Un tour dans la photographie de tourisme (suite)

Choisir un sujet de recherche n’est pas une tâche facile ; il s’agit en effet de regarder une portion de la réalité – dans mon cas, l’univers des images – pour en découper un champ limité, ensuite examiné « à la loupe ». Mais ces coupures arbitraires de la réalité donnent-elles naissance à un corpus inerte, qui peut être soumis à n’importe quelle analyse ? Est-ce qu’il n’y a pas des angles d’approche qui sont plus indiqués que d’autres pour arriver à cerner la portion de réalité qui nous intéresse ?
Je me suis posé cette question puisque, confrontée à cette mission de « découpage », j’avais pensé étudier la photographie de tourisme pour en apprendre aussi sur l’image en général et sur la façon dont elle fonctionne. Mais, après une petite recherche préliminaire[1], je pense que la photographie de tourisme constitue un cas assez particulier, non représentatif de l’ensemble des images auxquelles nous sommes confrontés quotidiennement, lesquelles, pour la grande majorité, proviennent des médias.
La photographie de tourisme, qu’on pourrait considérer comme un exemple du genre plus vaste de la photographie de famille, et qui est destinée en premier lieu à un usage privé, est en effet coupée de la circulation dont les autres images peuvent jouir une fois entrées dans les canaux médiatiques, et elle reste donc étroitement liée à un processus autonome qui prend origine au sein de la famille et qui arrête son parcours à l’intérieur de la famille elle-même. C’est vrai que Facebook et les nouveaux réseaux sociaux représentent de nouvelles façons de se rapporter à ces photographies, et qu’on assiste parfois au passage d’une de ces image à un espace plus largement partagé[2], mais dans leur globalité elles représentent encore un « unicum » dans l’univers des images : elles ne passent pas par l’industrie culturelle (en effet, qu’est-ce que Facebook si ce n’est une extension du concept de famille et de cercle d’amis ?)
Cette particularité ne leur enlève pas tout intérêt ; bien au contraire, elles acquièrent un statut particulier comparé au reste des images : elles gardent avec leur auteur et avec leur sujet un lien fort, dont on ne peut pas faire abstraction. Elles fonctionnent comme support de mémoire, et représentent de façon métonymique une expérience passée : le cliché – qui fixe un instant – ramène à une journée ou à un événement plus étendu dans le temps, voire à une personne[3]. Dans tous les cas, ce type d’image doit toujours être mis en rapport avec une expérience dans le réel, de laquelle elle ne peut pas être coupée sans être totalement dénaturée par rapport à son fonctionnement habituel. L’image, dans le cas de la photographie de tourisme et de famille, perd une part de son autonomie pour entretenir avec son référent un rapport étroit.
Ce n’est pas tant ses caractéristiques intrinsèques qui font d’une photographie une photographie de tourisme, mais plutôt son usage. Par exemple, une photographie d’une cascade en Islande pourrait se trouver dans un magazine dédié aux voyages ou dans un album de famille, et cela modifierait radicalement sa réception. Une fois dans l’album de famille, ou dans le dossier « photos été 2009 » de mon profile Facebook, la photographie a déjà un sort : celui de « rappeler » ou « incarner » une expérience dans le réel. Que ce lien soit fictif et que la photo ne garde pas en réalité un rapport indiciel avec son référent, cela n’est pas très important, puisque dans le cas de la photographie de tourisme c’est justement cette fiction, ce lien qu’on pourrait définir de « mémoriel, » qui joue le rôle fondamental. Sans cette « mémoire », ni la photographie de tourisme ni la photographie de famille n’auraient aucun sens.
À la différence de la photographie de tourisme ou de famille, et à de rares exceptions près, la plupart des images que nous voyons quotidiennement nous confrontent à des expériences que nous n’avons jamais eues. Et, plus que cela, ces images sont souvent le résultat non pas d’un simple enregistrement de la réalité mais de condensations de sens très particulières. En s’adressant non seulement à l’espace privé de la famille ou du cercle des amis, et en ayant le plus souvent la « mission » de se faire regarder, elles incarnent, d’abord, au moment de leur conception et création et, ensuite, lors de leur réception, une « polyphonie » de significations qui sont aussi bien sujettes à des changements au cours du temps, et qui les destinent en quelque sorte à avoir une « vie » propre, une vie d’image. Mais, encore une fois, c’est leur usage qui détermine en grande partie leur mode de fonctionnement : devant la même photo de la cascade, mais cette fois-ci dans une magazine de voyages et non pas dans l’album de famille, nous l’approcherions de toute autre façon. Elle n’incarnerait plus la « rencontre unique »[4] entre le voyageur et ce lieu, mais plutôt des sens qui vont être déterminés par le texte qui l’accompagne et par la ligne éditoriale du journal. Une fois sujette à ce processus de « mise en discours », l’image peut être réutilisée dans un nouveau discours qui à la fois intègre et modifie le premier. C’est ainsi que des chaînes signifiantes peuvent être retracées à partir d’une image.
La photographie de tourisme me semble accompagnée d’un certain type de discours qui nous dit : « j’ai été là », ou « j’ai vu ça », un discours qui est rarement modifié par celle qu’André Gunthert a défini comme la « reprise »[5]. C’est pour cela que je pense que les photographies de famille et de tourisme restent un matériel incontournable pour la sociologie et l’ethnologie, qui sont capables de les englober dans une argumentation alternative qui met en évidence les structures sociales et les pratiques sous-jacentes aux images ; mais, en ce qui concerne une analyse qui veut se confronter à notre culture visuelle, elles représentent un terrain difficile en raison de leur fonctionnement singulier. Cela m’a pour l’instant dissuadée de poursuivre mes recherches dans ce sens ; il pourrait toutefois être intéressant d’essayer de préciser le statut de ces images, lesquelles pourraient être qualifiées d’« idéogrammes »[6], de « substituts », ou de « métonymies » et qui développent peut-être un langage alternatif et hétérogène comparé aux images véhiculées par les médias.
[1] Voir mon billet précédent “Un tour dans la photographie de tourisme (bibliographie)”
[2] Voir la fameuse photo de la marmotte qui – c’est important de le noter – a été rendue célèbre par le site du National Geographic, et non pas par Facebook ou Fickr.
[3] Voir Sylvain Maresca, « La galerie des ancêtres ».
[4] Voir Pierre Bourdieu, Un art moyen, Paris, Ed. de Minuit, 1965, p. 60.
[5] Voir André Gunthert, «Pour une histoire de l’imaginaire (archive)».
[6] Voir P. Bourdieu, Un art moyen…, p. 60.
tu dises “… elle ne passent pas par l’industrie culturelle (en effet, qu’est-ce que FB si ce n’est une extension du concept de famille et de cercle des amis?)”: attention!
Déjà très bien expliquée dans le dernier billet de Fanny Lautissier http://bit.ly/bjzCVb , les vidéos et vidéogrammes peuvent passer ( et passent davantage!) dans l’industrie culturelle. Même cas Susan Boyle et tant d’autres…
Ok, merci pour le conseil! J’irai voir..