Internet, quand le murmure de la réception devient audible

Par Vincent Glad - 24 octobre 2011 - 11:03 [English] [PDF] 

[Version révisée d'une communication présentée au colloque Si la photo est bonne - Institut National d'Histoire de l'Art, 20 et 21 octobre 2011]

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Dans le tome 1 de l’Invention du quotidien, publié en 1980, Michel de Certeau avait l’intuition de l’existence d’un murmure de la consommation, qu’il ne pouvait que conceptualiser en l’absence d’une médiatisation de cette activité. Il mettait face à face «une production rationalisée, expansionniste autant que centralisée, bruyante et spectaculaire», celle des industries culturelles pour reprendre le terme de notre colloque, et une«autre production, qualifiée de “consommation”: celle ci est rusée, elle est dispersée, mais elle s’insinue partout, silencieuse et quasi invisible, puisqu’elle ne signale pas avec des produits propres mais en manières d’employer les produits imposés par un ordre économique dominant»1

Internet change la donne puisqu’elle offre à l’activité de consommation une visibilité, des «produits propres» comme dit Michel de Certeau que sont aussi bien les commentaires sur Facebook, les pouces baissés sur YouTube ou les live-tweets sur Twitter. J’ai souhaité m’intéresser à cette apparition d’une réception du public médiatisée grâce à Internet et plus particulièrement aux frictions qui apparaissent entre les industries culturelles et le public, au travers des critiques négatives des contenus.

Pour poser les termes du problème, je vous propose d’écouter un extrait d’une interview de Mélanie Laurent. L’actrice a sorti au début de l’année 2011 son premier disque, En t’attendant, qui a reçu un accueil critique mitigé et qui lui a valu quelques moqueries sur Internet. Mélanie Laurent s’en est émue dans une vidéo tournée par le journal Le Berry Républicain, dans les coulisses du Printemps de Bourges en avril dernier.

Image de prévisualisation YouTube

«Internet est une ouverture sur la haine», dit Mélanie Laurent qui relève que la critique n’a jamais été aussi sévère que depuis l’arrivée d’Internet. Elle dénonce notamment cette habitude qu’ont les internautes de faire un pouce baissé, une référence au bouton en-dessous des vidéos YouTube : j’aime (pouce levé), je n’aime pas (pouce baissé). Comme une preuve ironique de ce qu’elle avance, la vidéo qui a été vue par 150.000 personnes a été créditée de 179 pouces levés pour 494 pouces baissés…

Capture d'écran YouTube le 19/10/2011.

Alors Internet est-il vraiment une «ouverture sur la haine»?

Il faut déjà observer que cette médiatisation de la réception du public que dénonce Mélanie Laurent n’est pas contestée sur tous les supports, bien au contraire. Sur Amazon, sur Allociné, sur les sites de voyage comme Booking.com ou Trip Advisor, sur l’App Store, le magasin en ligne d’applications d’Apple, personne ne conteste les réactions parfois négatives des internautes. Les industriels participent d’ailleurs eux-même à cette réception médiatisée en répondant aux commentaires négatifs par… des faux commentaires positifs. Les agences d’e-reputation proposent ce genre de service, comme l’avait montré une édifiante enquête des Inrocks.

Tous ces espaces d’expression de la critique des internautes sont des espaces orientés vers la consommation de produits industriels. Les internautes s’expriment dans des espaces bien délimités où la confiance dans le jugement des internautes permet d’encourager l’achat. La critique négative est acceptée car elle vient crédibiliser la critique positive, la critique s’appelle ici de la recommandation.

La critique des internautes est par contre problématique dans des lieux où elle n’est pas directement liée à un acte d’achat ou de recommandation pour un achat. Sur YouTube, Facebook ou Twitter, où les contenus se consomment gratuitement, cette critique peut-être jugée superflue, du bruit inutile uniquement voué à nuire et souvent attribué par les émetteurs déçus à de la jalousie. Pour reprendre ce que disait Mélanie Laurent, en forme de slogan des naufragés du pouce baissé: «J’aime, j’aime pas, mais tu es qui pour venir déferler toute ta haine? Qu’est ce que tu fais dans la vie?».

L’hypothèse que je fais est que la critique pose problème lorsque l’émetteur du contenu et le public sont en rapport direct sur la même plateforme, ce qui n’est pas le cas sur Amazon ou Allociné. C’est quand l’émetteur apparaît sur une “scène” (à savoir son compte Facebook, YouTube ou Twitter) que la critique devient un problème, c’est alors que devient effective la métaphore du «braconnage» de Michel de Certeau, quand «[les lecteurs] circulent sur les terres d’autrui, nomades braconnant à travers les champs qu’ils n’ont pas écrit». Plus cette scène est étroite, plus la relation est conflictuelle.

Pour tester cette hypothèse, j’ai étudié les structures des 3 grandes plateformes communautaires de l’Internet d’aujourd’hui, YouTube, Facebook et Twitter, pour voir dans quelles conditions techniques se passe le dialogue (ou le non-dialogue) entre les émetteurs du contenu (limité dans mon étude aux industries culturelles) et les récepteurs. En somme, pour parvenir à délimiter les dimensions de la scène d’où les industries culturelles interviennent sur ces réseaux.

YouTube, quand la réception au second degré s’affiche au haut du box-office

Sur YouTube, je vais m’intéresser plus particulièrement aux clips musicaux qui sont le principal produit consommé sur la plateforme, comme on le voit sur ce classement des contenus les plus vus depuis le lancement de la plateforme. Sur les 12 vidéos, 9 sont des clips.

Capture d'écran YouTube le 19/10/2011. Collage entre les deux premières pages des résultats.

Regardons la structure de la page Youtube et la place qui est laissée aux réactions des internautes. J’ai encadré en rouge la place laissée au public.

Capture d'écran YouTube 19/10/2011.

On voit que la jauge des pouces baissés, qui énerve tant Mélanie Laurent, s’affiche juste en-dessous du compteur de vues, un indicateur traditionnel des industries culturelles (qui est assimilable à des indicateurs d’audience comme le nombre d’entrée en salles ou l’audience Médiamétrie).

Juste en-dessous se succèdent les commentaires préférés des internautes — souvent ironiques sur des produits culturels que les internautes jugent médiocres, comme c’est le cas ici avec Justin Bieber — les réponses en vidéo et les derniers commentaires. La place laissée aux réactions du public est ainsi très large, de sorte que sur YouTube, on consomme dans le même temps le produit culturel et sa réception, un peu comme dans une salle de spectacle où les réactions du public font parti du show. Mais YouTube va encore plus loin: l’internaute est invité à donner des pouces levés ou baissés aux commentaires des internautes, c’est à dire à juger la réception.

Cette grande place laissée aux réactions du public, qui réduit l’importance relative de la “scène” des industries culturelles, peut s’expliquer par l’historique de YouTube. À l’origine, le site n’est pas conçu pour diffuser le contenu des industries culturelles, mais pour diffuser celui des internautes. Le slogan du site est, rappelons-le, «broadcast yourself», un appel direct à la participation des internautes. Dans cette optique, le site réservait logiquement une grande place au public.

L’utopie du broadcast yourself, «le rêve d’un cinéma réalisé par des vidéastes de quartier», pour reprendre l’expression d’André Gunthert, a fait long feu. On s’est rapidement rendu compte qu’une grande partie du succès du site reposait sur la mise en ligne par les internautes d’extraits d’émissions télé et surtout de clips vidéos. Le «brodcast yourself» s’est transformé en une télévision de rattrapage administrée clandestinement par les internautes. L’évolution de YouTube a été logique pour un site qui voulait se trouver une respectabilité pour monétiser ses contenus par de la publicité: les maisons de disque ont progressivement remplacé les versions pirates par les versions officielles des clips. Depuis quelques années, YouTube est avant tout un grand jukebox en ligne, administré par les industries culturelles qui se rémunèrent avec une fraction de la publicité et par des liens renvoyant vers la chanson sur les sites de vente de MP3.

On observe qu’il se crée une tension forte entre cet espace qui a gardé ses mœurs de l’époque pirate et les contenus des maisons de disques qui sont livrés exactement de la même façon qu’ils sont livrés à MTV, sans précaution particulière par rapport à ce nouvel univers. Heureusement pour les industries culturelles, il reste un joker, désactiver les commentaires, ce qui désactive dans le même temps — et c’est un fait — les pouces levés et baissés. C’est ce qui fut fait avec le clip de Senna de Secret Story 4 qui atteignait un niveau record de pouces baissés pour un contenu français.

Le pouce baissé de YouTube donne une visibilité massive à la réception au second degré des contenus audiovisuels, une réception qu’on connaît bien avec la nanarophilie au cinéma mais qui restait une activité marginale. Avec YouTube, la réception au second degré vient s’afficher en haut du box-office de l’industrie culturelle, sur le contenu le plus visionné de YouTube, le clip «Baby» de Justin Bieber, vu 640 millions de fois… mais avec près de 2 millions de pouces baissés.

Pour l’internaute qui consomme dans le même temps le contenu culturel et sa réception, la lecture du spectacle proposée n’est pas simple. Pour reprendre les termes d’André Gunthert, le pouce baissé est «une réaction plus complexe que la simple non-consommation», elle suppose une consommation ambiguë, soit déçue soit au second degré.

Preuve de cette prise en compte de l’information du pouce baissé, le nombre de dislikes sur la vidéo de Justin Bieber est devenu un enjeu de réappropriation du contenu, comme on le voit par exemple sur le forum Reddit où un commentateur avait appelé à cliquer massivement sur le pouce baissé.

Pour comprendre comment la structure du site influe sur les réactions du public, il faut comparer YouTube à Facebook, autre lieu de tension potentielle entre industries culturelles et public.

Facebook, le reflux de la critique

Au départ, Facebook n’a pas du tout été pensé pour les entreprises ou les personnalités publiques. Le site a été crée à Harvard en 2004 et jusqu’en 2009, les industries culturelles n’avaient d’autres possibilités de publication que de créer un profil limité à 5.000 amis ou de créer ce qu’on appelait un «groupe», une sorte de forum auquel il n’était pas possible de s’abonner et souvent dénué d’activité.

En 2009, Facebook a changé sa politique pour s’ouvrir aux entreprises et aux personnalités en créant ce qui s’appelait à l’origine les «fan page». Depuis, le nom a changé, Facebook ne parle plus que de «page» tout simplement et a remplacé le bouton «devenir un fan» par «like» (ou «j’aime» en français), reprenant en cela la terminologie «like» devenu un classique de Facebook.

On voit avec cette page de David Guetta la sophistication d’une page Facebook, où la maison de disque a une large latitude pour créer sa propre mise en page et s’affranchir quelque peu de la plateforme Facebook.

Capture d'écran Facebook le 19/10/2011.

Contrairement à YouTube, sur Facebook, le bouton “dislike” n’existe pas. Facebook mise davantage sur les relations sociales que sur les contenus culturels pour faire du trafic et le site de Mark Zuckerberg ne veut surtout pas générer de conflit, comme l’explique sur le site Quora, Tom Whitnah, ingénieur chez Facebook qui a développé le bouton like: «Ce qui pourrait paraître ludique pour le “disliker” paraîtra souvent critique ou moralisateur pour le destinataire du dislike […] Faire des dislikes donne un feedback au posteur du contenu qui va généralement le décourager de partager».

Au nom du partage, Facebook défend un modèle d’«Internet civilisé», pour reprendre le terme cher à Nicolas Sarkozy, qui empêche de formaliser et d’institutionnaliser la critique des contenus. Selon cette même logique, l’internaute est notifié par mail à chaque ajout d’ami mais aucune fonction ne lui permet de savoir que quelqu’un l’a supprimé de ses amis.

Bien sûr, la critique est possible sur les pages Facebook où chaque contenu posté (texte, vidéo, photo) est commentable. Mais il y a un premier filtre qui pèse lourd : pour commenter, et donc pour éventuellement critiquer, il faut déjà avoir “liké” la page, et donc afficher devant tous ses amis son adhésion à l’artiste ou à la marque, ce qui peut dissuader par exemple d’aller dire du mal de Justin Bieber. C’est une protection qui pourrait s’apparenter à la charte d’adhésion aux valeurs de la gauche qu’a fait signer le PS lors des primaires, afin d’éviter que des électeurs de droite perturbent le scrutin.

Il y a un second filtre à l’expression d’une critique sur les contenus: contrairement à YouTube, les commentaires ne sont pas mis en valeur. N’apparaissent dans le fil d’actualités des internautes (qui est le principal lieu de consultations des contenus) que le nombre de commentaires et de likes. L’appréciation n’est que quantitative, pas qualitative. Impossible de savoir au premier coup d’oeil si la réception est positive ou négative.

Capture d'écran d'une notification du groupe Midnight Juggernauts dans le fil d'actualités le 24.10.11

Ce reflux de la critique est combattu par les internautes avec leurs propres moyens. Par exemple, de nombreuses applications Firefox non-officielles ont été créés pour ajouter artificiellement un bouton dislike sur Facebook, manière de braver l’interdit posé par le réseau social. Les internautes ont aussi détourné le principe des pages “likes” à l’intitulé libre pour en faire des pages empreintes de négativité. Justin Bieber en collectionne des centaines.

Mais le principal canal d’expression critique se trouve dans les commentaires, malgré la faible visiblité de ceux-ci. En l’espèce, c’est comme au théâtre, il faut qu’il y ait du nombre, il faut que le public fasse du bruit pour se faire entendre, il faut que la représentation soit vraiment troublée par de très nombreuses huées pour que cette critique gagne en visibilité. C’est ce qui s’est passé lors de la première de la nouvelle version du Petit Journal le 29 août dernier, où les téléspectateurs mécontents se sont retrouvés sur la page Facebook de l’émission, partageant entre eux des commentaires très négatifs.

Capture d'écran page Facebook 29/08/11.

Le bruit généré a été assez fort pour finir dans la presse, avec un article du site Arrêt sur images qui utilise les commentaires de la page Facebook pour conclure à une réception négative du programme.

Twitter, la star sur un tabouret au milieu de la foule

Au contraire de YouTube et surtout de Facebook, Twitter administre très peu les usages sur son site. Pas de like, de poke ou de pouces baissés. La plupart des usages ont été créés par les internautes et intégrés ensuite à l’interface de Twitter, comme le retweet, le raccourcissement d’URL ou la publication de photos.

Sur Twitter, les marques et les personnalités commencent au bas de l’échelle et se font parfois rudoyer par les internautes. Lors de son arrivée sur le réseau en 2009, Frédéric Lefebvre s’est fait bannir comme un spam par Twitter après que les internautes se soient concertés pour cliquer sur le bouton “report as a spam” de son profil. Son compte a été temporairement fermé par le robot de Twitter, avant de rouvrir quelques jours plus tard. Il est intéressant de noter que cet événement, dont l’équivalent dans la vraie vie serait considéré comme gravement anti-démocratique, n’a fait l’objet d’aucune polémique.

La difficulté pour une personnalité de s’imposer sur le réseau est également illustré par l’exemple du directeur du Nouvel Observateur, Laurent Joffrin, qui s’est retrouvé mêlé à ce qu’on appelle un “tweet-clash”, c’est à dire un duel verbal sur Twitter avec un jeune journaliste.

Montage de deux captures d'écran Twitter le 18/07/11.

Immédiatement, Joffrin se fait moquer sur Twitter, un jeu se met en place autour du tweet de réponse du journaliste: «Qui êtes vous pour me tutoyer?« qui cadre mal avec les usages sur Twitter, où les célébrités ne sont pas en surplomb par rapport aux utilisateurs.

Capture d'écran de la recherche "@Laurent_Joffrin" sur Twitter le 18/07/11.

Un “mème” se met en place, c’est à dire un jeu de détournement d’image autour de ce tweet de Laurent Joffrin.

Montage d'images postées sur Twitter le 18/07/11.

Cette absence de déférence envers les personnalités publiques s’explique selon moi par l’étroitesse de la scène qui place l’artiste, le politique ou le journaliste face au public. La scène où est placée la personnalité publique n’est qu’un tabouret placé au milieu d’une large foule. Sur YouTube, l’artiste poste une vidéo, sur Facebook, un statut, et le public y répond de manière assymétrique, dans un dispositif où il est en position de récepteur. Sur Twitter, rien ne différencie le contenu de l’émetteur de celui du récepteur, les deux sont des simples tweets de moins de 140 signes.

Le seul endroit sur Twitter où il est possible de matérialiser dans son ensemble une audience publique est la page de résultats du moteur de recherche interne. On peut par exemple y taper un hashtag, c’est à dire un mot-clé que les utilisateurs ont préalablement définis pour suivre ensemble une actualité, une conférence ou une émission de télévision.

Montage de tweets postés avec le hashtag #kohlanta le 30/09/11. Tweets récupérés sur topsy.com.

Comme on le voit sur ce “live-tweet” de Koh-Lanta, la place du public par rapport à l’industrie culturelle est écrasante. Le présentateur Denis Brogniart, qui a l’habitude de commenter l’émission en direct, est mis sur le même plan que le public, rien ne permet de le différencier ou de le mettre en valeur. On est dans la situation inverse d’une page Facebook.

Cette architecture du site crée une situation inédite où le public est roi, où la personnalité publique doit s’insérer dans cet univers qui n’est pas fait à l’origine pour elle. Sur Twitter, la scène n’est pratiquement plus visible, il n’y a plus que du public. Il n’y a plus grand chose à «braconner» (De Certeau, 1990) pour les internautes, et à la limite, la situation s’inverse, c’est Laurent Joffrin qui circule «sur les terres d’autrui, [nomade] braconnant à travers les champs [qu'il n'a] pas écrit».

Signe de cette importance du public, la presse multiplie les articles qui reprennent des tweets en témoignage, un procédé qui s’apparente au traditionnel micro-trottoir: «Sur Twitter, les internautes se déchaînent contre DSK» (AFP), «L’insolent hommage de Twitter à Michael Jackson» (LExpress.fr), «Explosion de joie sur Twitter après l’arrestation de Laurent Gbagbo» (NouvelObs.com), «Carla Bruni-Sarkozy, son accouchement affole Twitter» (AuFeminin.com).

Sans que cela soit jamais écrit ni même pensé dans ces articles, Twitter métaphorise la réaction du public qui n’est normalement captable que par des micro-trottoirs ou des sondages. Quand «Twitter s’enflamme» selon l’expression consacrée, c’est le public en général, imagine t-on, qui s’enflamme. Ce qui est une croyance assez discutable car les biais statistiques sur Twitter sont nombreux: public plus jeune, plus masculin, plus connecté2

La querelle de la haine: quand Internet rend visible des contenus non publics

Cette étude de l’architecture des 3 grands sites communautaires, YouTube, Facebook et Twitter, lieux privilégiés de friction entre le public et les industries culturelles, nous permet d’envisager un début de réponse à la question posée par Mélanie Laurent: Internet est-il donc une ouverture sur la haine qui rend le public plus méchant qu’avant?

Faut d’avoir pu mener une histoire de la haine, il est difficile d’évaluer si le public est plus méchant aujourd’hui qu’auparavant. En tout cas, Internet n’est pas une ouverture sur la haine mais une ouverture vers un espace public élargi.

Ce qui change fondamentalement avec Internet et ces sites communautaires, c’est que la réaction du public est médiatisée, qu’elle est rendue visible quelle qu’elle soit. Avant l’Internet participatif, il fallait que le public fasse beaucoup de bruit pour se faire entendre, qu’il y ait émeute pour que la réception apparaisse au grand jour, que l’émeute soit une acclamation ou une désapprobation. Le fan d’un côté et les tomates de l’autre étaient quelque part les figures de la réception.

Au-delà de ces réactions spontanées, médiatisés uniquement quand elles atteignaient un certain degré d’outrance, les industries culturelles avaient mis en place tout un appareillage de mise en visiblité du public, dans une mise en scène très cadrée, à l’exemple du courrier des lecteurs3, du micro-trottoir ou de la libre-antenne à la radio.

Mais tout était strictement sélectionné, contrôlé et mis en forme par les médias diffuseurs, responsables juridiquement depuis la loi sur la liberté de la presse de 1881 des propos diffamatoires diffusés sur leur antenne ou dans leurs colonnes. «L’espace public était public, écrit Dominique Cardon, parce que les informations rendues visibles à tous avaient fait l’objet d’une sélection préalable par des professionnels obéissant à des normes déontologiques. Ce mode de production de l’espace public par les médias assurait donc conjointement la visibilité et la publicité des propos.»4

Internet décorrèle la visibilité et la publicité des propos. On rend maintenant visible sans chercher à rendre public, sans chercher à rentrer dans l’espace public. La publication écrite, tweets ou commentaires Facebook, n’a plus vocation à être archivée à la BNF. Pourtant, juridiquement, ces contenus visibles restent considérés comme publics, les tweets et les commentaires YouTube sont assimilés à une «communication au public par voie électronique» et sont à ce titre soumis aux contraintes de la loi sur la liberté de la presse.

Les industries culturelles peuvent éprouver des difficultés à appréhender ce nouvel espace public élargi. Après son tweet-clash, Laurent Joffrin a publié une tribune sur le site du Nouvel Obs où il disait répondre à ses «contradicteurs»: «Un journaliste comme moi, qui a pignon sur rue, ne supporterait pas, a-t-on dit, d’être interpellé de manière familière par tout un chacun. […] Ridicule : j’ai participé à des centaines de débats publics dans toute la France, face à des auditoires, courtois la plupart du temps mais parfois coriaces». Laurent Joffrin accepte l’affrontement mais sur un ring qu’il a lui-même tracé, dans un espace public traditionnel bien délimité par les médias, mais ne l’accepte pas quand la confrontation a lieu à armes égales sur un réseau comme Twitter.

Internet fixe par écrit (ou par like ou dislike) le murmure de la consommation, ce qu’on pourrait appeler la “conversation”, une oralité rejetée normalement aux marges de la culture. Pour reprendre les termes de la sociologue Valérie Beaudouin, Internet permet «un rapprochement inédit entre des activités autrefois fortement distinctes : la publication et la conversation»5. De nombreuses critiques contre Internet regardent les contenus web avec les critères de jugement des productions des industries culturelles. Or, ces productions de la consommation ne produisent pas un résultat final, mais un résultat en train de se faire, de la conversation. Il est donc absurde de les juger selon les critères esthétiques traditionnels.

Cette querelle de la haine sur Internet pourrait donc aussi s’expliquer par cette tradition de sacraliser les contenus écrits. Les réseaux sociaux sur Internet, en rendant visibles des contenus écrits hérités d’une tradition orale, brisent la séparation écrit-oral que décrivait de Certeau: «Est «oral» ce qui ne travaille pas au progrès; écrit-il. Réciproquement, est “scripturaire” ce qui se sépare du monde magique des voix et de la tradition. Une frontière (et un front) de la culture occidentale se dessine avec cette séparation-là»6.

Les industries culturelles, qui sont situées de l’autre côté de la frontière, découvrent un nouvel espace public qu’ils peuvent juger «incivilisé», pour reprendre la métaphore sarkozyste. Pour apprivoiser cet espace sauvage, les entreprises ont créé un nouveau poste ces dernières années au sein de leurs départements communication ou marketing, le “community manager” qui est chargé de s’occuper des pages Facebook, Twitter ou YouTube, et dont l’étymologie même montre bien l’objectif: coloniser cet espace qui échappe aux institutions traditionnelles.

Internet réalise quelque part le rêve d’Adorno et d’Horkheimer, les pères de la construction oxymorique7 «industries culturelles»: «Dans la sphère publique de la société moderne, les accusations sont rarement audibles; si elles le sont, ceux qui ont les oreilles fines peuvent déjà détecter des signes prouvant que le dissident sera vite réconcilié.»8. À l’heure du web, les accusations sont audibles et le «dissident» s’appelle Laurent Joffrin.

  1. Michel de Certeau, L’invention du quotidien, Tome 1 Arts de faire, Gallimard, Nouv. éd., 1990, p. XXXVII []
  2. Étude Ipsos Profiling 2010-2011, reprise sur L’Internaute []
  3. Branca-Rosoff Sonia, Marinelli Cécile. Faire entendre sa voix. Le courrier des lecteurs dans les trois quotidiens marseillais. In: Mots, septembre 1994, N°40. Ecoutes, échos du politique. pp. 25-39. []
  4. Dominique Cardon, La démocratie Internet, Seuil DL, 2010, pp. 36-38 []
  5. Valérie Beaudouin, «De la publication a la conversation» Lecture et écriture électroniques, Réseaux, 2002/6 no 116, p. 199-225. DOI : 10.3917/res.116.0199 []
  6. Michel de Certeau, L’invention du quotidien, Tome 1 Arts de faire, Gallimard, Nouv. éd., 1990, p. 199 []
  7. André Gunthert, Introduction au colloque à l’INHA «Si la photo est bonne», 20/10/2011 []
  8. Max Horkheimer, Theodor W. Adorno, La dialectique de la Raison, TEL Gallimard, 1974, p. 141 []

9 Reponses à “ Internet, quand le murmure de la réception devient audible ”

  1. Excellent article ! Où se trouve bouton like ? Pourquoi faudrait-il être legitime pour critiquer alors que les compliments n’ont pas besoin de carte de visite? Cette question n’est que trop peu abordée et c’est dommage. Aussi est-il vrai qu’Internet exacerbe la haine ? Je crois simplement que cette technologie permet à une frange de la population d’exposer (les mécontents) leurs points de vue plus facilement. Rien ne prouve que “la haine” se propage dans nos chaumières.

  2. Eh mais trop la pauvre fille toute énervée, dégoùtée de trouver sur le net un avis contraire à celui de ses amis facebook, qui vient nous dire sa nostalgie de TF1/Antenne2 où “yavait quand même moins de critique” c’est vrai quoi à la fin ?! Du coup je suis allé écouter une de ses chansons, presque en entier, c’est pas ça l’idée ? (“En t’attendant”, je vous recommande, une chanson indispensable, “un ovni créatif”, un “objet musical non identifié” (t’as vu hein je te la fais mainstream media t’es contente ?) une chanson qu’il fallait faire, une chanson universelle, ouverte et créative, un truc qui fait avancer les choses, et pis attention, ça sonne hein. J’ai rien entendu d’aussi fort depuis “broken english” de Marianne Faithful*).

    J’aime bien son “t’es qui pour critiquer, qu’est-ce que tu fais dans la vie” topical. Je suis chomeur. Je suis producteur de musique. Je suis les 99% ;)

    Elle a l’air sincere. Sa culture est visiblement et audiblement minuscule, et ne se doute carrément pas de ce qui se passe en fait. Elle, elle critique rien, t’as qu’à voir comme elle est constructive.

    Je me rappelle très bien des années dont elle nous parle. Elle nous dit “la nouvelle vague, yavait pas que Brel” (oui c’est vrai hein, elle est très “meme”, tu trouves aussi ?) et comment dire, c’est très vrai, Elodie. “Yavait” des trucs absolument épouvantables qu’il fallait se cogner parce que les 5 radios et les 2 TVs avaient décidé que tout le monde devait entendre telle ou telle scie jusqu’à la lie.

    * – au hasard

  3. Superbe analyse. J’en reste béat.
    Je like, je plussoie, je Gplussoie aussi.

  4. Bravo pour ce travail d’analyse, qu’on suit avec intérêt (malgré quelques passages qu’on aurait pu souhaiter plus resserrés pour une diffusion internet).

    Il faut savoir que sur Facebook le bouton “dislike” existait au début… mais a disparu, surtout pour ne pas gêner les annonceurs (goûtant mal les pouces baissés, on s’en doute…). Sur Facebook, qui adore ses annonceurs (on s’en doute aussi), désormais on aime ou on se tait. On peut néanmoins commenter, en effet, mais l’administrateur de la page peut s’il le souhaite faire disparaître un commentaire qui ne lui plaît pas (= censure). Pas le choix donc : bienvenue dans un Monde Parfait. Outre le phénomène de réciprocité que le sociologue Pierre Frazer a appelé, non sans pertinence, “la Société de l’adoration mutuelle”. Je te like si tu me likes. Donnant donnant. Savoir ensuite où est la sincérité (et la vérité) dans cette cordialité factice…

    Autre aspect aussi : le mécanisme éprouvé de la “preuve sociale” (Cialdini) : Vous êtes enclin à commenter (et à liker ou disliker) si les autres ont commenté. Vous l’êtes moins si personne n’a commenté (sauf à être un ami proche) ; sachant qu’il est de bon ton, si l’on veut se faire voir, de commenter dans les premiers dans le cas d’articles ou de pages “à notoriété” (genre Rue 89, dont les commentateurs se ruent sur l’espace commentaire dès certains articles de journalistes réputés mis en ligne…)

    “Sur Twitter, la scène n’est pratiquement plus visible, il n’y a plus que du public.” Très juste. “Twitter” devient même, pour les analystes media, un personnage à lui tout seul (composé de “cellules” humaines noires ou blanches, d’accord ou pas d’accord…). Comparé à FB, Twitter est plus “rock&roll”, plus difficile à gérer pour une personnalité, vite au coeur de la tourmente. Et c’est une bonne chose : la température y est assez juste.

    Sacré théâtre en tout cas ! :)

  5. [...] une illusion, même s’il perdure un héritage de cette culture web d’origine. On a vu dans un précédent post comment la médiatisation des réactions du public peut donner une fausse impression d’une [...]

  6. Excellent, vraiment excellent article. La meilleure chose que j’ai lue sur l’usage d’internet depuis un certain temps, la plus juste: pas de généralisation hâtive, une réflexion illustrée d’exemples pertinents, une problématique limitée mais explorée jusqu’à apporter des réponses aux hypothèses de départ. Le recul nécessaire du chercheur se fait par l’appel à des références préalables au phénomène observé, qu’on redécouvre pertinentes, et qu’on ne peut soupçonner d’avoir été produite comme paraphrase du phénomène évoqué.
    La référence à De Certeau est devenue, certes, un réflexe de la pensée socio-culturaliste, mais ici elle retrouve de sa vigueur et de sa pertinence.
    J’ai hâte de lire l’article en complément du billet…

  7. Je me permets de réagir hyper tard mais comme je suis en train de réfléchir aux mêmes questions que toi suite à la lecture de plusieurs choses sur le sujet (dont ton article hyper bien mené).
    Plus que nécessaires, les commentaires négatifs sont sains, c’est en tous cas mon avis.
    Par contre, si le pouce vert ou rouge sont sans saveur, il en va autrement des commentaires vidéos ou écrit.
    Selon moi, il est nécessaire de distinguer les commentaires constructifs, de ceux qui sont destructifs.
    Comme le fait remarquer Laurence Neuer sur lepoint.fr (diffusé le même jour que toi), Internet donne un sentiment d’impunité et cacher derrière son écran on se permets plus facilement de cracher à la gueule des artistes ou autres personnalités quand face à eux on ferait moins les fiers.
    Si ces commentaires ont évidemment leur place (après tout pourquoi pas), je crois que c’est important de les distinguer car on ne parle pas des mêmes profils de personnes ni des mêmes intentions au départ.

  8. [...] l’heure d’internet, où chacun peut donner son avis, où l’on crée des posts pour réussir à gérer, coloniser ces nouveaux espaces [...]