Fracture dans le programme

Par Aurore Fossard - 21 janvier 2013 - 23:27 [English] [PDF] 

2012 est derrière, 2013 est devant. Tout porte à croire que la suivante sera meilleure que la précédente, tout du moins sur la fin. Probablement dans une tentative de désacralisation de peur et de colère, je tente de réfléchir sur l’usage et le rôle de certaines images dans le cadre d’une expérience personnelle douloureuse. Il en résulte un mélange de récit de vacances – toute ressemblance avec la fiction est fortuite –, d’histoire personnelle et de questionnements sur la photographie – en général et de celle de vacances en particulier. Volonté de donner un sens à l’insensé, de poser des mots sur des impressions autour des images, de faire de la réflexion un exutoire affectif… telles sont, probablement, les ambitions de ce billet.

De nombreux auteurs ont interrogé les multiples dimensions de la photographie et de l’iconographie de vacances – sociale (Bourdieu, 1965), symbolique (« Photos de vacances », Gunthert, 2012), intime (“Les photos qu\’on ne montre pas” Gunthert, 2012), politique (« Echos de l\’été 1 : l\’information photographique», Maresca, 2012), et dans une certaine mesure, idéologique (“L\’injonction paysagère“, Bertho, 2011). En règle générale, ces images représentent un temps de loisir heureux dans un contexte privilégié et participent à une idéalisation de ce temps de relâche. Le partage de ces images permet à la fois de se représenter dans un environnement préalablement sélectionné avec soin et constitue un acte social – regarder les images prises durant la journée avec les concernés est un acte aussi communautaire que le diaporama montré fièrement aux amis envieux au retour des vacances. Il arrive que certaines vacances tournent mal, ou en tout cas pas comme nous aurions pu l’espérer. Léger ou grave, le mal est généralement relégué au placard des mauvais souvenirs qui finissent bon an mal an par se dissiper. Mais qu’arrive-t-il lorsque les images de vacances viennent témoigner du dérapage? Que faire lorsque les photographies sont les “reliques” douloureuses d’un accident de parcours? Efface-t-on les images susdites du diaporama ? Comme je n’ai pas réussi à répondre à ces questions, je n’ai toujours pas montré de diaporama….

Aventures tasmaniennes

Le 27 novembre dernier, à mi-parcours d’un “roadtrip” en Tasmanie avec deux amis, sur la route de Doloraine, un camion nous croise et perd sa roue avant, laquelle vient percuter de plein fouet notre pare-brise. Le choc est violent, notre véhicule est hors de contrôle, nous percutons un second camion qui arrivait derrière. Airbags, tête-à-queue, chocs. Puis stop. Je peux bouger mes bras et mes jambes, je m’extirpe du van, je tombe, me traine sur quelques mètres de peur que le van n’explose – les “Die Hard” ne sont jamais bien loin – puis m’immobilise. Lorsque les ambulances arrivent, je regarde autour de moi et découvre un camion couché sur le flan ; puis j’entends mon amie qui était au volant crier – “elle est vivante”, me dis-je. Son mari, qui était sur le siège passager – j’étais au milieu –, fait des allers-retours entre elle et moi, semant même quelques plaisanteries au passage au sujet du physique de mon ambulancier – je ne me souviens pas à quoi ce dernier ressemblait mais me souviens de la blague de mon ami. Autant dire que sur le moment, les blessures ne me paralysent pas et, contrairement à tout ce que j’aurais pu imaginer dans telles circonstances, la gravité de l’accident ne me sautent pas aux yeux. Non, ma première pensée après avoir réussi à sortir du van est plutôt : “j’y crois pas, mes vacances sont bousillées, et je ne vais pas pouvoir monter à cheval. En plus, il faut absolument que je poursuive la discussion dans laquelle j’étais par texto, on ne va pas comprendre pourquoi je ne réponds pas.” Je ne saurais faire de généralités à partir de mon cas, mais toujours est-il que le moment présent fut prégnant au point de sembler absurde, rétrospectivement. Le caractère véritablement effrayant de la scène – le camion couché sur le flan et l’avant du van explosé – ne m’apparaîtront franchement que par la suite, à l’hôpital, après une opération salvatrice, lorsque le policier chargé de l’enquête apporte le journal qui relate l’évènement. C’est ici que commence le trouble, l’écart entre les photographies de l’accident et ma réalité.

“Le comble, c’est que tu fasses des études de cinéma!” – réaction d’un collègue lorsque je lui ai raconté mes vacances.

Dans ma mémoire, l’accident n’est lié à aucune douleur – je n’ai pas souvenir d’avoir eu mal – tout au plus une surprise, une grande incompréhension, de la peur et de la colère – le “ils ont bousillé mes vacances!!!” résonne encore dans ma tête. En revanche, dans le journal, non seulement l’accident est explicitement spectaculaire, mais il est le point de départ d’un récit digne d’un scénario hollywoodien pour le moins douteux.

Photographie non signée tirée de l'article du journal l'Examiner, 28/11/12

Pour commencer, la photographie qui accompagne l’article rassemble des qualités à la fois narrative et spectaculaire : au premier plan, sur le tiers gauche de l’image, la cause de l’accident – la roue libre ; au second plan à droite, la victime – notre van, pris sous un angle qui montre bien les conséquence du choc ; à l’arrière-plan à gauche, le camion à l’origine de la scène, couché. Les débris sur le sol tracent un lien visuel et dramatique entre les deux véhicules. Le texte de l’article accompagne l’image de manière à donner des précisions temporelles et logistiques. L’image elle composée de sorte qu’elle raconte les faits. Venant appuyer un fait qui ressemble à une histoire à dormir debout, cette photographie semble faire son cinéma.

Première page de l'Examiner, 28/11/12

Mais ce n’est pas tout. Alors que le premier article décrit les circonstances de l’accident, un second (c’est celui qui fait la “couv’” de l’édition du jour) relate comment, cinq heures après l’accident, un malfaiteur a traversé les lieux par trois fois dans une voiture volée en tentant de renverser les policiers présents sur place – l’adjoint du policier chargé de l’enquête m’expliquera par la suite, sur un ton mêlant excitation et aberration, que sept coups de feu furent tirés sur les lieux. D’accord. Que l’on me pince, je rêve?! Non, visiblement pas puisque les photos prouvent les dires. “Vous êtes vraiment miraculée, c’est incroyable que vous soyez en vie!” ne cessent de répéter les policiers et quelques personnes aussi bien attentionnées que maladroites. Ah bon, si vous le dîtes… Trois jours après l’accident – j’ai d’abord refusé de voir les photos, comme une intuition -, les images de la scène de l’accident viennent subrepticement remplacer celles de ma mémoire effective, un peu comme celles qui remplacent peu à peu les personnes disparues. À ceci près que les images sont plus douloureuses que la réalité. En effet, ces images bouleversantes se heurtent au fait indéniable que physiquement, je vais bien : les médecins ont prévu ma sortie dans deux semaines tout au plus. Plus je regarde les photos qui accompagnent l’article, plus j’entends ceux qui m’entourent s’exclamer sur le caractère miraculeux de la situation, plus je me sens étrangère à la réalité dont témoignent les images et que semble partager le reste du monde.

Écart existentiel

Pour reprendre les mots d’André Gunthert dans Photos de vacances, “mon problème n’est pas photographique, il est existentiel”. Ou plutôt, j’ai un problème photographique existentiel. Bien que mes pieds n’apparaissent pas sur les photographies dont il est ici question – je ne suis pas l’auteure de ces images –, mes souvenirs et ma condition physique actuelle – je porte un corset et des cicatrices parcourent désormais mon corps – me confirment que ces photographies me (con)cernent. Toutefois, l’évidence de la gravité qu’annoncent ces mêmes images ne correspond pas à cette même condition physique – je gambade avec mon corset et suis plutôt en forme. Ainsi, l’image photographique atteste à la fois de la “fracture dans le programme” – celle de la lombaire n°2 en l’occurrence – tout en semant le trouble sur la vraisemblance de l’évènement – je marche, pourrai courir et refaire du sport, contrairement à ce que l’état du van pouvait laisser croire.

Une ultime confrontation photographique vient créer une véritable fracture entre ma réalité et celle de ce 27 novembre 2012. Une semaine environ après l’accident, les photographies du rapport de police me parviennent par mail – je peux heureusement rapidement utiliser mon ordinateur pour être en contact avec ma famille, à cran, à des milliers de kilomètres. Survient alors une autre étape dans le processus d’appropriation du réel. Les quelques images attachées au mail qui défilent sous la forme de vignettes sont d’une toute autre teneur que celle de l’article du journal.

Photo du rapport de police de Launceston, Tasmanie, Australie

Photo du rapport de police de Launceston, Tasmanie, Australie

Sur ces photographies présentées et reçues comme des images documentaires – leur fonction est de décrire, non de narrer – l’endroit du van où j’étais avec mes amis n’existe plus. On n’y voit qu’un imbroglio de ferraille. J’ai beau agrandir l’image pour tenter de déceler l’espace où mes amis et moi avons pu nous glisser pour nous protéger du choc, je ne trouve pas. Alors, ma réaction est aussi instantanée qu’inattendue : ça ne me concerne pas, je n’y étais pas. À l’inverse de l’effroi que provoque ces images sur mon compagnon – “surtout, ne montre pas ces photos à tes parents” -, elles ont pour moi le mérite de me distancier radicalement de l’évènement. Contrairement à l’image publiée dans le journal où je peux tout de même me situer – si je n’apparais pas dans l’image, je vois où je me trouvais, sur le sol, en attendant l’ambulance – ces images perdent pour moi toute valeur documentaire dans la mesure où je ne parviens pas à faire le lien avec la réalité qu’elle sont sensées rapporter (il faut noter que les lieux ne sont pas les mêmes, le van a été déplacé dans un endroit permettant l’investigation de la police). Elles me rappellent plutôt la série “Les voitures accidentées” de Valérie Belin. L’état matériel de la voiture n’est pas égal à mon propre état physique ; la chaine visuelle de cause à effet est en quelques sortes brisée. L’écart entre la gravité dont témoignent ces images et ma réalité est tel que je relègue ces images dans une sorte d’univers fictionnel parallèle. La dimension tragique de ces images empêche, de fait, une appropriation possible.

Le diaporama

Deux semaines après l’accident, comme annoncé par les médecins, je sors de l’hôpital et suis rapatriée sur Melbourne pour une semaine de convalescence chez des amis aussi improvisés que précieux – à part mes deux amis malchanceux de Tasmanie, je ne connais personne en Australie. Alors que mon père me rejoint pour prendre soin de moi le temps de cette dernière semaine avant les 30 heures d’avions qui me ramèneront chez moi, la vie reprend son cours… et notre statut de touriste resurgit de derrière ces aventures. Nous voilà donc tout deux à découvrir Melbourne et à nous adonner à ce que je m’étais appliquée à faire avant l’accident : photographier la ville et les environs. Toutefois, que faire de ce corps qui a changé? L’inclure dans les paysages ou le laisser hors-champ, afin de ne pas laisser de traces? Après une furtive hésitation, je me remets à poser devant l’appareil de mon père, savourant même une sorte de revanche photographique.

Photographie prise à Melbourne deux semaines après l'accident

Mais que faire des images de l’entre-deux, celles de l’hôpital ? Ces images resteront-elles hors de la sélection d’images partagées avec mes proches? Peut-être constitueront-elles les souvenirs intimes, privés, de ce voyage. Les faire apparaitre sur la toile – démarche qui ne me ressemble a priori pas du tout – serait peut-être le premier pas vers un partage plus intime, et donc plus difficile par la douleur qu’il inflige. À y regarder de près, je réalise qu’un certain nombre de photos prises à l’hôpital et dans les jours qui ont suivis ma sortie font clairement partie d’un processus d’affirmation de victoire sur l’accident. J’apparais en photographie donc je suis. Que faire, donc, des reliques douloureuses, de celles qui vont “effrayer les parents” et les amis? La réponse que j’ai trouvé… : en faire un billet sur C.V.

5 Reponses à “ Fracture dans le programme ”

  1. Patroix Isabelle le 22 janvier 2013 à 9:16

    Bonjour Aurore,
    J’aime beaucoup ton billet ! J’aime la sensibilité, la sincérité et le professionalisme qui s’en dégage! Ce que tu racontes je le comprends car à une moindre échelle je l’ai vécu. En janvier 2008 je suis sortie de la route avec ma clio elle a fait trois tonneaux avant de s’imobiliser bonne pour la casse. Je me suis fait exactement les mêmes réflexions que toi. Lorsque j’ai perdu le controle je me suis seulement dit “et m**je vais être en retard pour le repas de famille, ça va gacher mon dimanche!” Pendant je me demandais “alors c’est ça avoir un accident? Et si je meure et ce que je le saurais?” Mais sans aucune appréhension juste de l’introspection. La voiture s’imobilise, je vois de la fumée, je sors prestement de la voiture. Bon je suis vivante, je n’ai rien, et M*** la voiture est irrécupérable. Un homme s’approche, me demande si je vais bien, je rale apres la perte de temps et la perte de ma voiture (cadeau de mon grand-père) Il me secoue en me disant qu’il est ancien pompier, qu’il me suivait en voiture et que quand il vu la voiture faire les trois tonneaux il ne pensait pas me trouver vivant. Lorsque les secours arrivent, même scénario, je dis au pompier que je vais bien et qu’ils peuvent repartir. Ils refusent de me croire et me demande trois fois où se trouve le conducteur de la clio car celui-ci est forcément mal en point vue l’état de ce qui n’est plus qu’une carcasse. Ils finiront par m’emmener par sécurité et parce qu’il est impossible que je n’ai rien. Et pourtant, même mes lunettes ne sont pas abimées. Mon manteau seulement porte une légère trace roussi qui sent encore un peu le brulé. Je ne le porte plus mais il reste dans mon armoire seul vestige réel de ce qui a pu se passer. Comme toi j’ai le sentiment que cela ne me concerne pas. Et lorsque j’ai vu à mon tour, quelques temps plus tard la photo laissée par la police je ne l’ai pas reconnue et je leur en ai voulu de “vouloir” me faire peur avec une photo d’accident si horrible, surtout que la photographie était en noir et blanc et opérait donc une distance énorme avec la clio vert sapin que j’ai toujours trouvée joyeuse!

    Je ne m’étends pas plus loin et présente mes excuses pour ce commentaires sûrement plein de fautes, je l’écris depuis mon lit et mon iphone et le format ne me permet pas de relire correctement.

    Merci pour ce billet.
    A bientôt,
    Isabelle

  2. Merci Aurore pour ce billet aussi poignant que passionnant. Je trouve que la manière dont tu analyses les différentes mises en récit du même fait sont passionnante: le récit personnel de l’expérience, qui entre en collision avec le récit médiatique puis le récit judiciaire. Une confrontation qui transforme l’image elle-même, opératrice de mise en visibilité sans pour autant qu’il y ait reconnaissance, dans la mesure où ce véhicule devenue ferraille te semble alors étranger.
    Bravo pour cet écrit qui témoigne d’une sacré mise à distance par rapport à ton vécu. J’avoue être contente de t’avoir revue avant de découvrir les images de l’accident, terrifiantes en effet. Et j’adore cette “revanche photographique”, manière inattendue de reprendre prise sur la représentation de ton récit intime!

  3. @Isabelle : merci pour ce commentaire et ce partage d’expérience. Pour rester sur la question de la photographie, la transformation par l’image de ta voiture vert sapin en tas de ferraille noir et blanc fait clairement écho à la mise à distance que les photos du rapport de police ont opéré dans mon cas. Le fait qu’elles te soient présentées en noir et blanc à du d’autant plus accentuer l’effet “ceci est une photographie de la série de Valérie Belin”.:) Ce qui me semble surtout intéressant, c’est le glissement de la fonction documentaire de la photographie à l’interprétation fictionnelle. Car même si la fiction n’est jamais bien loin, même dans la photographie documentaire, il s’agit ici, il me semble, d’un rejet du documentaire.
    @Raphaële : merci beaucoup pour ce retour! Lorsque tu dis que l’image “est opératrice de visibilité sans pour autant qu’il y ait reconnaissance”, je crois que tu mets le doigt sur quelque chose de très intéressant : si je ne ME reconnais pas dans l’image (pas d’identification ni d’appropriation possible à cause de l’écart matériel/physique entre la voiture et moi), je reconnais en revanche, disons-le, la représentation de la mort. En effet, la représentation de la voiture à ce point accidentée fait partie, dans mon esprit (particulièrement sensible aux représentations photographiques et cinématographiques, par déformation professionnelle:), d’une iconographie de la mort. Or, je ne suis pas morte (c’est confirmé). C’est sans doute ici que se situe le trouble, l’écart : il y a rupture entre le signifiant et le signifié.
    N.B. : C’est typiquement ce genre de situation que les scénaristes évitent au cinema, non? les mises en scène invraisemblables? :)

  4. Ce billet est très touchant ma belle.
    La photo qui permet de se distancier, c’est assez vrai dans beaucoup de situations je dirais,
    mais comme tu en parles au début de l’article, les photos permettent surtout de se distancier des “kouak” éventuels, des petits mauvais souvenirs des vacances pour les rendre (les vacances) inoubliables mais dans un souvenir tordu, faussement parfait (sauf si, bon, il arrive que ce soit parfait !). Là, ces photos “de vacances”, j’ai du mal à leur trouver une place dans le diaporama, et pourtant..
    Je t’embrasse fort et te redis tout le bonheur de te voir aujourd’hui “gambader avec ton corset” !!

  5. Hello Aurore,

    pour ma part, je n’ai pas eu d’expérience, bien heureusement, de ce côté-là…je suis juste contente de te savoir saine et sauve, que tu puisses finir la thèse et réaliser tous les projets dont tu rêves avec et à côté de ceux que tu aimes. Merci pour ton billet, c’était très prenant. Pour ma part j’ai été touchée par l’expérience de vie, cette minute ou seconde qui peut tout basculer, et qui déclenche en nous une autre manière de voir la vie, peut-être même de transformer nos priorités, jusqu’à présent, en choses futiles. Voilà, je suis ravie que tu sois bien et merci encore pour ton billet.
    Je te souhaite bon courage pour la suite, et peut-être à très bientôt sur Lyon,

    Bien à toi,

    Raluca