London en bonne compagnie

The 2010 Visual Culture Studies Conference – Londres 27, 28 et 29 mai 2010

Le colloque organisé par Joanne Morra, Marq Smith & Nicholas Mirzoeff a rassemblé  la crème des chercheurs en Visual Culture Studies pendant 3 journées intenses dans The Old Cinema, lieu ô combien symbolique pour l’occasion puisque c’est dans cette salle qu’a eu lieu la première projection en Grande-Bretagne du cinématographe des frères Lumière le 20 février 1896.

plaque dans le vieux cinéma

Ils furent nombreux à se succéder sur la scène du vieux cinéma, pour présenter le dernier état de leurs recherches, et résumer toutes ces interventions ferait de ce compte-rendu un document indigeste ; ainsi, vous trouverez ici une sélection en 3 grandes parties: les exposés théoriques, les table-rondes thématiques, et les études de cas.

1. De la théorie…

Le colloque a démarré en force avec le poid lourd de la discipline, W.J.T. Mitchell lui-même. Sa présentation, intitulée « Teachable Moments, Race, Media and Visual Culture », nous fut introduite comme étant la 1ère d’une série de 3 conférences autour du thème de la race. En partant de la citation « race is a myth »1, une illusion crée par le racisme, Mitchell a proposé puis démontré l’idée selon laquelle la race est, en fait, un medium.

W.J.T. Mitchell & Marq Smith

Non pas quelque chose que l’on peut regarder (invisible) mais quelque chose à travers lequel observer le monde : un écran, un miroir, un terme chargé d’affect, une icône conceptuelle (comme la liberté ou la république) cf. shéma. La race serait donc un medium qui change avec le temps, mais Mitchell refuse de parler d’époque post-raciale : ignorer le terme ne le fera pas disparaître, plus on essaye de le réduire plus il grandit, il faut donc au contraire mieux le définir et apprendre à l’utiliser d’une nouvelle façon. Ainsi il répond positivement à une voix qui s’élève : « voulez-vous dire qu’il faut « racialiser » notre discipline ? »

Un 2ème moment théorique fort fut la présentation de Keith Moxey « Heterochronicity’s contemporaneity » sur le concept du temps. Puisque la culture visuelle consiste à étudier les images dans leur contexte socioculturel, la question du temps, de la période historique, est a fortiori essentielle, et donc incontournable. Moxey parle ainsi d’hétérochronicité, cette idée selon laquelle il existe de multiples temporalités, le temps ne s’écoule pas de la même manière à tout moment ou à différents endroits du globe terrestre, il se démultiplie à mesure qu’il s’écoule. Citant Chakrabarty , il nous rappelle que notre conception du temps est culturellement construite, notamment cette notion très occidentale (hégelienne) de progrès et d’esprit du temps. Alors, s’il est nécessaire en histoire de l’art ou culture visuelle, de distinguer différentes périodes historiques afin de procéder à l’analyse, il faut cependant ne pas perdre de vue le fait que ces distinctions ne peuvent être permanentes – le temps et l’espace sont inséparables, le contexte culturel est un mot clé. Selon Gaby, il manquait à cette démonstration la notion de temps en relation avec le web2.

Le 3ème moment théorique remarquable fut l’intervention de Nicholas Mirzoeff « Global Visualities and the New Everyday » sur la notion de visualité. Il a commencé sa démonstration avec le concept de « Right to look » – droit de regarder/voir - : le regard qui construit l’autre et aide à se construire soi-même, et le droit d’être vu. Un contre-exemple : la performance de Marina Abramovic « The artist is present » qui a eu lieu fin mai au MoMA New York ; l’artiste, assise toute la journée, offrait au visiteur de s’asseoir sur une chaise face à elle et de plonger dans son regard ; ou plutôt son absence de regard puisqu’il n’y avait absolument aucune forme d’échange, l’artiste ne donnait rien à travers ses yeux, les visiteurs en ressortaient frustrés voire déprimés. En un mot, elle leur refusait le droit de regarder/voir. « Circuler il n’y a rien à voir » comme dirait le policier, qui sait bien sûr qu’il y  a des choses à voir… Second exemple : la toute nouvelle série américaine « Treme », une fiction qui reprend les faits autour de Katrina, la catastrophe de 2005 que le film qualifie non pas de naturelle mais ‘causée par l’homme’. Ce film propose au spectateur une vision politique, qui nous renvoie encore une fois au fait qu’il y a un lien entre voir et autorité, entre le droit de voir et la légitimation des faits. Aujourd’hui, ce n’est plus la liberté d’expression qui est au cœur de la lutte politique mais le droit de regarder/voir. Mirzoeff a conclu sa démonstration par un appel à réinvestir et revendiquer le quotidien, en nous invitant à, par exemple, participer à son projet The New Everyday et, bien sûr, de s’inscrire au réseau international Visual Culture Network (future plateforme pour la nouvelle association crée en conclusion du colloque).

2. Débattre un sujet…

Parmi les moments que l’on a trouvé les plus fructueux, il y a les tables-rondes, notamment celle sur le design, où les intervenants avaient été invités à réfléchir sur la différence entre l’histoire du design/Design Studies et Visual Culture Studies. Dans une démonstration brillante, Glenn Adamson, curator au Victoria & Albert Museum, a commencé par poser une distinction essentielle à ses yeux : l’histoire du design est une « mapping discipline » (qui structure, classifie, organise) tandis que Visual Culture est une méthode d’analyse (enfin, un panel de méthodes d’analyses pour être exact) – cela en fait-il des disciplines complémentaires ou contradictoires ? Selon lui, cela dépend des situations – dans le cas de l’artisanat par exemple, pour lequel une définition préalable de l’objet d’étude est indispensable, les méthodologies propres à la Visual Culture semblent les plus appropriées; au contraire, pour monter une exposition sur le postmodernisme en design (son projet actuel au V&A), l’abondante littérature produite par la Visual Culture sur le sujet s’avère souvent inutile car bien trop théorique, oubliant souvent l’objet lui-même. Au final, il lui semble nécessaire de conserver une forme plus traditionnelle d’histoire du design tout en gardant la méthode d’analyse de VC comme un moyen de prendre du recul et d’éviter les poncifs. Sarah Chaplin, elle, a défendu la nécessité pour ces disciplines d’être plus interventionnistes : il faut trouver ou créer une application pratique au savoir que l’on produit en tant que chercheur. En travaillant avec les acteurs du milieu par exemple (les designers ici). Bref, devenons des « travailleurs du savoir » ! Enfin, dans une courte démonstration sous forme de manifeste, Guy Julier a proposé le terme de Design Culture en tant qu’approche permettant de considérer le design dans une acceptation plus large, incluant les formes non-visuelles (comme les services ou les systèmes, eut aussi formes de design) que Visual Culture aurait laissé de côté.

Lisa Cartwright et son Ipad

Autre table-ronde passionnante, celle sur le thème de l’éducation ; Adrian Rifkin y a défendu à nouveau l’impératif de perplexité : cette dernière serait un outil éducatif puissant, puisqu’elle agit comme moteur de curiosité, d’envie de comprendre, de chercher. Garder la porte ouverte à la perplexité, voilà ce qu’il conçoit comme l’utilité principale de l’enseignement de la théorie dans les écoles d’art. Il faut toujours commencer par se poser la question : qu’est-ce que je ne sais/connais pas ? Parlant de perplexité, la présentation de Victoria Walsh en a offert un exemple remarquable : un diaporama d’une quinzaine d’images, tournait en boucle pendant sa démonstration, les images perdaient ainsi leur rôle d’illustration pour devenir une série d’étincelles qui, en regard de son discours, provoquait de multiples associations mentales. Sa perspective nous a offert un point de vue muséal puisqu’elle travaille au Learning department de la Tate Britain, suggérant qu’apprendre dans les musées, en dehors des centres de recherches intégrés, passe surtout par l’ « edutainment ».

Quant à Gary Hall il nous a parlé du projet de la Free, Libre, Open University, repenser ce qu’est une université : est-ce forcément une institution qui délivre des diplômes, ou qui offre des cursus précis d’enseignement? Une chose est sûre, au lieu de créer une nouvelle structure chère et compliquée à mettre en place, il préfère le parasitage, utiliser des structures pré-existantes, surtout en ligne (on s’est évidemment empressé de lui parler de culturevisuelle.org…) – le maître-mot : partageons !

3. Côté pratique…

Parmi les quelques –trop rares !– études de cas, celle d’Esther Gabara « Gesture : signs of the Body in Visual Studies » nous a marqué : avant-première d’un livre à paraître qui rassemblera les études de différentes manifestations contemporaines de la visualité, dont le geste reste un exemple hautement intéressant. Traversé par une tension paradoxale entre le naturel et le culturel, le geste est une forme de critique qui ne peut être réduit à un simple signe.

Son attention s’est portée plus particulièrement sur ceux qu’elle qualifie de « fictions visuelles », comme la lucha libre,

la performance « A mile of crosses on pavement » de l’artiste Lotti Rosenfeld, ou encore la performance privée de Michel Groisman « Porta das maos ».

Une autre intervention hypnotisante de par sa forme très poétique, « The Material Image » d’Esther Leslie sur ce constant va et vient, dans la Visual Culture, entre ce qui est pétrifié, immobile, rigide et ce qui est agité, mouvant, oscillant. Puisant dans les écrits de Walter Benjamin et Siegfried Kracauer, elle s’intéresse à la composante rythmique et temporelle de la visualité. Une image fascinante: la photographie du squelette atomique d’une molécule prise par IBM (paraît-il l’image la plus chère au monde)

IBM X-Ray of the molecule, 8/2009

une remarque troublante : nos yeux observent un panorama non pas en le parcourant de façon harmonieuse, mais en faisant de petits sauts d’une région à l’autre, notre vision du tout étant une succession d’images fixes… Frappante analogie avec le cinéma !

Dans l’ensemble, ce colloque, concentration hors norme de personnalités importantes de la discipline, fut un moment dense et fort, qui a agréablement évité le piège de l’auto-réflexivité pour proposer plutôt un foisonnement d’ouvertures et d’opinions enrichissantes. Ce fut aussi l’occasion rêvée de rencontrer la fine fleur de la Culture Visuelle et promouvoir fièrement notre nouvelle plateforme qui en a intéressé plus qu’un! Il faut quand-même dire que cela manquait cruellement d’images – ou plutôt d’étude de cas de culture visuelle. Beaucoup de théorie, mais peu de pratique, laissant un peu sur leur faim les visualistes que nous sommes (sans parler de l’absence quasi-totale de référence lors de la projection d’images, mais c’est un détail…). Au niveau de l’interaction, en dehors de la dernière demi-heure consacrée à débattre de l’(in)utilité d’une association internationale pour la culture visuelle, l’échange fut assez formel lors des interventions, de la longue présentation lue à au débit, à la mise en scène estrade et micro, tout cela très « top-down » à notre goût – vivement la version 2012 que Mirzoeff et Guins organiseront à NYC où d’immenses table-rondes ouvertes répondront à de multiples interventions de 10min maxi ! En attendant, le vote a opté pour la constitution d’une association, dont il va falloir suivre la naissance et l’évolution sur le site de Visual Culture Network. Prochain rendez-vous : NYC 2012, sans oublier Barcelone 2011 pour le colloque du réseau Visual Culture in Europe dont Lhivic est fier de faire partie !

  1. Joseph Graves, The Race Myth : Why we pretend Race exists in America, Paperback, 2005. []
  2. A ce sujet lire Cf. Bauman []

3 Reponses à “ London en bonne compagnie ”

  1. Merci bcp pour ce compte-rendu très intéressant !

  2. Didier Roubinet le 3 juin 2010 à 8:04

    Jolie moisson.
    On en reparle ce soir, et entre autres de votre “remarque troublante” qui bien sûr m’intéresse?

  3. Merci senoras ambassadrices du Lhivcv!!

    Mention spéciale pour la lucha libre évidemment (le catch, première mythologie de Barthes) qui révèle bien combien images et spectacle ont tout à voir ensemble, du spectacle-image à l’image-spectacle.

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