“La presse à la Une”, premières impressions

Du 11 avril et jusqu’au 15 juillet 2012 prochain, la BNF met « À La Une : La presse. De la gazette à internet ». Cette exposition est l’une des premières du genre dans une institution culturelle d’importance1. Sur le principe de la chronologie, son objectif est de faire le point sur les très riches collections de la bibliothèque et sur une pratique culturelle commune et pourtant mal connue. Si une exposition était proposée en 2000 à la Bourse , elle était une initiative de plusieurs professionnels de la presse. Au contraire, l’exposition à la BNF émane de conservateurs – Philippe Mezzasalma, Benjamin Prémel, Dominique Versavel – et de chercheurs – principalement des historiens des medias et plus particulièrement des historiens de la presse, Agnès Chauveau, Christian Delporte, Patrick Eveno, Gilles Feyel et Bertrand Tillier.

Elle s’inscrit dans la lignée des nombreuses initiatives développées par les équipes de la BNF pour valoriser leurs ressources et les fonds presse considérables conservés par cette institution publique : de la publication récente de l’ouvrage Des sources pour l’histoire de la presse, en novembre 2011 ; aux campagnes de  numérisation de la presse menées dans le cadre de Gallica2:

L’enjeu est de présenter, selon le communiqué de presse, « l’histoire de la presse écrite d’information générale en France du XVIIe siècle jusqu’à nos jours ». Organisée avec le soutien de Lagardère, elle est construite en 4 parties3 :

  • Une histoire de la presse en France de la gazette à internet
  • La fabrique de l’information
  • La mise en scène de l’événement (écrire l’événement)
  • Le numérique ; défis contemporains : presse et information après la révolution numérique

Le système médiatique est un des axes de recherche du Lhivic, laboratoire d’histoire visuelle contemporaine dirigé par André Gunthert, qui analyse la presse comme appartenant à un champ culturel plus large. Au Lhivic, comme sur Culture Visuelle, nous sommes par conséquent plusieurs à travailler sur ces thématiques en les abordant tout particulièrement par le biais de l’image : c’est avec beaucoup de curiosité et d’appétence que nous nous sommes rendues à cette exposition. Quelques remarques nous sont venues en lien avec nos recherches, en particulier pour ce qui est des images.

L’exposition se déploie au sein d’une salle unique à la BNF François Mitterrand, la « Galerie de l’histoire des représentations », attenante à l’exposition « L’aventure des écritures ». Cet espace permet d’emblée l’appréhension de l’exposition dans sa globalité. Le parti pris fut semble-t-il de n’imposer aucun parcours aux visiteurs, une fois le seuil de l’exposition franchi. Ainsi, le choix est donné d’aborder la presse à travers les quatre grandes thématiques, par le biais chronologique, ou même par média, les supports audiovisuels étant nombreux. Ces différents parcours possibles se recoupent peu et rendent difficiles les comparaisons et rapprochements : la place dévolue aux amateurs (pour la production et les usages de la photographie par la presse) est traitée de façon ponctuelle et non transversale, par exemple. Le circuit dominant reste d’ailleurs la chronologie4, or ces dates, personnages et/ou moments clés de la presse donnent des repères nécessaires mais construisent un récit plus factuel que connectif.

La contrainte de la salle unique oblige à diviser par le mobilier les différentes étapes de la partie chronologique. Ainsi, la scénographie consiste en un ensemble de « cellules » faites de cases en bois5 dans lesquelles sont placés les objets exposés. Ces derniers sont présentés de façon similaire, y compris quand ils demandent des conditions d’observation particulières – comme c’est le cas pour le premier daguerréotype d’actualité du Musée d’Orsay (par le photographe Thibault, La barricade de la rue Saint-Maur Popincourt, vers 1848), par exemple.

De fait, les objets exposés sont de natures très variées : tirages d’époque, appareils photographiques, objets d’impression, outils techniques, journaux, affiches publicitaires, registres, extraits de documentaires, extraits audiovisuels des collections de l’INA, fil de l’AFP, entretiens filmés, contenus web choisis… Si une telle diversité stimule les visiteurs, les multiples sollicitations sonores et visuelles peuvent parfois conduire à la dispersion.

Les portraits et les biographies des figures « nobles » du journalisme – éditorialistes, patrons de presse, photojournalistes célèbres… – scandent la partie chronologique. Au centre de la salle, est exposé le rôle des différents acteurs de la chaine de l’information souvent méconnus par le grand public (porteurs de journaux, imprimeurs, graveurs, éditeurs photo, etc.). Cependant, le travail au quotidien, les évolutions et les changements de l’identité professionnelle de ces acteurs ne sont pas décrits. Ces aspects pragmatiques participent pourtant à la production de l’information, comme l’a démontré la sociologie du journalisme6. Et une plus grande attention à ces dimensions densifie la description des entreprises de presse en montrant que les différentes étapes de la chaine de production et les contraintes organisationnelles des rédactions ont une influence directe sur les informations proposées. Une telle description conduit alors à dépasser les oppositions radicales – « transparence » versus « manipulation », « démocratie » versus « censure » – telles qu’elles peuvent être sous-entendues dans l’exposition lorsque, dans la partie chronologique, le récit est construit en mettant l’accent sur les périodes où la presse joue un rôle démocratique ou, à l’inverse, sur des moments où elle devient un instrument de propagande.

Nombre de propositions, en effet, reposent sur une série d’implicites et les relations entre presse et photographies sont de ceux-là. L’histoire de leurs relations est en cours d’élaboration mais lier naturellement la photographie à l’information au nom de son éventuelle dimension documentaire ne va pas de soi. Cette foi en la photographie document est pourtant reprise, en particulier pour traiter du photoreportage depuis les années d’après-guerre7. Plusieurs démonstrations d’historiens de la photographie – travaux d’André Gunthert ou de Thierry Gervais, par exemple –, montrant la complexité des relations entre presse et image et vont à l’encontre de son évidence, sont présentes. Mais les conséquences de ces démonstrations quant aux usages de la photographie dans la presse sont peu exploitées. Certains documents auraient ainsi mérité une mise en perspective plus importante pour comprendre la pertinence de leur présentation dans l’exposition8.

L’exposition n’aborde pas, non plus, la presse sous son angle économique, que ce soit en amont, par son financement publicitaire, ou en aval, par les revenus issus des ventes. Si Emile de Girardin est bien mentionné dans la chronologie comme celui qui introduit la publicité dans la presse, il n’est pas question des enjeux liés à ce nouveau modèle9. Pourtant, la presse est un système à trois branches dans lequel l’éditeur fournit un contenu pour le lecteur mais également pour le publicitaire10. Elle est prise entre la nécessité de correspondre à un lectorat et celle de trouver des financements publicitaires. C’est l’introduction de la publicité qui provoque une croissance des ventes de presse – par l’abaissement en conséquence de son prix – et la fait entrer dans une nouvelle ère. La description de la presse comme un objet culturel occulte l’objet économique qu’elle est également.

Enfin, un vrai souci des évolutions vers le numérique est perceptible, que ce soit dans le titre de l’exposition, à travers la riche exposition virtuelle ou encore par la présence de flashcodes dans le catalogue. Mais si les possibilités offertes par cette technologie en terme d’interaction avec le public sont discutées dans l’exposition virtuelle, elles sont timidement exploitées dans l’exposition elle-même 11.

L’atout majeur de l’exposition est la présentation d’archives riches et peu connues du grand public concernant la presse, conservées dans les collections publiques françaises. Les recherches se multiplient sur le médium mais les sources sont encore peu exploitées et  valorisées par les institutions. L’exposition donne ainsi une idée des « trésors » documentaires qui ont pu être conservés, à l’image de ceux montrés dans la partie intitulée « Fabrique de l’information », par exemple12. Tous ces documents relatifs au fonctionnement des entreprises connues ou moins connues du journalisme telles que les agences, et habituellement voués à la disparition en même temps que leur activité commerciale, donnent des clés de lecture sur leur organisation encore peu explorée13.

La présentation de ces archives est en réalité davantage une invitation à poursuivre les recherches qu’une proposition théorique aboutie. La difficulté à expliciter clairement les enjeux de l’objet presse confirme la nécessité de l’aborder comme un objet culturel et industriel et pour cela de l’appréhender globalement et de  manière pluridisciplinaire.

  1. Voir également l’exposition Face à l’histoire, 1933-1996 (1996) du centre Pompidou et plus particulièrement le texte sur la photographie de Michel Frizot dans le catalogue : Frizot Michel ” Faire face, faire signe. La photographie, sa part d’histoire “, in Jean-Paul Ameline, Face à l’histoire 1933-1996. L’artiste moderne devant l’événement historique, Paris, Flammarion/Centre Georges-Pompidou, Paris, 1996, p. 57. []
  2. La synthèse de ces initiatives fait l’objet de toute une page dans le document de présentation de l’exposition. []
  3. selon le dossier de presse et l’exposition virtuelle []
  4. « de la gazette à internet » []
  5. noires et rouges au début puis noires et bleues pour symboliser la section contemporaine. []
  6. Voir, entre autres, Gaye Tuchman, Making news. A study of the construction of reality, New York, The Free Press, 1978 et Cyril Lemieux, Mauvaise presse. Une sociologie compréhensive du travail journalistique et de ses critiques, Paris, Métailié, 2000 []
  7. La partie consacrée au photoreportage continue de mettre l’accent sur la figure du photoreporter de guerre comme il est d’usage dans cette description de la photographie de presse. Voir à ce propos l’article de Clément Chéroux, « La Mythologie du photoreporter », dans Voir, ne pas voir la guerre. Histoire des représentations photographiques de la guerre, Paris, BDIC/Somogy, 2001. Catalogue de l’exposition du 1er mars au 2 juin 2001, au musée d’Histoire contemporaine-BDIC (dans l’Hôtel national des Invalides) et au toit de la Grande Arche de la Défense, Paris. []
  8. Sur le photomontage de la garde-barrière réalisé pour l’Illustration, voir l’article de Thierry Gervais, “De part et d’autre de la “garde-barrière“” et plus largement sa thèse de doctorat sur l’Illustration photographique (2007). Sur les images d’Abou Graib, voir André Gunthert, “L’Image numérique s’en va-t-en guerre“, publié dans Etudes Photographiques n°15, novembre 2004 []
  9. Voir à ce sujet Marie-Eve Thérenty, Alain Vaillant, 1836, L’an I de l’ère médiatique, Analyse littéraire et historique de La Presse de Girardin, Paris, Nouveaux Mondes Editions, 2001 []
  10. Au sujet du « double destinataire » voir, Nathalie Sonnac, « Médias et publicité ou les conséquences d’une interaction entre deux marchés », Le Temps des Médias n°6, 2006, p. 49-58. []
  11. Voir, par exemple, les expériences éducatives avec des nouveaux médias et l’histoire:  « WW2 Tweets from 1940 », mené par un ancien étudiant d’histoire, Alwyn Collinson, qui tweete tous les jours comme si la guerre avait lieu aujourd’hui, parfois même avec des liens à des cartes ou à des photos. []
  12. un registre d’entrée et de parution des dessins du Journal incluant les rémunérations des dessinateurs qui date d’août 1917 ; un reportage photographique sur le fonctionnement de l’agence SAFARA en 1938-39  qui met en scène le travail du photoreporter et son traitement par l’agence ; ou encore l’inventaire des plaques négatives produites en 1936 par l’agence Mondial. []
  13. André Gunthert, « De quoi l’archive photographique est-elle la mémoire ? », L’Atelier des Icônes, 24 juin 2012 []

Une Réponse à “ “La presse à la Une”, premières impressions ”

  1. [...] “La presse à la Une”, premières impressions | Médiatiquement vôtre Rochers de lettrés, Itinéraires de l'art en Chine De la même manière que nous le faisons déjà pour les musées et lieux culturels étrangers , nous relaierons dans ce dossier les principales innovations numériques proposées dans le cadre des expositions temporaires françaises. Lyon A l’occasion de l’exposition Robert Combas, Greatest Hits , Le Musée d’art contemporain de Lyon propose plusieurs outils innovants: une visite virtuelle de l’exposition , un guide multimédia sous la forme d’une application gratuite proposant plus d’une heure et demie de commentaires, interviews et vidéos, téléchargeable sur l’App Store et sur Android et réalisée par Antenna Audio, la bande son de l’expo à écouter sur Deezer, le blog avec des photos et des interviews, une chasse aux trésors Geocaching, pour gagner des invitations et un hashtag twitter spécial #CombasHitsLyon. Une première à saluer: le module basé sur la technologie tumblr . « Image Battle » invite le public à un ping pong visuel autour des œuvres de Robert Combas. [...]