Watchmen, une uchronie visuelle

Mercredi 17 février 2010
Par Constance Ortuzar

Le genre de l’uchronie au cinéma est généralement lié à la science-fiction (bien qu’il y ait des contre exemples nombreux, comme le récent Inglorious Basterds). Et c’est bien souvent l’élément de science-fiction (portail spatio-temporel, machine à remonter le temps, etc) qui introduit le point de divergence, l’instant T où l’Histoire telle que nous la connaissons bascule et devient une Histoire alternative.

Dans Watchmen de Zack Snyder (2009), l’adaptation du roman graphique de Dave Gibbons et Alan Moore, ce point de divergence pourrait ainsi être l’apparition du Dr. Manhattan, scientifique devenu surhomme dans un accident nucléaire. Utilisé à des fins politiques, il permet aux Etats-Unis de remporter la Guerre du Vietnam et à Nixon d’être réélu sans discontinuer jusqu’en 1985, temps de notre récit. Mais il n’en est rien. L’Histoire diverge en réalité dans les années 40, lorsque des citoyens lambdas, déguisés en super-héros, forment les Minutemen pour combattre le crime…

Cette Histoire alternative, similaire à l’Histoire “réelle”, nous est racontée dans le générique d’ouverture du film. En une quinzaine de plans stylisés, nous reconnaissons l’Histoire contemporaine américaine, transformée légèrement par l’inclusion des fameux Minutemen, qui deviendront un jour les Watchmen. Mais soudain, surprise!

Capture d'écran du générique 00:01:34''

Capture d'écran du générique 00:01:34''

Au milieu d’un ensemble de plans qui évoquent clairement l’Histoire, apparaît cette image.

Son référent évident, La Cène de Léonard, n’est pourtant ni américain, ni contemporain, ni même à proprement parler historique.Cependant, en regardant le générique ce plan s’intègre tout à fait dans le récit qui se met en place. Et ce récit est celui, non plus d’une Histoire alternative, mais d’une Histoire visuelle alternative. L’uchronie dans Watchmen devient uchronie visuelle.

On regarde alors une seconde fois le générique. Et en effet, ici, la construction du récit uchronique se fait bien plutôt par des références à l’Histoire visuelle, qu’à l’Histoire évènementielle. En voici quelques exemples:

Capture d'écran du générique, 00:01:34''

Capture d'écran du générique, 00:01:34''

VJ Day Kiss in Times Square, Alfred Eisenstaedt, New York, 1945

VJ Day Kiss in Times Square, Alfred Eisenstaedt, New York, 1945

Ici,  le personnage de Silhouette qui prend la place du marin de la photo d’Eisenstaedt publiée dans le magazine Life en 1945, transformant le couple héterosexuel de la photo d’origine en couple homosexuel. Et l’évocation de la victoire contre le Japon n’existe qu’à travers cette référence bien connue des américains.

Ailleurs un plan fait référence à une photo de Marc Riboud que tout le monde reconnaîtra…

Capture d'écran du générique, 00:03:57''

Capture d'écran du générique, 00:03:57''

La jeune fille à la fleur, Marc Riboud, Washington, 1967

La jeune fille à la fleur, Marc Riboud, Washington, 1967

Capture d'écran du générique, 00:04:12''

Capture d'écran du générique, 00:04:12''

Puis dans ce plan où l’on reconnaît Warhol, le personnage de Nite Owl a pris la place de Marilyn dans un tableau avec lequel tout le monde peut aujourd’hui s’amuser, détournement devenu un must du profil Facebook. La référence n’est pas ici faite à la Factory ou à la naissance du Pop Art, mais bien à cette image que nous partageons tous, que nous nous sommes appropriée.

Et ces références historiques ne sont pas uniquement constituées par des photographies ou des tableaux célèbres ou reconnaissables, mais aussi, et c’est là que cela me semble très intéressant, par des images animées faisant parties de cette culture visuelle partagée. Ainsi un des plans est une fidèle copie d’un extrait du Film Zapruder, enregistrement vidéo de l’assassinat de Kennedy.

Capture d'écran du générique, 00:02:42''

Capture d'écran du générique, 00:02:42''

Capture d'écran du Film Zapruder

Capture d'écran du Film Zapruder

Il y a dans Watchmen une uchronie visuelle, la construction d’un récit alternatif de l’Histoire autour d’un ensemble de références au visuel, qu’il soit photographique, pictural ou animé, compris comme un tout et mobilisé à une même fin.

Pour vous faire une idée, je vous conseille de voir ce générique, Watchmen Opening credits.

PS: J’ajouterai un post-scriptum pour conseiller à quinquonque le verra de compter le nombre de plans dans lesquels apparaissent des photographes. J’en compte 13.

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12 commentaires

  1. Merci pour cette analyse, ce générique est en effet important car il doit racconter ce qui diffère dans cet univers. Il y a aussi un plan au-dessus du défilé moscovite assez impressionnant (le seul qui va du côté non-américain) avec un Castro assez ressemblant.
    Le tout sur une ballade douce amère de Bob Dylan, qui racconte le gouffre des générations.

    #3
  2. Pas encore le bouton Like sous la main, dommage: like it anyway!

    #4
  3. Le générique est vraiment génial! Je me trompe ou il est particulièrement long par rapport au générique standard?

    Autre remarque: il y a des photographes, mais il n’y a pas de photographies.. En somme, les photos qui constituent pour nous l’ “histoire visuelle” sont magiquement transformées en images animées. Ce basculement initial, qui coïncide avec le début du film, incarne peut-être cet instant T dont tu parles: l’instant où les photographies qui représentent notre histoire se remettent à vivre…

    Ce qui est intéressant aussi, c’est qu’il y a des photographes qui prennent des photos, et qui donc renvoient à un futur où ces événement seront transformés encore une fois en documents. Finalement, il s’agit des acteurs d’une “boucle temporelle”…

    #6
  4. Alexis Hyaumet

    Avec Watchmen, on voit là le meilleur travail d’adaptation d’une œuvre graphique. A ce propos, celle d’Alan Moore que retranscrit le film joue en permanence sur le parallélisme historique de ce 1985 alternatif. Ce générique rappelle aussi à quel point l’Histoire peut se résumer en quelques images, auxquelles on loue aujourd’hui de véritables cultes.
    Cependant, comme tu l’indique bien avec la reprise de la Cène de De Vinci, Watchmen est un véritable patchwork visuel, combinant des éléments dépassant le cadre même du roman graphique. La seule “erreur” que Snyder a commis dans Watchmen, c’est lors de l’un des passages présentant la guerre du Vietnâm, où l’on entend résonner la Chevauchée de Valkyries de Richard Wagner. Morceau devenu culte seulement après le film de Francis Ford Coppola Apocalypse Now et censé représenter l’une des figures culturelle de cette guerre. Figure purement fictive qui s’est pourtant inscrite avec le temps comme l’une des références sur la guerre du Vietnâm.
    A ce sujet, dans le jeu vidéo Battlefield Vietnâm (2004) où nous pouvions incarner un soldat américain lors du conflit en Asie du Sud-est, il était proposée au joueur d’écouter une playlist prédéfinie par le jeu. Au milieu des morceaux des Kinks et de Jefferson Airplane, parfaits représentants de cette époque, on retrouve pourtant le morceau de Wagner, pour faire “comme dans” Apocalypse Now.

    #7
  5. Tout le talent est dans ce rappel de ce qui est différent dans cette réalité alternative. La chanson de Dylan qui accompagne ce générique est également chargé d’histoire et de sens.

    A 1′19”, il y a peut-être aussi une référence, que je n’ai pas trouvé (Silhouette assassinée, lettres de sang sur les murs).
    Autres images fortes : l’immolation (dans la télévision), Brejnev et Castro pendant le défilé moscovite, Le Pr Manhattan qui se reflète sur le hublot de Neil ou Buzz.

    Une absente de taille : l’horloge de l’apocalypse.

    #8
  6. Quelques conseils si ça t’intéresse : Fredric Jameson a bien parlé de l’”uchronie” dans plusieurs chapitres de “Postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif” (1994 mais traduit en France seulement en 2006 je crois) en théorisant cette “compression d’espace-temps” qui caractérise l’architecture postmoderne de Frank. O. Gerhy et les banlieues (un cas éclatant pour moi est celui de Bobigny). Quant à l’histoire visuelle la référence fondamentale au cinéma en est Pasolini dans La ricotta (1969) ou tu as le tournage d’un film dans le film, c’est-à-dire la performance du tableau-vivant. Sauf que la différence avec Watchmen est que chez Pasolini, il ne s’agit pas de citation…… Au théâtre tu as la Divine Comédie de Romeo Castellucci (2008). Je vais bientôt faire un billet dessus….
    bien à toi
    f

    #9
  7. @ Enikao, j’ai cherché aussi ce à quoi pouvait être référencé le plan de Silhouette assassinée, j’ai lu quelque part que ce pourrait être les meurtres de Manson, mais évidemment les dates ne collent pas.

    @Valentina, merci pour cette remarque. J’ajouterai que si le générique montre les évènements en train d’être enregistrés, insistant donc sur cette production d’un récit historique visuel, et formant comme tu le dis bien une sorte de boucle, plus tard dans le film apparaissent de nombreuses photographies, dont, à plusieurs reprises, celle prise par les Minutemen des années 40. Je crois que que cela souligne l’importance de cette inscription dans l’Histoire qu’est l’apparition d’une image…

    #11
  8. Le meurtre de Silhouette ferait référence à un film de Russ Meyer “Beyond the Valley of the Dolls” :
    http://www.brightlightsfilm.com/blog/2009/03/dead-lesbian-society-watchmens-dark-silhouette.html/comment-page-1
    J’avais pensé aussi au meurtre de Black Dahlia :
    http://en.wikipedia.org/wiki/Black_Dahlia

    #12
  9. Alexis Hyaumet

    @Enikao, le choix de la chanson de Dylan est “imposé” par l’œuvre originelle. Alan Moore fait référence à cette chanson de Dylan dans le roman graphique ainsi qu’à celles de Jimi Hendrix plus tard dans le film ou une autre de Dylan (“Desolation Row”) reprise de manière punk par le groupe My Chemical Romance pour le générique de fin. Snyder ne pouvait passer à côté de cette sélection musicale déjà présente dans le roman graphique.

    Concernant l’horloge de l’apocalypse, c’est une autre référence obligée par le roman graphique. A l’heure actuelle, Watchmen est clairement le film adaptant le plus fidèlement son œuvre graphique d’origine. Autant Zack Snyder a su faire les meilleurs compromis à ce propos, mais concernant le générique d’ouverture, c’est bien son travail et non celui d’Alan Moore. De mémoire, la présence de toutes ces images iconiques tient de la seule volonté du réalisateur pour réécrire l’Histoire de ces États-Unis alternatifs, sauf celle de l’horloge de l’apocalypse, figure centrale et essentielle du roman graphique.

    #13
  10. [...] > Article initialement publié sur Culture Visuelle swfobject.embedSWF("http://www.youtube.com/v/573XmVOdD2Q&rel=1&fs=1&showsearch=0&showinfo=0", "vvq4b7e79a30c4eb", "600", "486", "9", vvqexpressinstall, vvqflashvars, vvqparams, vvqattributes); [...]

    #14
  11. [...] corps renvoie également au film et peut-être aussi à la bande-annonce de Watchmen (voir l’article de Constance [...]

    #15
  12. [...] du corps renvoie également au film et peut-être aussi à la bande-annonce de Watchmen (voir l’article de Constance [...]

    #26

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