Au-dessous du volcan

Mardi 7 juin 2011
par Constance Ortuzar
Au-dessous du volcan

Inactif depuis un demi-siècle, le volcan chilien Puyehue est entré en éruption samedi, couvrant les villes alentours d’un épais nuage de cendres et forçant leurs habitants à l’évacuation. Sur le web, une grande partie des réactions se concentre sur la beauté des photographies spectaculaires prises lors de l’éruption. Dans Google News, les liens se partagent entre brèves d’info sur la catastrophe et rubriques “En images” “24 heures photos” “Photo du jour”. Le magazine américain The Atlantic propose un diaporama très complet dont voici quelques exemples:

Très spectaculaires en effet, ces photos (d’agence, Reuters ou Getty) sont également reprises par les médias français, comme dans le diaporama du Figaro. Et sur Twitter, la majorité des liens partagés y renvoient. Les réactions se concentrent sur la beauté des images.

En voyant ça je me suis dit, c’est le quart d’heure Yann Arthus Bertrand de l’info. Pourquoi une éruption volcanique, pourtant une catastrophe naturelle potentiellement grave et qui aura sans aucun doute des répercussions sur la région et ses habitants, est d’abord traitée comme “le spectacle de la nature”? Evidemment il n’y a pas de morts à déplorer et les conséquences de la catastrophe ne seront que (!) matérielles et économiques, mais je n’ai pas le souvenir (je peux me tromper) que lors de l’éruption de l’Eyjafjöll en Islande, il y ait eu un tel accent mis sur la beauté du phénomène géologique. Peut-être que la localisation du Puyehue, le Chili, y est pour quelque chose. Le pays (et je ne dis pas cela parce que c’est un peu le mien) est en effet réputé pour ses paysages qu’on qualifie d’exceptionnels. Le phénomène qui y est associé se retrouve alors pris dans une représentation un peu cliché de la Patagonie, “terre de feu”, “terre de contrastes” “où la nature reprend ses droits”, autant de lieux communs qui peuvent avoir orienté le traitement médiatique de l’évènement.
Enfin, les photographies proposées sont très belles, et sont très probablement retouchées ou du moins traitées (couleurs, contrastes). La retouche photo dans la presse, c’est un débat qui intéresse beaucoup à Culture Visuelle. Je crois qu’ici, la manipulation, le travail fait sur les images dans un but esthétique est consubstantiel au choix de traitement de l’information (beauté géologique > catastrophe naturelle). Reste à savoir qui de l’oeuf ou de la poule…

Bisons (pas spécialement) futés et emblème de la Civilization

Dimanche 29 mai 2011
par Constance Ortuzar
Bisons (pas spécialement) futés et emblème de la Civilization

Après trois ans d’absence, le duo d’électro Justice a sorti en Mars dernier son très attendu nouveau single Civilization. D’abord bande-son d’une pub Adidas réalisée par Romain Gavras (avec qui le groupe avait déjà collaboré), le single est maintenant accompagné d’un clip, réalisation d’Edouard Salier, mis en ligne le 27 Mai.

Création graphique originale et, il faut bien le dire, plutôt étrange, le court film d’animation montre le retournement  d’un monde sous globe, décor minéral qui rappelle le désert américain et son Grand Canyon, peuplé uniquement d’un troupeau de bisons et de gigantesques statues blanches. Le mouvement entraine la fuite des animaux qui tentent d’échapper à la chute apocalyptique des statues.

Inévitablement on cherche à identifier les statues, à comprendre le sens de ce récit visuel poétique mais hermétique, à trouver les références convoquées.
On reconnaît la Justice aux yeux bandées (prise pour la Vierge par la plupart des commentateurs), Atlas le titan portant le monde ou encore le Corcovado brésilien.  Si ce dernier est en effet une statue existante (et aux proportions gigantesques similaires), comme le mont Richmond qu’on aperçoit également, les effigies colossales de la Justice et de la figure mythologique d’Atlas n’existent pas en réalité. Il existe bien sûr de nombreuses versions de ces deux personnages, mais aucune n’a simultanément la position et les dimensions que l’on trouve ici. Ils sont convoqués en tant que tels et non par référence à des oeuvres plastiques particulières: ces statues sont des constructions allégoriques et non des citations visuelles. Quant aux bisons, les interprétations sont variées. Etant donné le choix du désert américain pour décor, et la décimation de cette espèce pendant la Conquête de l’Ouest, je penche pour l’hypothèse selon laquelle ils représentent la nature. Le clip est alors le récit allégorique de la destruction de la Nature par la Civilization. Mais ce n’est pas ce qui m’intéresse ici, du moins pas directement.
On peut se perdre en conjectures et en interprétations, et c’est,  je pense, précisément la fonction de cette vidéo. Là où la plupart des clips sont une illustrtion ou une narration qui met en images l’histoire racontée par la chanson (ou sont éventuellement des bonbons visuels, selon l’heureuse expression d’André Gunthert) celui-ci a une fonction que j’ai envie d’appeler emblématique. Emblème non pas compris dans son acceptation la plus courante, c’est-à-dire comme un objet visuel destiné à représenter une idée ou une personne, mais entendu comme les emblemata de la Renaissance.

Les emblemata ou livres d’emblèmes sont au XVIème et XVIIème siècle un genre très populaire en Europe, ces recueils se composent d’images, reproductions de gravures sur bois ou cuivre, qu’accompagnent un titre, le motto, et un texte explicatif, le subscriptio.

Ces gravures sont des images à clef, souvent ésotériques. Elles invitent le lecteur à réfléchir à leur sens en interprétant les allégories et les symboles représentés. Il me semble que  le clip du single Civilization occupe une fonction similaire. Il reprend d’ailleurs des éléments visuels traditionnellement utilisés dans les emblemata: les statues, les personnages de la mythologie grecque et les animaux, qui comme dans les fables incarnent ou représentent un concept. Création visuelle originale mettant en scène des allégories de la civilisation et de la nature en fuite, récit d’un renversement apocalyptique du monde, ce clip est peut-être un emblème.



The Big Visual Bang

Mercredi 26 janvier 2011
par Constance Ortuzar
The Big Visual Bang

Décidement j’aime bien les génériques, et celui de The Big Bang Theory m’inspire…
La sitcom américaine lancée en 2007 sur la chaîne CBS, et devenue depuis très populaire en France, met en scène quatre scientifiques geeks et surdoués et leur jolie voisine, aspirante actrice. Le générique de la série, faisant écho à son titre, résume en une centaine d’images défilant rapidement une “Histoire du monde” à partir du Big Bang.

Ce set d’images ressemble beaucoup à celui, compilé et analysé par André Gunthert, des loltoshops apparus sur le web en Novembre 2009 suite à “l’affaire” Sarkozy et la Chute du Mur (voir ici également). De la même manière cette sélection d’images marquantes ou reconnaissables, propose un condensé métonymique de l’Histoire.  On y retrouve ainsi, comme dans les montages français, les dinosaures, l’Homme de Vitruve ou Neil Armstrong.

Cependant, à la différence de la production amateure et collective que fut l’ensemble des montages photos de #sarkozypartout, celui-ci est une production visuelle destinée à être diffusée comme une séquence cohérente et animée. Et là où le premier mêle le noir et blanc et la couleur sans ordre, le second s’enchaîne selon une progression allant de l’un à l’autre en passant par le sépia, et donne ainsi l’illusion d’une progression dans le temps. Avec cet artifice efficace, basé sur une sorte de “réflexe visuel”, la matérialité de l’image, son histoire, s’efface, et son contenu s’intensifie. Ainsi la photographie de très bonne définition d’un singe sert-elle à évoquer la préhistoire, et un photogramme (probablement tiré d’une version du Monde Perdu) évoque les dinosaures au même titre qu’un dessin rappelant fortement les figurations du XIX ème siècle.

D’autre part, la comparaison de ces deux séries d’images révèle la différence entre les représentations visuelles française et américaine de l’Histoire. La série américaine, si elle partage certaines images emblématiques avec celle produite par les internautes français, se différencie d’abord par l’importance accordée aux périodes historiques : la préhistoire et l’Histoire Ancienne y sont représentées par 24 images (c’est-à-dire un quart du total) alors que le Moyen Age et la Renaissance sont confusément mêlés avec un Homme de Vitruve antérieur à Jeanne d’Arc. Puis, là où les français semblent avoir privilégié le XXème siècle, les américains insistent sur le XIXème.

Seconde différence notable, l’accent mis sur l’histoire du continent américain (civilisations pré-colombiennes, Pilgrim Fathers, conquête de l’Ouest, Lincoln,etc.) On peut également remarquer que face à l’eurocentrisme de la série française, on trouve dans les images du générique plusieurs mentions de l’histoire de l’Orient (la Grande Muraille, le Taj Mahal, une statue de Shiva). Puis l’évocation de l’époque contemporaine et de la culture populaire est très significativement étasunienne. On retrouve entre autres Hollywood, l’Empire State Building, la culture hip-hop et les sports de glisse (skateboard et snowboard) à la place de l’équide de France de football où Sarkozy avait été incrusté.

Notons, enfin, l’absence de l’évocation des temps bibliques, qui avaient été largement représentés dans les montages photos de Sarkozy. Elle s’explique par le thème de la série The Big Bang Theory, qui comme son nom l’indique (plus ou moins) touche au monde scientifique ; l’Histoire résumée par le générique se veut donc une histoire “scientifique” de notre monde. Thème s’illustrant dans la séquence par des icônes de l’imaginaire des sciences, des images de microscope pour figurer l’apparition de la vie sur Terre, une ampoule évoquant la découverte de l’électricité ou encore Albert Einstein et deux images plus loin sa célèbre formule E=MC2 sur un tableau noir.

Malgré ces différences, on voit bien se dessiner un motif commun aux deux ensembles, une manière de donner à voir l’Histoire à travers des icônes et des emblèmes. Si l’on tape “histoire du monde” dans Google Images on retrouve la “Marche de l’Homme”, Jésus, des cartes anciennes, des tableaux célèbres et des monuments (plus un petit dino en page 8). Je ne sais pas s’il y a un nom pour ces résumés visuels de l’Histoire du monde, mais il me semble qu’il pourrait s’agir d’une forme en soi à qui un inconscient culturel collectif donne ses références.

The Time: petit monstre hyper-visuel

Mardi 7 décembre 2010
par Constance Ortuzar
The Time: petit monstre hyper-visuel

Pour le clip de leur single, The Time (samplant la très classique BO de Dirty Dancing) les Black Eyed Peas ont fait appel à Rich Lee, spécialiste de la 3D, et visiblement des effets visuels en général. Ce clip d’apparence très mainstream qui semble un archétype du genre s’avère être un vrai petit monstre visuel. La monstruosité peut être définie par la présence de difformations ou d’anomalies autant que par l’hybridité, éventuellement le gigantisme et sous-tend souvent un assemblage composite et complexe (Frankestein pour certains, Beaubourg pour d’autres). Or The Time rassemble toutes ces données.

Il y a d’abord dans ce clip l’influence massive du Glitch Art. Utilisant un terme venu de l’informatique, le très hype et contemporain Glitch Art correspond à l’esthétisation d’anomalies analogiques ou numériques. Il n’est cependant pas réservé à l’art contemporain et on le retrouve bien avant les Black Eyed Peas dans d’autres clips musicaux auxquels celui-ci fait peut-être référence, que ce soit le clip de Welcome to Heartbreak de Kanye West ou celui de Like a rolling stone réalisé par Michel Gondry. Autre référence évidente au genre avec l’utilisation de pixels esthétisée à l’extrême qui rappelle le très bon court-métrage Pixel de Patrick Jean.

On retrouve ainsi une palette très exhaustive de ces “anomalies” esthétiques/esthétisées, mettant souvent en évidence la matérialité de la pellicule ou de l’écran, tel le judder ou “effet télé” qui correspond au phénomène de lignes qui apparaissent lorsque l’on filme un écran, les flickers et les flares qui sont des effets de scintillements et de lumière, l’”effet pellicule rayée”, les images défformées d’un écran dues à des problèmes d’antenne, ou encore les coupures et sauts d’images (éventuellement transformés en morphing), dont on voit quelques exemples dans cet assemblage de capture d’écran du clip (trouvé sur Google images).

Pour ce qui est de l’hybridité elle naît particulièrement de la superposition de défauts spécifiques à l’analogique (pellicule rayée) et de défauts spécifiques au numérique (flicker) créant ainsi un “monstre” visuel n’existant que par la falsification desdits défauts.

Par ailleurs, on remarque dans la vidéo et dans les images ci-dessus un autre aspect notable du clip. En dehors du Glitch Art c’est l’abondance des écrans et des technologies et pratiques visuelles contemporaines qui frappe. Ils sont d’abord représentés par un écran cubique remplaçant la tête des membres du groupe, puis par le PlayBook, la tablette de RIM (BlackBerry). Avec cette tablette les quatre chanteurs observent la ville qui les entoure en réalité augmentée. Réalité augmentée dans laquelle se matérialise pour chacun un avatar (ressemblant plus ou moins à un Mii) échappé d’un dessin ou d’une affiche. Avatars de jeux vidéos, réalité augmentée et tablette tactile, cela ressemble fort à une illustration “très 2010″ du “tout visuel”.

Il  y a donc dans ce clip de 5 minutes une surprenante prolifération des effets, des techniques et des pratiques visuelles. Sa monstruosité est faite à la fois d’anomalies, d’hybridité mais aussi de sa qualité particulière à mettre ensemble, côte à côte, tous ces éléments visuels ou du visuel les assemblant comme un collage. Narrativement le clip ne raconte pratiquement rien, du moins rien de plus que dans la plupart des clips, à savoir : le groupe fait une super fête dans une boîte, c’est la grosse ambiance. Mais visuellement chacun de ses éléments participe en fait des questionnements ou des récits concernant le visuel, de la cohabitation possible de l’analogique et du numérique à l’omniprésence des écrans en passant par la référence “intervisuelle”, la matérialité du film ou encore les pratiques esthétiques, en faisant un objet méta-visuel, un petit monstre hyper-visuel.

Cute videos, chatons en folie, et second degré

Samedi 3 juillet 2010
par Constance Ortuzar
Cute videos, chatons en folie, et second degré

Même les noobs ou les newbies (qui sont à internet ce que la bleusaille est à la police) connaissent cette fonction de base de la toile : envoyer en lien — ou montrer directement sur Youtube pour les moins dégourdis– une vidéo dont le contenu appelle généralement le commentaire suivant : A-DO-RABLE!
Déjà dans les pratiques typographiques et langagières du chat, on pouvait déceler sous les lol et les smileys, comme dans l’usage intensif du coeur (I “coeur” ceci, I “coeur” cela ; emoticône produit grâce aux typos  (l) ou <3) l’avènement de ce nouveau motif du “mignon”. Motif décliné très largement par les japonais dans la culture kawaii dont les emblèmes nombreux nous parviennent sous les traits de Pikachu ou Hello Kitty.
Aujourd’hui, il existe véritablement une pratique d’échange et de diffusion de “cute videos” et vidéos “kawaii”. D’autant plus flagrante qu’elle est à double tranchant, ce qui souligne en quelque sorte la popularité et l’essor du genre. On peut ainsi s’attendrir, au premier degré, devant  un panda qui éternue, des loutres qui se tiennet la main ou un chaton “surpris”. Ou bien s’amuser devant les parodies et détournements en tout genre. Ainsi le fameux chaton a-t-il été imité dans de très nombreuses vidéos

Ces parodies soulignent d’abord la visibilité de l’objet, qui doit avoir eu une popularité suffisante pour que la référence de ces imitations soit une évidence pour la majorité des spectateurs. Ensuite elles sont le signe d’une sous-culture développée sur Internet, sous-culture de l’auto-dérision et des loleurs qui puisent directement sur le web l’inspiration et le matériau de parodies qu’ils réinjectent précisément au même endroit. Dans cet esprit on trouve ainsi le groupe facebook Contre l’internet qui demande son arrêt parce que “l’Internet, tout le monde le dit, ce n’est pas bien. Il y a trop de pédophiles, de MP3 et de photos de chats”.
Cette version 2.0. de l’humour potache convoque très clairement le motif du mignon à des fins de dérision donnant par exemple, encore sur facebook, une place de choix aux licornes et aux poneys, icônes kitschs et enfantines par excellence.
Reste à savoir ce qui sous-tend cet essor de l’attendrissement de masse…

Watchmen, une uchronie visuelle

Mercredi 17 février 2010
par Constance Ortuzar
Watchmen, une uchronie visuelle

Le genre de l’uchronie au cinéma est généralement lié à la science-fiction (bien qu’il y ait des contre exemples nombreux, comme le récent Inglorious Basterds). Et c’est bien souvent l’élément de science-fiction (portail spatio-temporel, machine à remonter le temps, etc) qui introduit le point de divergence, l’instant T où l’Histoire telle que nous la connaissons bascule et devient une Histoire alternative.
Dans Watchmen de Zack Snyder (2009), l’adaptation du roman graphique de Dave Gibbons et Alan Moore, ce point de divergence pourrait ainsi être l’apparition du Dr. Manhattan, scientifique devenu surhomme dans un accident nucléaire. Utilisé à des fins politiques, il permet aux Etats-Unis de remporter la Guerre du Vietnam et à Nixon d’être réélu sans discontinuer jusqu’en 1985, temps de notre récit. Mais il n’en est rien. L’Histoire diverge en réalité dans les années 40, lorsque des citoyens lambdas, déguisés en super-héros, forment les Minutemen pour combattre le crime…
Cette Histoire alternative, similaire à l’Histoire “réelle”, nous est racontée dans le générique d’ouverture du film. En une quinzaine de plans stylisés, nous reconnaissons l’Histoire contemporaine américaine, transformée légèrement par l’inclusion des fameux Minutemen, qui deviendront un jour les Watchmen. Mais soudain, surprise!

Au milieu d’un ensemble de plans qui évoquent clairement l’Histoire, apparaît cette image.
Son référent évident, La Cène de Léonard, n’est pourtant ni américain, ni contemporain, ni même à proprement parler historique.Cependant, en regardant le générique ce plan s’intègre tout à fait dans le récit qui se met en place. Et ce récit est celui, non plus d’une Histoire alternative, mais d’une Histoire visuelle alternative. L’uchronie dans Watchmen devient uchronie visuelle.

On regarde alors une seconde fois le générique. Et en effet, ici, la construction du récit uchronique se fait bien plutôt par des références à l’Histoire visuelle, qu’à l’Histoire évènementielle. En voici quelques exemples: (more)