Bisons (pas spécialement) futés et emblème de la Civilization

Dimanche 29 mai 2011
Par Constance Ortuzar

Après trois ans d’absence, le duo d’électro Justice a sorti en Mars dernier son très attendu nouveau single Civilization. D’abord bande-son d’une pub Adidas réalisée par Romain Gavras (avec qui le groupe avait déjà collaboré), le single est maintenant accompagné d’un clip, réalisation d’Edouard Salier, mis en ligne le 27 Mai.

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Création graphique originale et, il faut bien le dire, plutôt étrange, le court film d’animation montre le retournement  d’un monde sous globe, décor minéral qui rappelle le désert américain et son Grand Canyon, peuplé uniquement d’un troupeau de bisons et de gigantesques statues blanches. Le mouvement entraine la fuite des animaux qui tentent d’échapper à la chute apocalyptique des statues.

Inévitablement on cherche à identifier les statues, à comprendre le sens de ce récit visuel poétique mais hermétique, à trouver les références convoquées.

On reconnaît la Justice aux yeux bandées (prise pour la Vierge par la plupart des commentateurs), Atlas le titan portant le monde ou encore le Corcovado brésilien.  Si ce dernier est en effet une statue existante (et aux proportions gigantesques similaires), comme le mont Richmond qu’on aperçoit également, les effigies colossales de la Justice et de la figure mythologique d’Atlas n’existent pas en réalité. Il existe bien sûr de nombreuses versions de ces deux personnages, mais aucune n’a simultanément la position et les dimensions que l’on trouve ici. Ils sont convoqués en tant que tels et non par référence à des oeuvres plastiques particulières: ces statues sont des constructions allégoriques et non des citations visuelles. Quant aux bisons, les interprétations sont variées. Etant donné le choix du désert américain pour décor, et la décimation de cette espèce pendant la Conquête de l’Ouest, je penche pour l’hypothèse selon laquelle ils représentent la nature. Le clip est alors le récit allégorique de la destruction de la Nature par la Civilization. Mais ce n’est pas ce qui m’intéresse ici, du moins pas directement.

On peut se perdre en conjectures et en interprétations, et c’est,  je pense, précisément la fonction de cette vidéo. Là où la plupart des clips sont une illustrtion ou une narration qui met en images l’histoire racontée par la chanson (ou sont éventuellement des bonbons visuels, selon l’heureuse expression d’André Gunthert) celui-ci a une fonction que j’ai envie d’appeler emblématique. Emblème non pas compris dans son acceptation la plus courante, c’est-à-dire comme un objet visuel destiné à représenter une idée ou une personne, mais entendu comme les emblemata de la Renaissance.

Les emblemata ou livres d’emblèmes sont au XVIème et XVIIème siècle un genre très populaire en Europe, ces recueils se composent d’images, reproductions de gravures sur bois ou cuivre, qu’accompagnent un titre, le motto, et un texte explicatif, le subscriptio.

Extrait du Recueil d'emblèmes divers, Jean Baudouin, 1638. Gravure de Briot.

Extrait du Recueil d'emblèmes divers, Jean Baudouin, 1638. Gravure de Briot.

Ces gravures sont des images à clef, souvent ésotériques. Elles invitent le lecteur à réfléchir à leur sens en interprétant les allégories et les symboles représentés. Il me semble que  le clip du single Civilization occupe une fonction similaire. Il reprend d’ailleurs des éléments visuels traditionnellement utilisés dans les emblemata: les statues, les personnages de la mythologie grecque et les animaux, qui comme dans les fables incarnent ou représentent un concept. Création visuelle originale mettant en scène des allégories de la civilisation et de la nature en fuite, récit d’un renversement apocalyptique du monde, ce clip est peut-être un emblème.


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2 commentaires

  1. La ruée des bisons rappelle celle de The Lion King.

    #42
  2. Gmikl

    Intéressant article mais trop court !

    Je parierai plutôt pour les bisons comme symbole de la Vie, peut-être des Peuples. La Nature est déjà dans le désert et le ciel comme structure où s’incrustent les statues, lesquelles me semblent être dès le début surtout des souvenirs de la civilisation humaine.

    Alors la course de bisons dans la chute des débris de la civilisation comme décimation finale accompagnant la destruction physique du monde et s’accomplissant dans la rencontre du dernier survivant avec le visage de son Créateur au-delà de l’ultime barrière ? (c’est la toute fin du clip)

    Connaissez-vous des emblemata de propagande chrétienne (notamment du long mouvement de pastorale de la peur étudiée par Jean Delumeau) ? Du troupeau de brebis au troupeau de bisons, du monde plat sous cloche pré-copernicien au globe retournable, de Dieu-le-Père dans les nuages au Visage au-delà du ciel, il y a des ressemblances étonnantes.

    #44

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