Des voix dans la ville

Samedi 13 avril 2013
Par Johanna Cappi

Séance du 18 avril.

” En 1961 sort Chronique d’un été de Jean Rouch et Edgar Morin. Film manifeste du cinéma direct en France, Chronique introduit une transformation qualitative du partage classique entre fiction et documentaire autour de la question du vécu, du corps et de la parole, enjeux qui concernaient jusqu’alors majoritairement le cinéma de fiction moderne. L’enregistrement des voix est fondamental dans cette entreprise de renouvellement du cinéma documentaire, né d’une rencontre entre le cinéma et les sciences sociales. E. Morin place en effet la parole vive au centre de sa conception d’un « cinéma-vérité » en rupture avec l’esthétique dominante du documentaire commenté. Selon lui, le cinéma-vérité doit être « un moyen d’interrogation, c’est pour ça qu’il s’avance le micro à la main, (…) un moyen de communication, c’est pour ça qu’il cherche le dialogue »[1]. Tandis que J. Rouch déclarait avec humour à propos de Chronique : « C’est un film où il n’y a pas de bagarres, pas de coups de revolver, même pas de baisers. L’acte finalement c’est la parole »[2] – une parole porteuse de significations, mais portée par la matérialité d’une voix.

Œuvre ouverte, la richesse du film de J. Rouch et E. Morin est attestée par les nombreuses lectures, qui, cinquante ans plus tard, interrogent toujours cette expérience parlante. Le retour au film fondateur du cinéma direct français se révèle être un passage productif pour penser divers aspects de la production audiovisuelle contemporaine et ses rapports avec la société. Ces relectures variées ont pour effet de proposer un éclairage nouveau sur l’œuvre de J. Rouch et E. Morin en en dégageant des virtualités dormantes. Participant de ce mouvement, lors de cette séance du GRHED, nous proposerons des pistes pour une relecture urbaine de Chronique d’un été en dialogue avec trois autres documentaires urbains s’intéressant aux conditions de vie des classes populaires et en partie composés d’entretiens en son synchrone : Housing Problems (1935), de Arthur Elton et Edgar Anstey de l’école documentaire britannique, We are the Lambeth Boys (1959), film important du Free Cinema anglais, réalisé par Karel Reisz, ainsi que Et la vie de Denis Gheerbrant (1991), qui s’inscrit dans la lignée du « Comment vis-tu ? » d’E. Morin.

Si Chronique d’un été n’apparaît pas d’abord comme un film urbain, c’est parce que la ville n’y est pas la question centrale, elle constitue une des logiques sous-jacentes qui anime la vie du film, comme elle participe à la vie physique, sociale et subjective des personnes filmées. Dans son texte « Chronique d’un film »[3], Edgar Morin écrivait : « Ce film est une recherche. Le milieu de cette recherche est Paris. » Dans Chronique, la ville n’est donc ni un décor ni un sujet mais un environnement géographique, marqué par l’hétérogénéité et la densité humaine, dans lequel sont baignés les filmeurs comme les filmés. Le film de Rouch et Morin peut être envisagé comme un tournant dans l’histoire d’un cinéma documentaire urbain dont l’objet privilégié est le citadin, plutôt que la ville comme entité globale. Pour ce cinéma dans la ville plutôt que de la ville, l’enregistrement de la parole vive et située des personnes filmées se révèle fondamental : en se situant à l’échelle de l’interaction sociale, les cinéastes cherchent à rendre compte de la multiplicité des discours mais aussi des pratiques qui font la ville, de l’intérieur.

Alors que la gestion de la voix synchrone demeure au cœur du travail de la mise en scène documentaire, on constate à propos des films de cinéma direct le même genre de phénomène que dans le cas du cinéma de fiction parlant. Comme le formule Michel Chion dans son ouvrage L’Audio-vision : « Aujourd’hui (…), on a peine à se représenter l’émerveillement que pouvaient susciter en 1927 les premiers films de sons et d’images synchrones, par leur synchronisme même. Que le son et l’image évoluent comme un couple de danseurs parfaitement accordés constituait en soi un spectacle. (…) L’habitude nous a conduit à déconsidérer ce phénomène comme « naturel » et cinématographiquement dépourvu d’intérêt ».[4] L’efficacité du réalisme du son synchrone dans le cinéma direct produit aussi cet effet d’oubli paradoxal. Alors que le rendu sonore des voix de Chronique est le fruit d’un processus laborieux de reconstruction du synchronisme, après coup, à partir d’une prise de sons et d’images sans système de couplage, l’impression de spontanéité qui s’en dégage tend à faire disparaître ce geste.

Image de prévisualisation YouTubeÀ l’inverse de ce mouvement naturalisant, il semble intéressant de questionner les manières dont le synchronisme ne se réduit pas à une adhérence indicielle, en se rappelant que, toujours, au cinéma « le son ne reproduit pas, il rend »[5]. En comparant des dispositifs documentaires d’époques différentes, où filmeurs et filmés se partagent la parole, nous tenterons de faire apparaître quelques effets esthétiques et politiques du traitement de la voix synchrone dans la représentation de l’espace urbain.

Cette intervention sera suivie d’une présentation du fonds des bandes audio de Chronique d’un été, conservées et numérisées récemment par le département de l’Audiovisuel de la BnF.”

Camille Bui

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  • Cette séance du GRHED sera présentée par Camille Bui, doctorante en études cinématographiques – université Paris 7 -Denis Diderot, Laboratoire CERILAC Paris 7.
  • Programmation - Johanna Cappi, Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle, IRCAV avec la collaboration de Catherine Roudé, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, CERHEC –  Contact : grhed@hotmail.fr
  • Lieu/horaires – Cette séance du GRHED se tiendra de 17h45 à 20h, dans la salle mezzanine (1er étg) de la salle P – à la Bibliothèque Nationale de France (BNF – rez-de-jardin) 75013 Paris. Entrée libre


[1] Edgar Morin, dans « Edgar Morin parle de cinéma-vérité », in Le cinéma vérité – 16/01/1966, archive INA disponible en ligne : <http://www.ina.fr/art-et-culture/cinema/video/I08015623/edgar-morin-parle-de-cinema-verite.fr.html>

[2] Jean Rouch, cité par François Niney, in L’Épreuve du réel à l’écran, Essai sur le principe de réalité documentaire, Ed. De Boeck, Paris, 2002, p.162

[3] Edgar Morin, « Chronique d’un film » (1961), in Edgar Morin, Jean Rouch, Chronique d’un été, Paris, Interspectacles, 1962, p.8-9.

[4] Michel Chion, L’Audio-vision : Son et image au cinéma, Nathan, Paris, 2000, p. 56

[5] Michel Chion, Un Art sonore, le cinéma, Cahiers du cinéma, Paris, 2003, p. 219

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