Naufrage avec spectateurs… essai de psychanalyse d’un point de vue médiatique…

Sudouest.fr

Pourquoi les images lointaines et de cet immense hôtel flottant couché dans l’eau sur son flanc droit, sur un fond rocheux, à six brasses seulement de la côte, sont-elles si récurrentes dans les illustrations de presse concernant le naufrage du Costa Concordia ? A voir la quantité et la diversité des images disponibles sur le site Imageforum, ou sur certaines galeries d’images qui complètent généralement l’iconographie des articles consacrés à la catastrophe maritime, on se rend compte que d’une part l’événement est d’une grande importance visuelle pour les médias et que d’autre part la plupart des choix éditoriaux effectués par les sites de presse observés ont très vite privilégié un certain type d’images, pour ne pas dire une seule image, récurrente, celle du grand hôtel qui prend l’eau impliquant la présence (visible ou non) d’un spectateur fasciné par l’énormité de ce qui a bel et bien sombré… On note aussi une surenchère dans la composition et l’esthétisme des images qui montrent l’épave du paquebot, surenchère esthétique qui fait de l’épave un “beau” spectacle à regarder… voir un aperçu des illustrations du monde.fr ici, du Figaro.fr ici et de Libération.fr ici.

Deux figures ressortent ainsi de l’iconographie de ce naufrage, la principale ; celle de l’épave qu’on a même montrée vue d’un satellite pour en attester la grandeur et en face, celle du capitaine, le coupable. Un capitaine qu’on a peint comme étant un flambeur, un irresponsable et un couard… Entre les deux, les naufragés, très nombreux, n’ont presque pas été représentés dans la presse française, ils commencent seulement à réapparaître dans des articles qui évoquent leur indemnisation, mais ils n’ont pas retenu l’attention des équipes éditoriales qui, dès le début, le 14 janvier au matin, ont plutôt choisi de montrer l’image exceptionnelle et spectaculaire d’une gigantesque épave où reposent probablement encore les corps de quinze disparus (le bilan provisoire est de 17 morts et 15 disparus). Une vidéo filmée par un père de famille est bien venue illustrer la panique vécue par les passagers, mais ce n’est finalement pas cette option vernaculaire qui a été majoritairement retenue par la presse en ligne, qui est restée fixée sur l’épave, vue sous tous les angles, avec à la base de la perspective, du côté du spectateur, le plus souvent, un bout de terre ferme, une maison ou même un spectateur tiers. Et même cette image-ci qui a fait surface mercredi 25 janvier par l’intermédiaire de l’agence AP et qui pouvait avoir un caractère “informatif” puisqu’il s’agit d’une vue de l’événement, n’a pas été reprise dans la presse française (je ne l’ai trouvée que chez Paris-Match) alors qu’elle l’a été assez largement dans la presse anglo-saxone… Elle met le spectateur dans une position de voyeurisme plus délicate et interdit toute délectation devant le spectacle de la grande maison en train de sombrer… Or ce qui est en jeu ici, ce ne sont pas les victimes, mais la vulnérabilité et le gigantisme du navire… pas la détresse des passagers…

Cette fixation française (mais aussi italienne apparemment, cliquer sur les articles pour voir les illustrations) sur la figure du “naufrage avec spectateur” est donc un symptôme, signalé en tant que tel par son caractère répétitif et son caractère emblématique; un symptôme qui nous présente bien autre chose que ce qui est censé être mis en jeu par l’image dans le contexte journalistique de la couverture de l’événement. Loin d’informer, c’est ici une évidence, les prouesses esthétiques des photographes et la fascination partagée pour l’épave vue de la terre ferme, dont témoignent ces images, me semblent viser un autre but, nous manifester autre chose.

L’approche psychanalytique est ici un recours utile à l’interprétation éclairée des images. Non qu’il s’agisse de considérer l’inconscient des sujets réels à l’origine de ces choix d’images, ce serait techniquement impossible et humainement vain, mais parce qu’il est possible, en revanche, de postuler l’existence d’un inconscient (ou d’un impensé) de l’image de presse, comme il existe un inconscient de l’oeuvre d’Art, qui échappe résolument aux errements et aux approximations de la psychobiographie, mais qui se livre volontiers à l’”écoute” attentive de l’analyste des images, si ce dernier prend telle image enkystée dans l’imaginaire médiatique immédiat comme un symptôme, comme un moyen de manifester autre chose que ce qu’elle dit ouvertement. La particularité de ce travail et la grande différence avec la situation analytique, c’est qu’ici, l’analyste participe du sujet énonciateur, il constitue avec l’instance qui formule le récit (l’organe de presse) une sorte de chimère où il est à la fois origine et destinataire de l’image. C’est son imaginaire qui est dans l’illustration, elle le constitue, et dans le même temps elle s’adresse à lui… comme un rêve au fond, qui est un message à l’intention de la conscience, message parfois sans réponse  mais parfois bien reçu par le sujet. Ainsi, l’illustration de presse constitue mon rêve, elle donne une matière à la manière dont je me représente ce qui hante mon monde sans que je puisse le voir… Où puis-je voir la détresse de Sarkozy devant la montée en puissance de François Hollande ?  Où puis-je sentir la menace que représente la perte du AAA par la France ? Qui prendra la figure de cette hantise du déclassement qui travaille de plus en plus les classes moyennes des pays riches ?

C’est l’image de presse, qui accompagne le récit “objectif” du monde que me fait la presse, qui me fournit la matière de ce rêve…

Ainsi, s’il est conditionné par des règles matérielles précises (abonnement à telle agence, conditions immédiates d’édition, concurrence et recherche de l’effet prosécogénique…) le choix de telle ou telle illustration est aussi soumis à des interdits “éthiques”, une instance surmoïque de censure, qui varie en fonction de la ligne éditoriale de l’organe de presse… On imagine mal la pirogue de Sarkozy à la Une du Figaro.fr, à moins que Dassault ne choisisse de soutenir Bayrou… En tout cas, l’image est le terrain où passe ce qui ne peut pas passer dans un énoncé verbal trop explicite, et il n’est alors pas incompréhensible que des choses y passent qui ne soient pas parfaitement formulées a priori par les journalistes qui les choisissent. Contrairement à ce qu’ils tendent à faire croire, ils ne maîtrisent pas tout leur propos et surtout pas la compréhension qu’on peut en avoir… Ils ont eux aussi un inconscient, ils sont les échos sonores de leur temps et à ce titre reçoivent et projettent en permanence l’imaginaire social qu’ils partagent avec les lecteurs de leur organe. Ils sont autant les aèdes de notre temps que des scientifiques menant enquête sur la vérité… Il faudrait qu’ils soient bien prétentieux pour s’exclure par principe des règles universelles de la communication qui veulent que chaque énoncé visuel ou verbal porte en lui une part de non-dit logée clandestinement dans les plis du signifiant.

André Gunthert en fait la démonstration magistrale ici, l’implicite des images de presse, nié farouchement par ceux qui en jouent plus ou moins consciemment1, n’échappe pas à toute interprétation dans la mesure où le contexte d’usage des images leur donne une orientation. Montrer Sarkozy dans une pirogue n’aurait pas eu le même sens dans un autre contexte, et c’est ce contexte informulé qui hante les images, et elles y renvoient le plus souvent de manière allégorique. Mais au-delà du contexte qui pourrait être à l’image de presse ce que les restes diurnes sont aux rêves dans la théorie freudienne, nous pouvons aussi nous intéresser au désir inconscient que libère ou manifeste l’image de presse, dans l’innocence même de son expression implicite, elle occupe une place importante dans l’économie du rapport imaginaire qu’elle établit entre le lecteur et le monde qu’elle lui donne à voir. Elle crée des soubassements fantasmatiques à partir desquels le spectateur-lecteur du journal va aborder la réalité. En France donc, nous nous souviendrons de ce naufrage à partir de la relation de spectateur sur la terre ferme regardant une grande maison prendre l’eau, et non comme passager paniqué cherchant à trouver la sortie ni comme spectateur voyeur regardant les autres essayer de s’en sortir… Le Costa Concordia, contrairement au Titanic revu par James Cameron, ne sera pas le lieu d’une panique totale, mais une belle épave couchée sous la lune. Et nous la contemplerons comme de simples badauds innocents venus après la tempête voir le fruit du naufrage.

Dans son essai Naufrage avec spectateur, le philosophe Hans Blumenberg évoque l’ancienneté et la récurrence de cette métaphore nautique du “naufrage avec spectateur” comme une expression de la position philosophique, position aussi de l’historien devant l’histoire.

“C’est le Romain Lucrèce qui a forgé cette configuration. Le deuxième livre de son poème du monde s’ouvre sur l’image d’un spectateur qui, à partir de la terre ferme, observe la détresse d’autrui aux prises avec la mer secouée par la tempête (…) Certes l’agrément que ce spectacle est censé procurer n’est pas dans les tourments qu’endure autrui, mais dans la jouissance de savoir que sa propre position n’est pas menacée. Il ne s’agit pas du tout des relations entre hommes, souffrants et non-souffrants, mais du rapport du philosophe à la réalité : de l’avantage que représente – grâce à la philosophie d’Epicure – le fait de disposer d’une base ferme et inattaquable pour considérer le monde.”2

Ainsi, cette image récurrente pourrait être le symptôme capable d’exprimer de façon indirecte le désir de terre ferme qui hante les passagers d’une Europe en perdition. Les plus grandes maisons flottantes peuvent sombrer et il est question ici, par ces images impressionnantes, de se sentir à la fois menacés et à l’abri de la menace, sur la terre ferme, tout en ayant conscience de la possibilité du naufrage, de l’agitation des flots et de la confusion entre le liquide et l’habitat. La figure d’un capitaine inconscient et soit disant puéril, sorte de trader gominé qui a voulu flamber (on lui a même prêté une relation avec une étrange jeune femme moldave.) vient renforcer opportunément la lecture morale qu’on peut faire de ce mythe qui trouve sa matrice dans l’histoire du Titanic, autre géant des mers, autre hôtel flottant, autre symbole de la démesure humaine, autre tour de Babel, qui avait lui aussi payé très cher son orgueil et sa puissance économique. Selon la manière dont les choses ont été présentées, Schettino serait à la compagnie Costa ce que Nick Leeson était à la Barings, ou Jérôme Kerviel à la Société Générale, un employé flambeur et inconscient. Or rien n’est encore avéré, mais la lecture spontanée des médias et les choix iconographiques que nous avons pointés ici témoignent d’une production imaginaire orientée par une nécessité interne. Mettre le spectateur en lieux sûrs sur la terre ferme et lui faire apprivoiser l’épave. Il n’est peut-être pas anodin d’ailleurs que ce naufrage ait eu lieu le vendredi 13 au soir, après que l’agence Standard and Poors eut délivré une mauvaise note à une série de pays européens, dont le paquebot France, acroissant ainsi la crise de l’Euro et menaçant du même coup la concorde européenne. ConcordiAA… portait bien son nom… à côté du drapeau européen.

agrandissement d'une photographie du paquebot Costa Concordia (Wikipedia)

Depuis la crise de 2008 qui a vu la Banque Lehman’s Brother couler sous les yeux du gouvernement américain, les naufrages économiques ont été nombreux, l’idée même que le navire de l’Etat puisse se déclarer en faillite, sombrer sous les assauts des tempêtes boursières, submergés par la dette, n’est plus seulement un cauchemar, c’est devenu un horizon pour de nombreux pays… Et la perte du AAA par la France, au matin de ce jour de naufrage en Méditerrannée, aura sûrement donné matière  aux représentations de l’épave du Costa Concordia, à cette fixation étrange sur cette immense maison flottante, qui agit comme une sorte de Memento Mori et d’écran propitiatoire à destination des regards de la zone Euro… Jouissons de la terre ferme !

On apprivoise l’idée de naufrage par cette image qui nous place la plupart du temps à l’abri sur la rive où les maisons tiennent debout, en nous se montrant de belles images d’une mer d’huile où repose tranquillement le navire du marché-roi perdu par son pilote fou… naufragés que nous venons veiller depuis la terre ferme…

C’est Libération.fr qui a vendu la mèche, deux jours après The Guardian, en titrant lucidement : Godard a filmé la fin de l’Europe sur le Costa Concordia.

Cette épave que nous contemplons étrangement et qui distille son poison est peut-être bien celle de l’Europe des marchés et nous désirons tous rester sur le bord, sur la terre ferme, en attendant de pouvoir monter à bord d’un nouveau navire…

Et si possible pas sur une pirogue…

Des livres qui ont inspiré cette approche :

  • Murielle Gagnebin, Pour une esthétique psychanalytique, Paris, Puf, 1994
  • Georges Didi-Huberman, Devant l’image, Paris, Minuit, 2004
  • Hans Blumenberg, Naufrage avec spectateur, Paris, L’Arche, 1994

"Des badauds regardent les opérations de secours..." 22 janvier 2012 sur le site du Courrierpicard.fr (AFP)

  1. le “ça nous a interpellés” sans plus d’explications, opposé à toute tentative d’interprétation des usages de l’image de presse, ouvre la porte  sur cet “air du temps” inconscient qui correspond à la situation, au contexte imaginaire, partagé par les journalistes et les lecteurs de leur organe de presse []
  2. Hans Blumenberg, Naufrage avec spectateur, trad. Laurent Cassagnau, Paris, L’Arche, 1994, p. 34. []

19 Reponses à “ Naufrage avec spectateurs… essai de psychanalyse d’un point de vue médiatique… ”

  1. Un article qui rend bien compte du calme (presque plat) avec lequel on a accueilli la nouvelle… Le Drame est allé crescendo mais sans atteindre en effet un point d’orgue.. A peine la menace écologique est-elle vraiment prise au sérieux…
    C’est vrai, il y a a quelque chose qui ne prend pas comme d’habitude face à une telle situation.

  2. Sur cette analyse de l’image comme symptôme, je vous signale mon dernier livre De quoi les séries américaines sont-elles le symptôme? (CNRS éditions). J’ai proposé, pour qualifier cette approche, le terme de séméiologie.

  3. @ Dominique,

    Tout à fait, le naufrage a été visuellement apprêté pour être offert aux spectateurs… sous une forme symbolique… elle fait de nous des philosophes, des penseurs devant l’épave… Elle nous met sur la terre ferme et nous dit, “Memento Mori”… C’est un peu comme ces crânes dans les vanités… D’une certaine manière dans l’inconscient journalistique, samedi 14 janvier au réveil, il fallait regarder l’épave impressionnante de cette immense maison qui prend l’eau comme on regarde la perte du triple A… il fallait rester stoïque…

    @ François Jost,

    Merci pour cet apport bibliographique et terminologique… à suivre…

  4. J’ai une autre interprétation. :) Les journalistes n’échappent pas plus que leurs lecteurs à la prosécogénie d’une situation. Dans ce naufrage, il y a un effet de sidération parce que ces images sont à l’opposées des modèles culturels que nous avons des naufrages.
    Un naufrage c’est un iceberg dans les brumes et un bateau qui coule dans une mer glacée. C’est une tempête qui le drosse au milieu d’une mer déchaînée sur des récifs. C’est un navire en feu, petit point au milieu de pacifique, avec les requins qui tournent autour. Il y a quelque chose de tragique, d’épique de romantique dans l’image du naufrage.
    Ici nous avons une mer lisse comme un lac, un ciel bleu et un bateau immobile qui, par un effet d’échelle, semble reposer à quelques mètres d’un rivage tout à fait hospitalier. La seule chose qui nous donne, sinon l’idée d’une catastrophe, au moins une impression d’incongruité, ce sont les dimensions mêmes du bateau. Un bateau normalement disparaît dans un naufrage, celui-ci n’a jamais semblé aussi immense, aussi présent par l’effet d’échelle.
    Les témoignages ont beau décrire des moments de panique dignes d’un film d’horreur, il y a beau y avoir eu des morts et des blessés, c’est comme si la quiétude et l’étrangeté de ces images enlevaient à ce désastre toute sa dimension catastrophique.
    L’esthétique “sale” des photos et des films réalisés pendant le naufrage est comme balayée par ces images. La force des images réalisées par les téléphones portables repose essentiellement sur le fait que l’on ne voit rien ou presque. On peut donc tout imaginer et surtout le pire. Là ces images, comme sorties d’un catalogue touristique, qui nous montrent un bateau reposant à quelques mètres d’un village, ne laissent aucune place à l’imagination et s’imposent à nous parce qu’elles sont nettes, bien éclairées, bien exposées, propres. C’est la défaite de la photo réalisée dans l’instant de l’évènement avec des smartphones.
    De ce fait, on est plus dans le registre de la comédie que du drame, sentiment accentué par le comportement qui est prêté au capitaine du bateau. Là où on s’attendait à du Victor-Hugo, l’incongruité des images nous impose les Monty Python.

  5. @ Thierry,

    Contrairement à ce que l’on peut croire, la plupart des naufrages ont lieu près des côtes sur des écueils rocheux… Dans le cas du Titanic, c’est en quelque sorte la côte (la banquise fragmentée) qui est venue vers le navire… Par ailleurs, le naufrage a souvent été l’occasion d’un spectacle pour les habitants de la côte… il est le plus souvent vu ou décrit de la côte comme l’indique Hans Blumenberg dans son livre… C’est une figure anthropologique très ancienne que revisitent les médias aujourd’hui, en cette malheureuse occasion. Le naufrage comme spectacle visuel ne s’envisage que depuis la terre ferme, c’est une occasion de pensée… Des films de fiction peuvent nous plonger au coeur du naufrage, mais c’est alors un naufrage sans spectateur… Ici, les médias ont privilégié cette figure ancienne pour des raisons que j’essaie de comprendre… et je ne crois pas que ton interprétation soit si éloignée de la mienne, tu décris très bien ce processus d’apprivoisement du naufrage et de réassurance sur la terre ferme en disant : “c’est comme si la quiétude et l’étrangeté de ces images enlevaient à ce désastre toute sa dimension catastrophique.” C’est exactement cela, l’image est à la fois incroyable et sans terreur… L’image est comme un baume, elle nous fait apprécier la terre ferme, et c’est sous cet angle que les médias nous l’ont tout de suite présentée… on a survécu au naufrage de la perte du AAA… et du AAA au AH!AH!AH!, du drame au comique, comme tu le dis, il n’y a qu’un pas…

  6. Patrick Peccatte le 30 janvier 2012 à 00:06

    Les naufrages près des côtes étaient fréquents jadis en Bretagne et le pillage des épaves (lagan en breton ou droit de bris) constituait une véritable ressource pour des populations très pauvres. D’où la légende des naufrageurs qui allumaient des feux pour provoquer les naufrages, et la “tradition” qui perdure de s’accaparer les conteneurs perdus en mer et venus s’échouer.

  7. http://www.audierne.info/image/pilleurs%20d%20epaves/pilleurs1.jpg
    http://www.audierne.info/image/pilleurs%20d%20epaves/pilleurs3%20kersual.jpg
    L’élément dramatique, constitutif du naufrage (et présent dans les témoignages oraux) a été comme effacé par les images de ce ciel bleu, cette mer d’huile et la proximité de ce bateau immense, échoué tranquillement à quelques mètres des cotes. S’il n’y avait pas eu l’effet de sidération suscité par la différence d’échelle, nous n’aurions sans doute pas ou peu vu ces photos qui semblent nous dire l’inverse du récit de la catastrophe. Mais on est ici devant une nouvelle information, purement visuelle ou presque, différente du récit du naufrage, dont la prosécogénie est telle qu’elle a comme balayée le naufrage.

  8. Je suis tout à fait en accord sur le fond avec ton approche, qui voit en chaque éditeur visuel un Gustave Doré qui s’ignore… Fournir l’image idéale du récit, comme fournir son titre idéal, sa caractérisation la plus frappante, est l’horizon sous-jacent de toute production médiatique.

    Le problème auquel nous faisons face une fois ce diagnostic posé est celui des outils ou des moyens d’analyse – et il est en effet assez semblable à celui qu’affronte la psychanalyse de la justification de ses interprétations. A mon avis, la limite théorique de ta proposition, qui est de se saisir comme sujet de l’imaginaire, de la même façon que le sujet linguistique est sujet de la langue, tient précisément à l’écart structural entre image et langage. Comme j’ai eu l’occasion de le souligner, l’image n’est pas un signe, au sens moderne de l’unité objective d’un système normalisé, mais un symbole au sens ancien d’un phénomène à interpréter. Elle ne dépend pas d’une sémiotique du décodage, mais d’une sémantique de l’interprétation. Nous sommes devant l’image comme l’haruspice devant un vol d’oiseaux, sommés de produire un exercice de lecture que rien ne garantit. Cette absence d’objectivité des objets visuels me paraît faire obstacle à l’application de la théorie du sentiment de la langue, qui s’applique à un système fortement articulé et normé. Mon approche est de considérer que le seul élément (relativement) objectivable du système visuel est l’exercice de lecture lui-même.

    L’analyse doit alors se concentrer sur la recherche des traces de la proposition de lecture, par l’examen de l’appareil textuel ou linguistique qui accompagne l’image, la prise en compte des effets de réception, ou la comparaison des dispositifs. Se risquer plus loin n’est pas sans dangers. Tes références à Lucrèce ou à la psychanalyse montrent que tu vois ces difficultés comme une aventure, mais il ne faut pas omettre qu’une telle démarche peut aussi mener en erreur des exégètes moins aguerris, sans qu’il soit possible de les contredire par l’appel à un principe de méthode.

    Ton analyse de l’allusion strauss-kahnienne du concombre de Libé (entretemps confirmée par Demorand lui-même), trouvait un appui robuste dans l’écho explicite de la légende. Ici, je trouve que tes associations sont moins solides, ou pas suffisamment développées. L’iconographie du naufrage est liée à une autre imagerie très puissante: celle de la tempête – un phénomène fournissant évidemment la cause logique de l’autre… Peut-être aurait-il fallu un déploiement plus étoffé de cette intericonicité pour mieux faire apparaître l’absence ici de cette circonstance, et dégager la spécificité du cas Costa Concordia, qui est plutôt un échouage qu’un naufrage. Les suggestions de Thierry à propos de l’effet d’échelle me paraissent une lecture plus convaincante (et plus photographique) du motif que tu désignes par la figure du “naufrage avec spectateurs” (sur la base, je le note, d’une référence littéraire et non visuelle). La figure de la baleine échouée, dont le corps massif et incongru se trouve à la fois bloqué et exposé par sa proximité paradoxale avec la terre me paraît un référent visuel plus pertinent que celui des naufrages romantiques de la peinture – et pas forcément en contradiction avec ta lecture politique… ;)

  9. Intéressants échanges. Pour ma part, et tout en étant d’accord avec vos analyses, je vois la fascination d’une architecture. Les balcons et autres coursives du navire qui plongent dans la mer, terribles et somptueuses strates tectoniques, ne sont pas sans me rappeler, par exemple, l’opéra de Sydney ou certains bâtiments qu’on pu signer des architectes comme F.Gehry. Ces carapaces géantes, “accidentées”, ont toujours fasciné le public. D’ailleurs – est-ce inconscient ?– plusieurs images sont volontairement resserrées, recadrées, comme si le bâtiment surgissait non pas de la mer, mais… de terre ! (cf la dernière image de votre billet). Une architecture de l’accident.

  10. [...] spectateur, trad. Laurent Cassagnau, Paris, L’Arche, 1994, p. 34. Billet initialement publié sur Culturevisuelle.org par Olivier Beuvelet. Captures d’écran via Culture visuelle et photos publiées dans les [...]

  11. Bizarre comme la photo satellite ressemble à un fake (des nuages qui semblent passer sous le navire…)

  12. @ André,

    Tout d’abord un grand merci ;-) pour ce commentaire avisé et exigeant, qui me permet de prendre du recul et de mieux comprendre ce qui se joue pour moi dans cette approche. Je vais essayer d’être plus clair.
    Primo, tu as tout à fait raison, cette histoire de “naufrage” est problématique ; ce qui est contemplé est moins le naufrage lui-même (comme chez Blumenberg) que son résultat. Le terme d’échouage ne me convient pas non plus, car comme le montrent l’état de l’épave et la photographie du Washington Post ci-dessus, ainsi que la vidéo embeded du père de famille qui était à bord, il s’agissait bien d’un naufrage L’échouage est volontaire et suppose de sauver le bateau… Il y a peut-être eu tentative d’échouage, mais le navire a bien fait naufrage…
    J’ai un peu biaisé mon analyse en voulant conserver son point de départ qui était l’association du titre de l’essai de Hans Blumenberg “naufrage avec spectateur” à ces images récurrentes du géant des mers couché sous la lune dans une mer d’huile, souvent sous le regard de spectateurs qu’on voyait revenir comme un élément important du dispositif… ça collait si bien… mais je dois reconnaître qu’il y a eu de ma part une petite projection de l’expression de Hans Blumenberg sur ces images, et c’est bien là l’écueil essentiel qui menace toute interprétation, sans m’y être tout à fait naufragé, je pense, j’y ai un peu rapé la coque de mon frêle esquif interprétatif… ;) Je vais essayer de l’amener à bon port… ;-)
    Je reprends donc cette expression en parlant plutôt d’une “épave avec spectateurs”, ce qui me semble plus juste…

    Secundo, il est vrai que l’approche psychanalytique des images de presse est aventureuse, surtout dans le contexte actuel, il s’agit pour moi d’une expérimentation qui s’articule progressivement autour d’une idée centrale, les images de presse rêvent et imaginent le monde plus qu’elles ne le représentent. Sur ce point nous semblons d’accord, il faut alors, en effet, regarder la méthode d’interprétation (et notamment éviter les projections subjectives et les associations idiosyncrasiques…) Et là, je te remercie encore pour ce commentaire car ta formule m’éclaire sur la position que l’”analyste” doit adopter… je crois en effet que le rêve ne dit rien en soi, tout comme l’image, seul ce qu’en dit le sujet a de l’intérêt, à la fois pour lui-même et pour celui qui l’écoute… Ici, c’est ce que tu dis sur l’analyse des systèmes visuels que je fais mien, dans mon approche, “l’exercice de lecture” c’est précisément ce que le sujet dit de son rêve, ou plutôt ce qu’il lui fait dire… Titre, légende, contexte objectivable… les éditeurs sont les premiers lecteurs des images qu’ils choisissent et partagent…
    Au schéma traditionnel émetteur-récepteur on pourrait opposer un schéma récepteur-énonciateur – récepteur-énonciataire… ou quelque chose comme ça… ça change les positions de chacun et abolit l’illusion d’une séparation radicale entre les journalistes et les lecteurs…
    Ceci dit, dans le récit même de ce rêve, dans l’usage médiatique de l’image, l’essentiel échappe parfois au sujet énonciateur, alors que cela saute aux yeux de celui qui l’écoute… Expérience courante du décalage entre nos interprétations d’images de presse et ce qu’en disent les éditeurs… Je crois donc comme toi qu’il faut voir l’usage qui est fait de l’image de presse comme un premier “exercice de lecture” qui constituerait ainsi la matière même de l’approche psychanalytique des images…
    Deux remarques ici :
    - Je considère que l’éditeur et le lecteur virtuel participent du même sujet énonciateur… J’ai fait un mémoire de Maîtrise de sociologie de la culture et de la communication sur feu “L’événement du jeudi” en 1994 (oulàlà!…), (l’hebdo. de JFK possédé par ses lecteurs-actionnaires), et j’avais constaté à quel point l’organe de presse appartenait symboliquement à ses lecteurs et leur devait une sorte de service sacerdotal chaque semaine… Il s’agissait d’une petite secte sympathique, avec son gourou et ses rituels (boutique rue Christine, repas, réunions thématiques, sorties culturelles…) L’image y avait un rôle essentiel, mais à l’époque je m’étais plus intéressé au discours prophétique de JFK… Et il n’ y avait pas encore internet… En tout cas je reste marqué par l’idée de cette communion qui contredit aujourd’hui l’idée “moderne” de Res Publica rationnelle et universelle comme horizon d’un journal… En élargissant, on peut peut-être considérer que l’image de presse a dans l’économie des représentations visuelles du monde la même fonction que le rêve dans l’économie psychique, donner figure à des mouvements profonds inconnus ou méconnus du sujet (lecteur) et les lui présenter sous une forme acceptable… Ici, il y a du travail à faire pour essayer de clarifier cette économie… peut-être après la thèse… ;-)
    - Dans le cas du Costa Concordia, ce qui m’a fait signe, ce qui constitue l’objet de mon analyse, c’est moins une image précise, qui aurait été plus facile à creuser, que la répétition d’un type d’images, que j’ai étayé par des renvois à des séries, et où j’ai vu un symptôme, il s’agit de celles de l’épave calmement posée sur son flanc sous la lune… La baleine est un bon comparant, mais elle n’est pas habitable (à moins de s’appeler Gépéto ou Jonas…) en revanche, c’est plus, et je rejoins NLR, ci-dessus, l’idée d’un habitacle énorme, d’une nef insubmersible, dont l’insubmersibilité est renforcée par les effets d’échelle indéniables, qui est en jeu… Le punctum de cette image-type, c’est le contraste entre le gigantisme du navire (très rassurant, très protecteur, très solide) et sa position de naufragé comme un petit chalutier de rien du tout… La force qui a pu couler ce gros navire, invisible mais bien présente, joue certainement un rôle important… C’est là, à mon avis que réside le contenu latent de cette image type… La grande maison a sombré mais l’image me place sur la terre ferme et elle en fait un objet de ma pensée… l’attachement à cette image (la fixation médiatique) révèle ce désir de terre ferme, ce désir de penser l’épave de l’Europe des marchés (ce bateau était une cathédrale de la compétitivité) que personne n’ose formuler… De la métaphore nautique évoquée par Blumenberg évoquant Lucrèce, je remplace le naufrage par l’épave, mais l’idée de la terre ferme reste et peut-être aurais-je dû insister sur les premiers plans montrant la terre ou les maisons…
    La fragilité de cette analyse par rapport à la précédente sur le concombre vient de l’indéfinition du corpus qu’elle s’est donnée, qui était plus “un point de vue médiatique” sur l’événement qu’une image concrète, cela demanderait sûrement plus de précisions…

    Tertio, Prendre l’image comme un symptôme, ce qui suppose d’envisager à la fois son usage et son sens (plus que sa signification) me semble un bon moyen d’éviter l’écueil de l’asséchement sémiotique… Ceci dit, toute image (la photographique a fortiori) me semble osciller entre la vue (transparence- on ne voit que le référent-fiction) et le signe (opacité-on ne voit que le signifiant et le processus de signification-document scientifique) entre désignation et signification en somme.(cf Lyotard in “Discours, figure”)

    Enfin…
    Ecouter cette émission de Paoli sur France Inter dimanche midi : à 51 : 04 (http://bit.ly/xD6jHP) il parle du navire… comme allégorie de ce que vivent les italiens “et pas seulement eux…”

    Merci encore… ;-)

  13. Il s’agit bien d’un échouage volontaire, décidé par le fameux capitaine pour éviter que le navire ne coule, ce qui aurait probablement augmenté le nombre de victimes…

    Continuons à dérouler le fil. Oui, la comparaison avec le rêve tient: c’est bien le récit qu’on en fait qui compte. Mais si l’on définit l’image comme un pur espace de projections imaginaires, il me paraît néanmoins utile de maintenir la distinction entre la proposition de lecture, projet en partie objectivable à partir de ses traces, constitué par anticipation des projections d’un lectorat postulé (et qui peut rater: voir par exemple les portraits des candidats PS de Libé et la discussion suscitée), et les constructions interprétatives de la critique, qui constituent une couche supplémentaire et dont la rémédiatisation peut former à son tour un nouveau référent qui s’impose à la lecture de l’oeuvre (cas d’Intouchables). Il y a évidemment un aller-retour permanent entre ces strates, mais notre observation doit isoler ce qui ressort du projet et de la production et ce qui ressort de la construction de la réception (aujourd’hui encore complexifiée par la visibilité de l’expression du retour public par le web), distinguer entre projection postulée et projections constatées. C’est ainsi qu’on peut par exemple mieux comprendre un phénomène comme Lana Del Rey (bon, ça sent la suite de la discussion sur un prochain post chez moi… ;) ).

  14. Echouage ? Naufrage ? Laissons la justice faire son travail sereinement ;-)

    Je suis d’accord avec ton schéma, impressionnant par sa cohérence, simplement, il me semble qu’il y a, entre l’étude de “l’anticipation des projections d’un lectorat” objectivée par ses traces sémantiques et celle “des constructions interprétatives de la critique”, recueillies dans la presse officielle et maintenant dans les médias vernaculaires, la place pour une approche “analytique” de l’ensemble, que tu sembles ranger dans la seconde catégorie et dont je me demande si elle peut constituer une troisième catégorie… à côté ou dans l’approche sociologique du système…
    Par exemple, l’accident visuel de Libé, que tu cites est en lui-même un cas intéressant pour cette approche… comme cette fixation du point de vue médiatique sur la relation terre ferme-épave gigantesque… ou encore la valeur phallique du concombre, présenté comme il l’était par Libé… Le choix d’une image se fait souvent de manière intuitive en fonction d’un contexte et la mise au jour des ressorts de cette intuition ne me paraît pas relever de la simple critique…
    Je veux dire par là que l’intention éditoriale et la réception critique peuvent totalement ignorer (volontairement ou non) un certain nombre de choses inconscientes mises en jeu dans l’image, et qu’on voit apparaître si on la considère comme un symptôme…
    C’est ici que commence l’aventure… tout est à construire…
    A bientôt autour de Lana Del Rey… ;-)

  15. Dominique Gauthey le 31 janvier 2012 à 15:30

    Quelques images d’actualités, à propos de Naufrage et de symboles et de trauma…

    http://www.live2times.com/1960-lancement-du-paquebot-france-a-saint-nazaire-e–8734/

    :)

  16. [...] (Naufrage avec spectateurs… essai de psychanalyse d’un point de vue médiatique…) leggibile qui, lo studioso francese Olivier Beuvelet ha proposto una lettura simile : Questa fissazione francese [...]

  17. [...] risqué1, véritable appel du pied aux blagues et au second degré après l’échouage du Costa Concordia ou la proximité de la sortie du film “La mer à [...]

  18. [...] un choix risqué1, véritable appel du pied aux blagues et au second degré après l’échouage du Costa Concordia ou la proximité de la sortie du film La mer à [...]

  19. [...] un choix risqué1, véritable appel du pied aux blagues et au second degré après l’échouage du Costa Concordia ou la proximité de la sortie du film La mer à [...]

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