspective, le camphone met en scène le désir de le conserver, ne serait-ce qu’en image… Et comme il est coupé des réalités de ce pays, il faut une esthétique réaliste pour le réintégrer dans le monde réel…

  5. Et en même temps, on a beaucoup parlé de ces communiquants qui étudiaient les campagnes précédentes.. Le slogan de la “France forte”, qui semble avoir été pioché dans le dépôt légal de la bnf.. ou dans les cartons-souvenirs de l’UDF [histoire d'exprimer d'emblée un recentrement qu'on sait inévitable mais sans l'affirmer trop tôt non plus ?], semble être ainsi une autre version de cette appropriation.

    Il reste à voir comment Hollande va s’en sortir sur ce point.. Mais les communiquants de toutes parts ont peut-être déjà perdu cette campagne tout simplement. Leurs slogans et leurs manières aussi sont épuisés…

  6. Bravo Olivier ! et merci pour cette analyse très fine ! A suivre…

  7. Extrait d’un article du Monde.fr montrant que le camphone est bien la figure visuelle du désir dans la campagne de Sarkozy :
    http://bit.ly/Alfkku

    “Deux jeunes militants comparent, sur leur smartphones, leurs photos du meeting : “Regarde celle-là, de Nicolas, je vais l’agrandir. Il est bien !”

    Voir aussi cet article : http://bit.ly/wZDRNs (via Fatima Aziz)

    Au fond, c’est en tant que people que Sarkozy intéresse le public qu’il rencontre, conséquence inattendue de la pipolisation, sa campagne n’est pas celle d’un président, mais celle d’une célébrité dont la vie a été érotisée pendant une bonne partie de son mandat.

  8. ” il est certain que les médias ont intérêt à garder une distance professionnelle ”

    Si à chaque sortie publique ou pour chaque meeting les images qui circulent sont uniquement celles fournies par le pool de NS, les médias ne pourront même pas faire autrement (sauf Le Figaro bien sûr).

    http://www.atlantico.fr/decryptage/nicolas-sarkozy-invente-nouveau-media-rencontres-directes-avec-francais-sans-journaliste-internet-289872.html

    Ce qui s’appelle effectivement supprimer les “corps” intermédiaires qui, comme ont le sait, font écran à la vérité….

  9. @ Dominique,

    Bien vu ! En effet, la tournure populiste, voire plus, que prend la campagne de Sarkozy qui veut établir une relation directe entre le chef et le peuple sur le plan politique correspond à la création de ce point de vue vernaculaire, apparemment amateur, qui semble exclure ces intermédiaires que sont les journalistes. Votre lien vers cet article d’Atlantico, assez ahurissant de complaisance pro-sarkozyste, montre bien que ce choix du point de vue du camphone n’est pas qu’une question de séduction, c’est aussi un acte politique qui tend à établir cette relation directe…

  10. @ olivier : merci aussi pour les éclaircissements antérieurs… et la mise en veille ainsi suscitée.

    Reste que, même avec le soutien de médias complaisants ou en quête d’audience, le rejet de Sarkozy qui s’exprime (détournements de l’affiche et autres) ne devrait pas laisser penser que l’élection est pliée d’avance…

    Sans verser dans la paranoïa ou croire à la toute puissance des communiquants, on voit bien que NS n’avance pas à l’aveugle et que ses coups sont méthodiques et pensés à l’avance, même s’ils peuvent aussi détourner opportunément des imprévus(le bécot de Carla à TF1 qui fuite…).

    Je n’irai pas jusqu’à dire que Jean-Michel Goudard et Franck Louvrier (publicitaire et conseiller com’ de NS qui ont trouvé « La France forte) sont les équivalents de Guaino dans une quête effrénée de lyrisme politique… mais leur affiche me paraît plus construite qu’elle ne semble au 1er abord. Même si c’est un vrai ratage…

    Bref, la campagne actuelle va visiblement marquer l’évolution de la communication politique vers la propagande bien dure et les électeurs ne sont pas tous sur sur CV… Loin de là. On peut bien sûr rêver d’une prise de conscience de la société française face à la dérive droitière que l’on connaît depuis longtemps maintenant, en Europe comme en Amérique du Nord. Mais on peut tout autant douter de celle-ci. et se souvenir que les électeurs peuvent encore avaoir la berlu… Sans être forcément italiens.

  11. Signalé par André Gunthert, cet article d’@si qui montre l’apparition de ces images vernaculaires sur la toile : http://bit.ly/xNbOvF

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