Reuters recadre deux photos

Depuis le 6 juin dernier, Reuters doit faire face à l’accusation d’avoir recadré deux photos prises la nuit du 31 mai à bord du Mavi Marnara, le navire turc qui se dirigeait vers Gaza, de façon à en exclure des éléments importants pour comprendre ce qui s’est passé entre les activistes et les commandos israéliens.

le cliché recadré, tel que diffusé par Reuters

le cliché non recadré, tel que diffusé par Hürriyet

le deuxième cliché recadré, tel que diffusé par Reuters

le deuxième cliché non recadré, tel que diffusé par Hürriyet

Dans l’une des deux photos, le couteau dans la main d’un activiste a été coupé ; dans l’autre, ce sont un couteau, une trace de sang, et une main ensanglantée qui ont disparu.

Reuters s’est défendu en argumentant que les clichés avaient été recadrés automatiquement avant leur diffusion. Concernant cette explication, il me semble difficile de prendre une position : il est vrai que la disparition de deux couteaux représente une curieuse coïncidence, et que, si l’on regarde le bord gauche de la deuxième photo, l’on peut se demander pourquoi celui-ci est passé indemne par la phase de recadrage « automatique ». En même temps, l’opération de recadrage intervenait sur des clichés envoyés dans leur version originale par l’I.H.H. (l’organisation qui avait mis en place la flottille) provenant du journal Hürriyet, qui les avait achetés directement aux passagers du navire ; Reuters pouvait donc présumer que la version non recadrée était en circulation, qu’elle aurait été diffusée, et que la différence se serait vue.

Mais, par-delà la difficulté de déterminer à quel niveau se situe la responsabilité de cette omission, ce qu’il me paraît important de retenir c’est à quel point un recadrage, même léger, peut modifier le sens d’une image et les informations qu’elle nous fournit, sans que l’on puisse cependant parler d’une vraie retouche. Cela donne à réfléchir sur le type de relation que l’image entretient avec l’événement, puisque, si toutes les photos ne sont pas « recadrées », il reste le fait qu’elle sont inévitablement « cadrées ». Ainsi, l’appréhension de l’événement ne pourra pas se faire uniquement sur la base de ce que l’image montre, mais aussi de ceux qui sont ses limites, et, donc, de ce qu’elle ne montre pas. Cela relativise en même temps notre conception de l’impact de la retouche sur la véridicité de l’image photo-journalistique, car « les possibilités de falsification qui tiennent au recadrage et à l’élision du contexte sont énormes. Ceux-ci ont en outre l’avantage de permettre un trucage sans retouche, un trucage donc “innocent” et sans culpabilité : il suffit de laisser de côté »[1].


[1] Yves Michaud, « Critiques de la crédulité », Etudes photographiques, n° 12, novembre 2002 (en ligne: http://etudesphotographiques.revues.org/index321.html).

4 Reponses à “ Reuters recadre deux photos ”

  1. Rien de nouveau – helas – chez Reuters. Leurs zelotes du Photoshop s’en etaient deja donne a coeur joie lors de la deuxieme guerre du Liban. Il est toutefois navrant que Reuters prefere persister dans ses denegations pathetiques plutot que de se desolidariser d’employes qui placent leur haine d’Israel au dessus de leur ethique professionnelle.

  2. Olivier Beuvelet le 15/06/2010 à 07:21

    Merci Valentina pour cet article. Le recadrage est un propos implicite dont on peut comprendre le contenu en le mettant en relation avec l’original, il manifeste un choix, une sélection d’informations que l’on peut mettre en rapport avec le contexte. On emploie aussi le terme pour évoquer le fait de remettre quelqu’un ou quelque chose dans la ligne générale…

  3. Jean-Paul Achard le 15/06/2010 à 08:11

    C’est quoi ces discours sur le recadrage qui emboitent le pas à ceux qui voudraient nous faire croire en une vérité immanente de la prise de vue. Comme si tous les choix en amont, pendant et après la prise de vue étaient au-delà d’un discours, d’un propos sur une réalité : choix du lieu, du cadre, du diaphragme, de la sensibilité, de la vitesse, etc. etc. Le recadrage n’est qu’un élément dans la panoplie des outils de construction d’une image.
    La photo non recadrée ne nous en dit pas plus sur l’histoire et le déroulement des faits. Elle est un propos en soi, posé dans un contexte éditorial et informatif qui lui donne son sens et les clés de son interprétation.
    Les conclusions du bas de l’article me semblent pertinentes mais pourquoi diable utiliser les expressions comme “… l’impact de la retouche sur la véridicité de l’image photo-journalistique….” ou bien “…les possibilités de falsification qui tiennent au recadrage et à l’élision du contexte sont énormes..” ces expressions contredisent elles-même les propos précédents.
    Sur le fond, le recadrage s’explique peut être dans la mesure où il aurait pu laisser croire que l’agresseur était l’homme au couteau et l’agressé l’homme à terre. Alors qu’ici c’était précisemment l’inverse.
    C’est un choix informatif. Ce qui me semble stupide c’est que Reuters n’assume pas ce choix.

  4. Valentina Grossi le 15/06/2010 à 08:51

    @ Jean-Paul Achard: dans ce court billet je n’ai pas pris le temps de décrire tous les éléments qui font que la photographie est, comme vous dites, un propos en soi et non pas le reflet d’une réalité. En tant qu’image issue d’une sélection, elle ne nous renseigne pas forcement sur le contexte de la prise de vue. Il n’y a pas seulement un cadrage visuel, mais les autres éléments sensibles en sont exclus. En plus, elle ne nous montre pas ce qui s’est passé avant ni ce qui se passera ensuite. Une photo, même lorsqu’elle n’est pas “recadrée”, est toujours “cadrée”: ce qui veut dire que la photo qui nous montre le couteau n’est pas forcement plus véridique que celle qui ne le montre pas.

    En ce qui concerne ma phrase “Cela relativise en même temps notre conception de l’impact de la retouche sur la véridicité de l’image photo-journalistique”, il faut l’entendre dans ce sens: le fait que l’image est cadrée, et donc forcement sélective, et donc ni “vraie” ni “fausse”, fait que la place occupée par la retouche, normalement considérée comme un fléau pour le photo-journalisme, soit relativisée: il n’y a pas que la retouche pour éloigner l’image de la réalité, les deux sont déjà loin l’une de l’autre.

    L’exemple de Reuters nous montre que l’on peut altérer le propos d’une image juste en la recadrant, sans forcement la retoucher: c’est juste un exemple de la longue liste des raisons qui font que l’image n’est pas l’événement. L’image recadrée, je le répète, ne sera pas plus éloignée du réel que l’image non recadrée.

    Ces questions sont d’ailleurs déjà traitées sur tous les blogs de Culture Visuelle, ainsi que dans l’article d’Yves Michaud que j’ai cité.

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