La princesse et le marketing

Jeudi 4 mars 2010
Par Valentina Grossi

The-Princess-And-The-FrogGénéralement, on peut très bien faire la distinction entre un film d’animation et la publicité d’un produit. Ce n’est pas le cas de La Princesse et la grenouille, le dernier film de Disney, sorti aux Etats-Unis en décembre 2009, et qui est déjà un succès international. Comme Sébastien Roffat , expert français de l’histoire de Disney, l’a mis en évidence lors de la séance du 1er mars du séminaire « Histoire des contes » à laquelle il a participé, le film s’insère en effet dans un projet de marketing bien précis, lié à la fameuse gamme « Disney Princesses ».

La princesse et la grenouille est conçu à un moment particulier de l’histoire de Disney : en 2006, après avoir abandonné le filon numérique à cause du flop de Chicken Little, John Lassetter, le nouveau responsable de la section animation, décide d’investir dans la tradition et de renouer avec l’histoire des studios Disney par le retour au dessin à la main ; Pixar, qui avait été rachetée par Disney cette même année, est la section qui continuera à faire de l’animation en images de synthèse. Lassetter décide donc de rappeler Ron Clements et John Musker, les réalisateurs qui avaient été licenciés lors d’une restructuration vouée au passage au tout numérique et à l’abandon de l’animation traditionnelle, et qui sont chargés de réaliser un nouveau film en dessins. Le film La princesse et la grenouille, qui a comme héroïne Tiana, une jeune femme afro-américaine dans la Nouvelle-Orléans des années 20, marque donc un « retour aux origines » de Disney et en même temps offre une occasion immanquable d’enrichir la collection des « Princesses Disney », gamme qui existe depuis 1999, et qui tout en étant déjà « multi-ethnique », manquait encore d’une princesse noire.

Sébastien Roffat explique en effet que les plus récents films d’animations Disney sont conçus lors de réunions collectives entre les producteurs de produits dérivés, les responsables des parcs d’attraction et les réalisateurs, et ces derniers n’auraient apparemment pas le dernier mot sur la question. Mais si tout cela n’est pas nouveau, ce qui est frappant c’est que cette fois Disney ne s’en cache même pas : les cinq premières minutes de La princesse et la grenouille offrent en effet un panorama exhaustif des produits « Disney Princesses ».

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La scène s’ouvre sur un intérieur de maison très accueillant, où nous voyons au premier plan le château de La Belle au bois dormant et le carrosse de Cendrillon, et au deuxième plan on distingue des poupées alignées de différentes couleurs qui rappellent de très près les poupées en vente parmi les produits « Disney Princesses ».

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Mais ce n’est pas tout : un travelling nous montre un service à thé qui est également vendu par la gamme, tout en se déplaçant vers deux petites filles, Tiana et Charlotte, qui sont en train d’écouter l’histoire du Prince grenouille racontée par la mère de Tiana. Tiana a une couronne sur la tête, qui rappelle celles de la gamme « Disney Princesses », et Charlotte est déguisée avec un grand chapeau et une baguette, un habit qu’on ne trouve pas dans la même collection, mais qui en revanche est disponible (dans des versions légèrement différentes) dans la gamme « Disney Fairies », qui est exclusivement dédiée aux fées Disney.

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Au moment où le père de Charlotte entre dans la pièce, cette dernière court vers lui en s’exclamant : « Papa ! Papa… regarde ma nouvelle robe, n’est-ce pas jolie? » ; « Regardez-moi ça ! Je m’attendais exactement à ça de la meilleure couturière de Nouvelle-Orléans », répond le père, en regardant la mère de Tiana ; c’est en effet elle qui confectionne les robes de Charlotte. « Je veux cette robe-ci », continue Charlotte, en pointant du doigt la dernière page du livre Le prince grenouille. « Allons ma petite, tu n’as pas assez de vêtements ? » ; « S’il te plaît, s’il te plaît, s’il te plaît… », commence à miauler Charlotte, jusqu’au moment où le père, en regardant la mère de Tiana, lui demande : « Eudora, tu pourrais le faire ? », et celle-ci lui répond : « Bien sûr, comment pourrais-je dire non à mon client préféré ? ». C’est à ce moment là qu’on peut voir toutes les robes qu’elle a fait pour Charlotte: une multitude d’habits de princesses, couronnes incluses, comme celles de la collection « Disney Princesses »…

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La mise en parallèle entre l’histoire du film La Princesse et la grenouille et la réalité des petites consommatrices des produits « Disney Princesses » trouve donc son apothéose à ce moment de l’action : dans le film, Charlotte veut la robe de la princesse du Prince grenouille, celle qui manque à sa collection ; dans la réalité, la spectatrice désire la robe de La princesse et la grenouille, la dernière de la gamme. Quoi de mieux qu’une telle situation pour faire adhérer le public aux personnages du film de Disney et, en même temps, aux intérêts de l’entreprise ?

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6 Reponses à “ La princesse et le marketing ”

  1. Catherine Velay-Vallantin sur 05/03/2010 à 10:57

    Merci Valentina pour ce compte-rendu de l’intervention de Sébastien Roffat dans mon séminaire ! il est, je crois, aussi indispensable de souligner la violence de l’entreprise de main-mise idéologique illustrée par La princesse et la grenouille. Rien n’y est anodin ni fortuit : le choix stéréotypé des personnages, la vacuité narrative du scénario ( le conte est réduit à sa plus simple expression ), la mise en scène d’une Amérique idyllique, sans aspérités, multi raciale, certes, mais où toutes les tensions sociales et racistes sont euphémisées, voire gommées. Comme vous le dites en conclusion, le public visé est celui des petites filles : démonter l’instrumentalisation opérée par Disney devient alors une nécessité pédagogique !

  2. Valentina Grossi sur 06/03/2010 à 12:07

    @ Catherine Velay-Vallantin: Surement Disney a des intérêts économiques très forts; par contre, je reste plus modérée en ce qui concerne la désignation de sa responsabilité idéologique…Sans l’exclure à priori, je pense que seulement une recherche approfondie pourrait vraiment montrer que des jeunes filles construisent leur identité autour de celle des princesses Disney. En deuxième lieu, est-ce que Disney est un vrai acteur dans la détermination d’une idéologie écrasante, ou est-ce que ce n’est qu’un symptôme d’une réalité sociale plus complexe, sur laquelle on peut réfléchir aussi grâce à ses personnages stéréotypés et à ses scénarios répétitifs ?

  3. André Gunthert sur 06/03/2010 à 12:58

    Disney est un vrai acteur dans la détermination d’une idéologie écrasante ;-)

  4. Valentina Grossi sur 06/03/2010 à 13:01

    ;-/ Bon, si vous êtes tous d’accord…

  5. Catherine Velay-Vallantin sur 06/03/2010 à 21:24

    @Valentina : Disney se situe bel et bien en amont, il participe de facto et en toute connaissance de cause d’une entreprise idéologique et prescriptive dominante pour laquelle il mobilise tout un arsenal de codes esthétiques, moraux, etc. Il n’y a rien dans ses films qui ne soit réfléchi en ce sens : j’ai été très frappée par ses propos sur l’éducation des filles ( dès 1938, à l’occasion de la sortie de Blanche Neige ), dans lesquels, à peu de choses près, on retrouve les consignes de Fénelon ( in De l’éducation des filles ). Quant aux effets sur le public enfantin, ça, c’est autre chose : les enfants spectatrices de Disney gèrent simultanément plusieurs registres, où la contrainte et la rébellion sont en tension ( le fameux “braconnage” selon la formule de Michel de Certeau permet de s’évader de bien des prescriptions ! )

  6. Valentina Grossi sur 07/03/2010 à 01:25

    @ Catherine Velay-Vallantin: merci! tout ça est très intéressant…

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