Le regard documentaire dans le monde arabe au prisme des productions d’al-Jazira Documentary

Par Johanna Cappi - 16 novembre 2013 - 16:43 [English] [PDF] 

Séance du 18 novembre

“Le paysage audiovisuel arabe connaît des transformations importantes depuis l’émergence des télévisions satellitaires panarabes dans les années 1990 et le développement de l’Internet au cours des années 2000. Le renouvellement concomitant des scènes culturelles régionales a participé d’un mouvement plus ample de transformation des représentations de l’arabité contemporaine, dans un contexte marqué par une attention médiatique accrue, des tensions politiques et sociales ainsi que des conflits de grande intensité.

Au cœur d’un tel tourbillon informationnel, l’image documentaire a acquis une fonction de premier plan, auréolée, pour une partie significative de ses usagers, d’un label d’authenticité et de vérité : les image-témoignages des « printemps arabes », la documentation infinie des violences en Syrie et, plus généralement, la couverture journalistique des conflits armés, concourent à faire du mode de mise en image du réel un enjeu médiatique primordial.

De fait, le film documentaire, image du réel parmi la multitude de celles qui circulent sur les réseaux, connaît depuis le milieu années 2000 un intérêt manifeste tant de la part de ses producteurs, cinéastes ou artistes que des investisseurs, privés comme publics. Cette ruée vers le réel s’inscrit ainsi dans un cadre polémique et concurrentiel que l’étude des activités de production d’une chaîne thématique comme al-Jazira documentaire permet de décrire et d’analyser.

Mon intervention se concentrera sur deux éléments : d’une part, situer les activités d’al-Jazira documentaire dans le cadre plus général des dynamiques de l’image documentaire dans le monde arabe ; d’autre part, mettre en évidence les caractéristiques d’un style documentaire dont l’ambition affichée est de véhiculer une certaine représentation de l’arabité contemporaine.

Présentation de la chaîne

Al-Jazira Documentaire occupe une place à part dans la constellation des institutions et des acteurs impliqués dans la promotion du film documentaire arabe dans la mesure où elle est présente à tous les niveaux de la chaîne de production. Dotée de moyens substantiels et de la volonté certaine de contribuer à la diffusion de la culture documentaire dans le monde arabe, elle impose un style et contribue à la construction et à la consolidation d’un marché régional ainsi qu’à la diffusion de standards et de méthodes partagés par tout un réseau de producteurs et de réalisateurs qui lui procurent ses contenus.

Fondée en 2006, elle constitue la première et la seule chaîne de langue arabe spécialisée dans le film documentaire. Si elle acquiert la plupart de ses programmes sur le marché international, elle produit environ 250 heures de film par an, soit 30% de sa grille. Son objectif dans les années à venir est d’augmenter cette part afin de renforcer son rôle de leader régional dans la production et la diffusion de films documentaires sur et dans le monde arabe. L’essentiel des films qu’elle soutient traite en effet d’affaires relatives au monde arabe. La dimension arabe de la chaîne est donc non seulement relative à la langue de diffusion mais elle concerne surtout les sujets, tant du point de vue de leur choix que de celui de leur traitement. Je montrerai ici comment Jazira documentaire élabore une représentation valorisante et performative de l’arabité contemporaine, c’est-à-dire une vision qui met en avant des exemples de réussite et d’accomplissement de soi.

Une partie des productions documentaires de la chaîne revisite ainsi les « grandes » figures historiques et politiques qui ont marqué les pays arabes, dans un style qui oscille entre l’hagiographie et l’enquête historiographique. Cette tonalité se retrouve lorsqu’il s’agit de dresser le portraits d’anonymes : la plupart d’entre eux, qu’il s’agisse de musulmans en terre d’immigration, de réfugiés palestiniens ou de femmes dans leur quotidien, affrontent un défi, trouve des solutions et se frayent un chemin vers la réussite. Il y a ainsi au cœur de la politique éditoriale de cette chaîne, une volonté de proposer, comme le dit M. Mahfoudh Nouh son directeur, « des exemples qui peuvent servir de modèles pour le public ». Je montrerai de quelle manière ces modèles sont construits et présentés et comment, au delà de leur multiplicité, ils s’élaborent selon des mécanismes et des schémas similaires. Je démontrerai alors, en m’appuyant sur le premier film produit par la chaîne en 2007, un portrait du cinéaste syrien Mustapha al-Akkad, qui réalisa Le Message avec Anthony Quinn, comment Jazira Documentaire se conçoit elle-même à l’image de ses images, c’est-à-dire comme un projet de renaissance culturelle, elle fait figure de modèle.

Toute la production de Jazira Documentaire ne se résume pas à cette dimension performative. Il existe aussi toute une série de films plus personnels, réalisés par des auteurs qui proposent des regards singuliers et des points de vue personnels sur le monde. Je m’appuierai sur certains exemples pour montrer comment la ligne éditoriale de Jazira, même si elle tend dans son ensemble à reprendre les éléments de bases des traditions documentaires griersonienne et télévisuelle, demeure ouverte à d’autres formes d’expressions. Il faut en effet souligner que même si certains axes éditoriaux et formels se dégagent dores et déjà, Jazira documentaire n’en demeure pas moins une jeune chaîne de télévision qui cherche à prendre ses marques et consolider ses appuis, c’est-à-dire qui a encore la capacité d’explorer et d’expérimenter.

En montrant la diversité des sujets traités et des formes adoptées je soulignerai la volonté encyclopédique qui anime les responsables de la chaîne. Il ne s’agit pas seulement de montrer les « arabes » sous un jour favorable mais de documenter leurs réalités, c’est-à-dire de plonger dans la diversité des situations qu’ils connaissent et des défis auxquels ils ont à faire face. Les films consacrés aux communautés religieuses me paraissent, de ce point de vue, exemplaires de ce positionnement sur une ligne de promotion de la diversité culturelle. Les religions ne sont, certes, jamais critiquées mais elles sont présentées, quand elles sont implantées dans le monde arabe, comme participant à l’enrichissement d’une même culture partagée.

La volonté encyclopédique de Jazira documentaire ne se trouve pas seulement au niveau des films qu’elle produit et qu’elle diffuse mais aussi au niveau de ceux qu’elle achète. On la retrouve surtout dans sa volonté affichée de diffuser la culture documentaire. Elle s’effectue selon deux formes principales : l’organisation d’un festival de films documentaires qui se tient chaque année à l’hôtel Sheraton de Doha et par le biais d’un site Internet et d’une revue spécialisée qui fournissent des éléments très précieux pour comprendre les enjeux de la politique documentaire de Jazira Documentaire.

Je m’appuierai ainsi, au cours de cette intervention, sur les textes publiés dans la revue de Jazira Documentaire pour montrer comment elle se place d’emblée dans un dialogue avec la tradition documentaire occidentale sous toutes ses formes. Je rendrai surtout compte de la façon dont ce dialogue participe d’une reformulation de la question du regard documentaire dans le région selon des critères d’appropriation de sa propre représentation. Ce faisant je montrerai comment la notion de regard documentaire n’a d’intérêt que dans la mesure où elle permet d’aborder l’échange des matières et des formes audiovisuelles sous un angle anti-culturaliste. C’est surtout pour la façon dont ils sont eux mêmes travaillés par des aspirations et des horizons souvent contradictoires voire divergents, la façon dont on peut les lire comme des signes d’une tension entre aspirations locales et volonté de diffusion à l’échelle globale. Le cas d’al-Jazira Documentaire semble ainsi nous montrer que s’il y a bien une tentative d’ancrer l’image dans une réalité locale et régionale, cette entreprise n’a de sens que dans la mesure où elle participe à la projection de cette localité sur la scène du monde.”

Michel Tabet

___________________________

  • Lieu : Les réunions du GRHED se tiennent de 17h45 à 20h, dans la salle AVD (133, 1er étg) de l’Institut National d’histoire de l’art (INHA), Galerie Colbert, 2 rue Vivienne, 75002 Paris. Entrée libre
  • Programmation : Johanna Cappi, Sorbonne Nouvelle Paris 3, grhed@hotmail.fr

Les commentaires sont fermés