J’ai mis le doigt dedans (compte rendu d’exposition, Jeff Wall au Bozar de Bruxelles)

Par Philippe Louis Rousseau - 15 septembre 2011 - 19:08 [English] [PDF] 

Je suis allé vendredi et samedi dernier à Bruxelles pour visiter (en deux fois) l’expo de et avec Jeff Wall avant qu’elle finisse, et voir la ville. La salle « minimale » est l’un des plus beaux « accrochages » que j’ai eu l’occasion de voir. Ce spectaculaire tranquille est dû, en grande partie, au choix parfait des pièces : vraiment simple, on peut marcher sur les Carl André qui prennent toute leur ampleur dans la taille suffisante de la salle, le meilleur de Flavin avec un des premiers néon à 45° depuis le sol (il n’avait rien à faire de plus pour « éclairer le vide du Musée », selon l’expression de Smithson), deux Stella imparables qui confirment l’un-l’autre leur jeu de cadre, de l’espace, une simplicité générale, de l’horizontal et de la longueur, ponctués de vertical, juste ce qu’il faut de moulures pour se souvenir où l’on est. Et le superbe Storyteller, avec l’horizontale des lignes électriques du tout premier plan qui nous rappelle que l’on se trouve (dans l’image) sur le remblais à côté et sous le niveau de la table d’un pont par dessus une voie de chemin de fer. Horizontale des lignes et du format qui rappelle aussi la géométrie de la salle et des pièces qui s’y trouvent, facilement contaminées, comme si elles n’attendaient que ça, par le prosaïsme et l’à-côté de ce morceau de no-man’s land, de cette bande d’herbe pelée, vide, entre les personnages – quelques personnes (borderlines ? Des « native indians »?) installées, hors système, pour raconter/écouter des histoires.

Et puis, discret et un peu décalé (caché au fond à gauche dans l’image ci-dessus, récupérée sur internet comme celles du reste de l’article), le Weiner, mon Weiner ! (Il m’a vraiment toujours plu, depuis que je l’ai rencontré en 1989 à l’expo L’art conceptuel, une perspective, et je questionne ces jours-ci, depuis les sollicitations d’un groupe de recherche, sa frontalité et ce qu’elle partagerait d’« in your face » avec les « vagues » de Courbet, un peu comme la claque d’une idée.) Simple suppression d’un mètre carré (carré de 36 pouces de côté) de la première peau de la paroi d’un mur ou d’une cloison qui laisse apparaître un tasseau de métal et la jonction de quatre dalles en mousse de matériau isolant. J’ai d’abord, vendredi midi et samedi matin, beaucoup apprécié la salle. La première fois, je me suis assis comme les personnages du Storyteller. (D’autre gens m’ont imité, ainsi que l’on imite celui qui commence à marcher sur les Carl André et qu’on se dit alors que soit on respectes trop les travaux, soit on marche dessus ; d’ailleurs, il faut noter comment, avant d’oser marcher dessus, on marche « le long », de façon un peu affectée, ainsi que le montre Bruce Nauman filmé progressant sur une ligne dans son atelier, dans la première salle, celle de The Destroyed room et des « restes » de Duchamp, qui semble donner des clés pour la visite.) Et puis, lors de la seconde visite, après être resté à contempler la salle un moment debout appuyé à un mur, avant de partir, je me suis mis face à face avec ce Weiner, et j’ai touché les rebords de la découpe à la scie du contreplaqué pour essayer de saisir la réalité du geste, puis j’ai flatté les morceaux de mousse du dessous qui apparaissaient par l’ouverture, et j’ai essayé d’en remettre un aligné avec les autres, il dégueulait un peu. C’est à ce moment, au bout d’une ou deux minutes de contact, qu’un gardien est arrivé et m’a enjoint, un peu grondeur et faisant acte d’autorité, de ne pas toucher ! Mais l’oeuvre, c’est l’idée d’enlever le mètre carré, pas la matière des choses, qui n’est que du matériau de construction ; pour Weiner, le fait d’exécuter l’œuvre équivaut au fait de ne pas la faire. Au pire, si l’on voulait pinailler, on pourrait arguer que l’énoncé nous dit que l’œuvre est le geste ; ou, si l’on veut vraiment littéralement trouver de la matière pour cette pièce, à suivre strictement son énoncé, elle équivaut au résidus, devenus maintenant gravas, enlevés de la paroi et qui a probablement été jeté. Le gardien, finalement assez sympathique, m’a dit qu’il comprenait, que ce truc était pas simples, même un peu bizarre, mais que c’était comme ça. Je ne sais pas s’il avais compris que je savais que c’était « une œuvre », s’il me prenait pour un niais ou un vandale, ou encore quelque chose d’autre de totalement incompréhensible, ou les trois à la fois. En m’éloignant, je l’ai remercié de m’avoir aidé à comprendre quelque chose et il m’a fait un grand sourire en levant le pouce. Passé le choc de la réprimande et repartant libre, après quelques instants, j’ai alors compris que j’avais mis le doigt dedans. Je touchais un concept !

A 36″ X 36″ REMOVAL TO THE LATHING OR SUPPORT WALL OF PLASTER OR WALLBOARD FROM A WALL 1. L’artiste peut construire la pièce 2. La pièce peut-être fabriquée 3. La pièce peut ne pas être réalisée. Chacune de ces possibilités étant égale et en accord avec l’intention de l’artiste, le choix d’une des conditions relève du récepteur au moment de la réception.

Bon, évidement, je ne dirait pas qu’au début de l’exposition, il y a The destroyed room, qui se réfère à la Mort de Sardanapale et à Étant donné de Marcel Duchamp, et que, d’ailleurs, des « morceaux » de travail du projet d’Étant donné sont présentés juste en face. Je ne dirait pas non plus que j’ai alors compris, après L’origine du monde de Courbet (qui semble un détail « réaliste » du drame « romantique et oriental » de Delacroix) et l’esprit forcément mal placé de Duchamp, à quoi correspond la grande déchirure du matelas de The destroyed room (qui présente une structure de cabane-diorama un peu comme Étant donné). Et je ne dirait pas que quand je pense que « j’ai mis le doigt dedans », c’est con, mais je ris tous seul. Toutefois, cette petite transgression et l’histoire que je lui associe, un peu private joke ou tongue in cheek, personnelle et pas forcément passionnante pour autrui, au delà de l’anecdote, du mélange duchampien du subtil et du vulgaire, reflète pratiquement le séminal des paradoxes qui traversent cette salle. En effet, à glandouiller un peu autour de la non-éloquence minimale des travaux présentés, particulièrement les floor pieces d’André, nous pouvons penser reproduire le vide et la marge suggérés dans The Storyteller, par la nature de l’endroit et des personnages évoqués. Et mon petit conte haptique serait à la fois le relais de celui, forcément invisible, dont le titre de l’image de Wall nous suggère qu’il se raconte entre des personnages assis sur le remblais, et illustrerait la séparation entre la culture (l’expo, la boîte à lumière qui supporte la photo, la découpe d’un mètre carré de revêtement du mur) et son dehors (nos comportements et notre perception, ce qu’il y a dans la photo, l’idée), séparation depuis laquelle se construit l’œuvre. Il y a en effet paradoxe à transgresser les règles de la visite de l’exposition d’art pour toucher l’idée de l’œuvre, son absence matérielle soulignée par le respect dû à sa trace optionnelle.

Comme le souligne le petit guide qui accompagne la visite, cette salle présente quelque chose d’important qui se reflète dans toute la pratique de Wall : les défis du format (hérité de l’expressionnisme abstrait) et de l’extériorité minimale (on pourrait tout aussi bien parler de vide ou de théâtralité). Et de fait, pour prendre exemple des deux petites salles suivantes (une fois passé l’espace de projection consacré au cinéma) qui proposent de façon classique des photographies qui appartiennent à l’histoire du médium, d’Atget à Franck, en passant par Weege, Hausmann ou Evans : tout ce qui y est évoqué de documentaire, toute la transparence au réel, indicielle, inhérente à la photo, se trouve contrebalancée, dans le choix effectué, par de l’absence ou du vide, par la question de la nature d’une extériorité de ce qui est montré – une scène inoccupée, un personnage absent ou rêveur, un accident de voiture, etc. Et le poids documentaire est peut-être justement renforcé/maintenu par cette sorte de retrait ou de non-éloquence qui préservent l’image d’une noyade dans son champ discursif, son cliché ou sa légende. Mais là aussi, le paradoxe demeure – comme dans le travail de Wall et toute l’expo, selon une modalité tellement insoluble que l’art contemporain se résout le plus souvent à passer outre sans même en garder la marque – d’une tension issue du maintient d’une « qualité artistique », ou d’une singularité de l’image (pour ne pas parler d’une « aura »), par ce qui lui est le plus étrange et le moins commun.

Oui, la personne qui balaye le pavillon allemand de Mies van der Rohe pour l’expo universelle de Barcelone, dans le tableau qui surplombe l’entrée de l’exposition, oui, ce personnage a des préoccupations irréductibles à l’esthétique de son « environnement de travail », ce musée où nous nous déplaçons et qui semble, un moment encore, trouver un peu de sens depuis la platitude de cette extériorité. Pour reprendre et dévoyer la terminologie de Michaël Fried, en la faisant basculer des débuts à la fin de la période moderne, il faudrait, pour que nous puissions être absorbés par l’image (ou son idée), que celle-ci soit absorbée, vraiment absorbée, pas seulement pour faire semblant ou pour faire-comme, dans ou par autre chose que la préoccupation qui nous la présente, ce monde qui relève de ce que Hegel appelait « la haute culture ». Et, à sa façon synthétique et obstinée, plus que nombre d’images qui reprennent aujourd’hui ses techniques de composition ou de représentation (la sorte de « distance » qu’il a mis de façon nouvelle au « goût du jour »), certainement conscient des « enjeux de classes » inhérents à son activité, Wall parvient très bien à évoquer un monde autre au prestige de l’art, de façon presque plus efficace en « minimalisant » son dispositif lorsque ce prestige embaume ses images et « distingue » ce qu’il y marginalise par le prix qu’il leur accorde. Je me plais à imaginer The Storyteller parmi le marbre obscène du hall du siège social d’une riche société anonyme soucieuse de montrer sa libéralité, attendant que le marché s’écroule, qu’il perde sa valeur et que nous recommencions à nous raconter des histoires dans des endroits improbables.

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