Du photoreporter au paparazzi : genèse d’une “personnagification”.

Par Aurore Fossard - 10 février 2012 - 23:48 [English] [PDF] 

L’apparition des appareils « à main » puis « petit format » marque des évolutions techniques et esthétiques dans l’Histoire de la photographie ; elle marque aussi l’apparition d’un nouveau type de photographes, le voleur d’images. A partir des années 1930, encouragés par une demande de plus en plus pressante de la presse illustrée, les photographes pratiquent de plus en plus l’image « choc », celle qui va résumer une situation, condenser l’information. Qu’elle soit arrachée au réel, et si possible à l’insu du sujet ou contre son gré, la rend d’autant plus précieuse. Pour décrocher le scoop et la somme d’argent qui va avec (Weegee facturait une image jusqu’à 35$ dans les années 1940[1]), les photographes prennent de plus en plus de risques et bravent l’autorité, à l’instar du photographe Tom Howard, qui réalise, le 12 janvier 1928, la « première image scandaleuse du photojournalisme » en capturant l’exécution capitale de Ruth Snyder grâce à appareil miniature dissimulé sous son pantalon. A cause du mouvement du corps lors de la décharge, l’image est floue, témoignant ainsi de la “spontanéité” et du “naturel” propres à la photo volée. A cette époque, ces voleurs d’images s’appellent encore des « photoreporters ». Avant qu’ils ne soient baptisés après le personnage de Paparazzo (La Dolce Vita, Fédérico Fellini, 1960) d’un patronyme qui désignera par la suite (et sans hiérarchie) un photographe indiscret, voleur, voyou voire un peu rat[2], les « photoreporters » ne sont donc pas seulement ceux qui enregistrent les conflits mondiaux ou la version en noir et blanc du monde de Disney. Ils sont aussi des “décrocheurs” d’images.

En 1933, Lloyd Bacon fait de Danny Kean (James Cagney) le personnage au centre de l’intrigue de son long-métrage, Picture Snatcher. Ce personnage, un gangster sympathique et séduisant en mal de légalité, décide de devenir photoreporter pour le journal Graphic News et ainsi de se racheter une conduite. Le climax du film trouve sa source dans des évènements qui ont dû paraître familiers à celui qui suivait les actualités, quelques années auparavant : Danny parvient à dérober une photographie, grâce à un appareil miniature dissimulé sous son pantalon, lors de l’exécution d’une femme condamnée à mort. Par ce film qui lui est entièrement consacré, Danny Kean serait le premier personnage photographe paparazzi au cinéma, désigné comme « picture snatcher ». Le cinéma, déjà, donne un autre nom au « photoreporter ».

Les choix iconographiques de l'affiche mettent en valeur deux caractéristiques du personnage du film : la menace et la séduction.

Au regard de l’époque à laquelle le personnage du photographe « paparazzien » apparaît sur les écrans, revenir sur l’imaginaire qui entoure le photoreporter permet de mieux saisir celui du paparazzi. Quelles sont les particularités de cet individu ? A quel imaginaire sa profession et son comportement font-ils appel ? Pourquoi est-il intéressant pour la fiction? En quelle mesure ces caractéristiques vont-elles être constituantes de l’iconographie du paparazzi et de ses représentations au cinéma ?

S’arrêter un temps sur Erich Salomon, Weegee et Robert Capa, dont la pratique préfigure, chacune à leur manière, celle des paparazzi, permet de découvrir la capacité de ces individus à s’inventer, comme le feront par la suite certains photographes paparazzi. Je pose l’hypothèse d’individus qui, tels des architectes de leur propre histoire procèderaient à une mise-en-personnage, une personnagification d’eux-mêmes. En d’autres termes de personnes qui s’inventent, se dotant par là d’une capacité à raconter, et à se raconter des histoires ; d’individus qui contiennent une charge fictionnelle dans laquelle le cinéma pourra puiser et élaborer un imaginaire. L’emprunt de pseudonymes ou de surnoms, le récit d’aventure et l’affection pour une fictionnalisation du réel sont les caractéristiques qui font de ces photoreporters des modèles, des matrices de personnages desquels le cinéma viendra s’inspirer.

(suite au prochain billet)


[1] WEEGEE. Weegee by Weegee. Paris : La Table Ronde, 2009. Premier corpus de photographies, non-paginé.

[2] Ces termes sont parmi ceux qui reviennent le plus souvent dans les articles ou dans la littérature qui leur est consacrée.

4 Reponses à “ Du photoreporter au paparazzi : genèse d’une “personnagification”. ”

  1. Jacques Dutronc
    LE DRAGUEUR DES SUPERMARCHÉS

    Il est sympa et attirant
    Mais méfiez-vous: c’est un truand.
    Il se passe toujours quelque chose
    Car il fait ce que personne n’ose.
    Il prospecte, il prospecte, il prospecte au supermarché.
    Il introspecte les yeux fermés.
    Il séduit tous les yeux ouverts
    Oui mais il est,
    Oui mais il est,
    Oui mais il est un peu Prosper.
    Il est sympa et attirant
    Mais, mais, mais, mais, mais, mais, mais, méfiez-vous:
    C’est un truand.

    J’attends avec impatience la suite de cette réflexion sur le personnage du photoreporter qui me fait irrésistiblement penser à cette chanson de Jacques Dutronc.

  2. Bienvenu sur CV! Le paparazzi est-il du coup un type de photoreporter, ou s’en distingue-t-il? Et en quoi exactement? Car les photoreporters, notamment de guerre, s’inventent eux aussi un personnage… comment ne pas penser à Capa ici!

  3. @Thierry : merci pour ce lien vers la prose de Dutronc! C’est vrai que ça fonctionne tout à fait… En fait, il existe un certain nombre de textes et de chansons dédiées aux paparazzi. On pense bien sûr au hit de Lady Gaga (Paparazzi, 2009), mais pas seulement. La chanson du générique du film Paparazzi (Alain Berbérian, 1998), celle de la série Dirt (Matthiew Carnahan, 2007), ou encore cet extrait de “poème” qui ouvre “l’ouvrage autobiographique” du paparazzi Fabrice Sopoglian (2007), par Caroline Noëll :

    Ils l’épiaient toute la journée
    Le suivaient toutes les nuits
    A la recherche du cliché parfait
    Qui les enrichirait et ruinerait sa vie
    Tous ces papiers dévoilant les vies privées
    Toutes ces photos volées et publiées
    Avec ou sans l’accord des personnalités
    La mort, les divorces, les rumeurs, les coucheries
    C’est le monde pourri des paparazzis

    S’il est certain (c’est en tout cas ce que ma recherche en cours tend à démontrer!) que le paparazzi est le sujet d’une riche iconographie, une certaine “littérature” (je ne saurais quelle couleur lui donner) n’est pas en reste.

    @Raphaële : Suite à La Dolce Vita, le terme “Paparazzo” a été transformé et fixé dans sa forme plurielle, faisant passer le nom propre d’origine à un nom commun. Néanmoins, l’observation des parcours de ces photographes tend à envisager davantage le terme “paparazzi” comme un adjectif. C’est aussi ce que propose Pascal Rostain, l’un des “paparazzi” français les plus médiatiques, lors d’un entretien, en référence à son intention de départ d’être photoreporter de guerre et à ses multiples “missions” photographiques. C’est aussi ce que propose Herbert N. Foerstel dans son article “Paparazzi : feeding the public’s appetite for celebrities”.
    Moins qu’un “type de photoreporter”, je pense plutôt que paparazzi est un type de photographe, qui vient puiser dans des pratiques très diverses, et notamment celle du photoreportage. A mon sens,la filiation privilégiée qu’il entretient avec les photoreporters est justement à voir du côté de la fictionnalisation de leur propre vie. Pour preuve la manière dont ce type de photographe a progressivement donné naissance à un type de personnage. Mais peut-être est-ce l’inverse? Le fait que la fiction cinématographique se saisisse de ce type de photographe (comme d’ailleurs du photoreporter) indique qu’il regroupe des particularités intéressantes pour la représentation, fictionnelle et documentaire. Ces représentations ont très certainement participé à créer des catégories de professions de la photographie, à travers la construction de personnages filmiques. Comme me le faisait remarquer l’un de mes professeurs au début de ma recherche, histoire de me conforter dans la direction que prenait mon travail : “est-ce qu’on a déjà vu un personnage de photographe humaniste au cinéma?”…
    Il est intéressant de voir qu’avec l’apparition des nouvelles technologies comme les Smartphones, il est de plus en plus difficile de dire QUI est paparazzi (comme tu me le suggérais très dernièrement). Pour autant, la fiction semble au contraire lui donner de plus en plus d’importance, en en faisant le personnage principal de son récit. Tandis que les “paparazzi-amateurs-ponctuels” se multiplient et brouillent les pistes d’une véritable définition de l’individu paparazzi, la fiction (mais aussi le cinéma documentaire, voir Smash his camera, Léon Gast, 2010, ou encore Teenage Paparazzo, Adrian Grenier, 2010) interroge de plus en plus l’individu paparazzi.
    Pour ce qui est de Capa et de la question du personnage, oui, je crois que nous sommes d’accord. Suite au prochain billet…:o)

  4. [...] de sa vie pour aller témoigner de la condition humaine, à l’image sulfureuse du méchant paparazzi qui va violer l’intimité des people ou se jeter, telle la vérole sur le bas-clergé, sur [...]