“Shoot to thrill”, Iron Man superstar
Dans les salles du monde entier, débarquera (à nouveau) Iron Man, dans le nouvel opus de ses aventures au cinéma. L’occasion pour nous d’analyser ce personnage tiré du comic-book éponyme de la mythologie Marvel, car ce super-héros est loin d’être comme les autres. A l’instar de Batman chez DC Comics (éternels rivaux de Marvel), Iron Man présente un héros solitaire, milliardaire et philanthrope qui choisit de mener une double vie de vengeur masqué. Comme Bruce Wayne, Tony Stark évolue dans un monde d’argent et de pouvoir qu’il finit par troquer pour une panoplie high-tech qui l’aidera à devenir ce justicier qu’il idéalise. Malgré le succès du film The Dark Knight, c’est pourtant Iron Man qui est aujourd’hui le plus intéressant sur le fond… et dans la forme, dans un court extrait officiel d’Iron Man 2 que nous allons décortiquer.
Tout d’abord, au début du premier film, le personnage de Tony Stark (interprété par Robert Downey Jr.) est présenté comme un playboy, riche héritier de la société que lui a légué son père à sa mort : Stark Industries. Cette entreprise privée a engrangé des milliards de dollars dans la conception d’armes de guerre et le développement de technologies militaires revendues par la suite, notamment à l’armée américaine. Tony Stark devient une caricature cyniquement parodique du lobby militaro-industriel lorsqu’il lève son verre à la paix dans le monde une fois la présentation de son dernier modèle de missile faite au beau milieu du désert afghan. Mais c’était sans compter le 11 septembre 2001.
Sur le chemin du retour, il se fait kidnapper par un groupuscule terroriste qui l’oblige de leur construire de nouvelles armes. La première scène du film se finit sur le tournage d’une vidéo de propagande dont il est l’otage, preuve que les codes de ces séquences de chantage est entrée dans la culture visuelle populaire. Tony Stark prend conscience de son activité quand il découvre que toutes les armes que possèdent ces terroristes sont estampillées du logo de sa société. Une fois libéré et de retour chez lui, Tony Stark annonce qu’il ferme la branche militaire de sa société pour ne se consacrer qu’aux énergies renouvelables, par exemple. En parallèle, il se créé une armure et décidera de se venger de ses ex-ravisseurs. Mais contrairement aux autres super-héros, il sortira de l’ombre en révélant publiquement sa véritable identité aux médias. N’est-ce pas la plus belle des fins ?
Tony Stark renonce peut être au marché d’armes, mais quand est-il des États-Unis ? Pas si sûr, déjà que le film lui-même est assisté directement par l’armée américaine. Prenons deux minutes de plaisir coupable pour regarder cet extrait d’Iron Man 2 :
Iron Man 2 commence donc sur les chapeaux de roues en nous dévoilant ce passage, déjà bien exploité dans les différentes bandes-annonces. Après une longue chute à travers les nuages et les feux d’artifice, notre héros en armure se retrouve sur la scène principale de la Stark Expo qui semble être un grand salon évènementiel des nouvelles technologies développées par sa société. D’ailleurs, l’équipe promotionnelle du film s’est chargée de créer un “site viral” de cette exposition aux Flushing Meadows, transformés ici en véritable parc d’attractions. L’adresse http://www.starkexpo2010.com/ rassemble concepts, faux clips et un plan interactif des pavillons, bardés de logos fictifs affiliés à Stark Industries et réels (Kodak, Dr. Pepper, Burger King, Audi…).
Depuis la fin du premier épisode, le monde entier sait que le milliardaire Tony Stark se cache derrière Iron Man. Son entrée dans cette séquence ne doit rien au hasard. Iron Man atterri donc sous les projecteurs, offrant un spectacle à la foule en délire venue l’acclamer. Dans la fosse, on peut voir plusieurs personnes porter des gants lumineux, reprenant l’allure de cette partie du corps de l’armure désormais célèbre. De plus, il en va de même pour la tenue des danseuses présentes sur la scène. Les initiés l’auront remarqué, la toute dernière position de leur chorégraphie singe celle du super-héros lorsqu’il utilise l’arme à impulsion présente dans ses paumes. Accueillit comme une rock-star dans ce grand show à l’américaine, avec écrans géants, danseuses sexy, effets pyrotechniques et public hystérique, Iron Man est devenu véritable une icône.
Le choix de la chanson du groupe AC/DC n’est pas anodin et montre quelques ambiguïtés. Les vers “Shoot to thrill, play to kill” sont à traduire littéralement par : “Tirer pour électriser, jouer pour tuer”. Ces quelques mots résument encore trop bien ce rapport que les États-Unis entretiennent avec la guerre en général. Sous toutes ces paillettes, ce que la foule acclame ici reste en fin de compte une arme. La mise en scène de ce spectacle décomplexé avec le drapeau américain en toile de fond ne cherche pas non plus à faire la promotion de la NRA (l’association américaine pro-armes). La guerre semble ne rester qu’un jeu (vidéo ?) avec un Irak que les pires des citoyens américains interrogés situent sur une mappemonde en Australie, car ce conflit reste pour eux lointain. Tony Stark, figure emblématique de repentance sur les rapports entre l’oncle Sam et la guerre semble suffire à la bonne conscience de l’Amérique toute entière. Tel un Jésus Christ high-tech qui a payé pour les péchés des États-Unis, Tony Stark / Iron Man est devenu une idole de la culture pop, une “icône Disneyland” plus aguichante pour l’Américain lambda que des conflits éloignés en Irak ou en Afghanistan, bien moins sexy dans la forme…
Qu’en sera-t-il du message du film dans sa globalité ? Possible embryon de réponse le 28 avril prochain.


Bonjour,
votre point de vue me semble lui-même ambigu (et parfaitement défini par votre propre expression de “plaisir coupable”) : d’un côté vous présentez /Iron Man/ comme étant “le plus intéressant sur le fond… et dans la forme”, d’un autre côté vous voyez en Tony Stark une “idole pop”, une “figure de repentance” qui “suffit à la conscience” collective américaine.
Je trouve cette dernière remarque tout à fait pertinente : comme vous le faites vous-même remarquer, /Iron Man/ réactive le principe du milliardaire-salvateur exploité (notamment) par Batman. De plus, une des constantes des Etats-Unis est leur capacité à intégrer leur propre auto-critique, d’une façon culturellement acceptable et par-là même désamorçante : ainsi, si Tony Stark amorce effectivement l’ébauche d’une critique de l’industrie techno-militaire (ce qui constituerait en soi une transgression majeure des codes hollywoodiens *si* elle était menée à bien), son combat se transforme très vite, dans /Iron Man/ 1, en un traditionnel combat du gentil-contre-le-méchant, le premier s’avérant finalement pur (il n’était pas conscient de l’usage fait de ses armes) et le second vil et intéressé (il en était parfaitement conscient et s’assied dessus). De même, le motif de la rédemption (“je dois me racheter, y compris pour des crimes que je n’ai pas directement commis”) est un topos des récits américains (arrière-plan religieux latent, etc.). Enfin, /Iron Man/ met en scène un autre topos épique qu’est la lutte du solitaire contre la multitude : on voit, littéralement, le héros défaire une armée à lui tout seul.
Je m’arrête un instant sur votre allusion : “la guerre n’est qu’un jeu (vidéo ?)”.
Point n’est besoin de s’étendre sur le cliché du jeu-vidéo-violent-qui-contamine-la-vie-réelle, que la presse agite périodiquement comme un hochet. Cependant il y a quelques jours, je lisais ce torchon de l’éditorialiste (républicain ?) Christopher Beam : http://www.slate.fr/story/19623/les-gi-sentrainent-sur-des-jeux-video-de-guerre-et-tant-mieu
Il adopte une perspective différente (et, à mon sens, encore plus trompeuse), en faisant l’éloge du jeu vidéo comme “éducation” du soldat idéal : efficace, responsable, civique même (étant donné le contexte dans lequel sort cet article, on appréciera l’indécence).
La vérité me semble être exactement inverse : l’armée américaine a *elle-même* tout intérêt à présenter la guerre et le métier de militaire sous la forme la plus attractive possible, d’une part aux jeunes qu’elle espère recruter, d’autre part à la population en général (électorat, familles de militaires, contribuables,…). Vous notez que l’armée américaine prête spontanément main-forte aux studios hollywoodiens (j’ajouterais : et aux développeurs de jeux vidéo), y compris dans le cas de films pseudo-subversifs comme /Iron Man/ — ce qui nous renvoie à l’autocritique désamorcée dont je parlais. Partant, la narrativisation et la mise en scène de la thématique guerrière (scènes de combats, grandes causes à défendre, perfection technologique de l’armement, récits mettant en scène des combattants valeureux…) peut tout à fait se lire dans le cadre d’une démarche propagandiste plus ou moins délibérée (comme le montre notamment C. Salmon dans son livre /Storytelling/).
Bref, les éléments que vous exposez (rôle de l’armée dans la production, culture pop, la guerre en tant que jeu, bonne conscience collective), me semblent pouvoir (devoir ?) être mis encore plus en corrélation et en perspective, à un niveau culturel, social et politique.
Un film qu’on peut relier sans problème à The Dark Knight.
Dans ces films, on nous dépeint des individus favorisés par la réussite, et qui décident pour des raisons personnelles de lutter contre un monde rempli de personnages sombres et tourmentés.
Curieusement, on présente à chaque fois un univers fort bien construit, et où les protagonistes ont tous l’air de trouver très naturels que des adversaires plus ou moins belliqueux apparaissent constamment avec un but principal en tête : détruire ce beau monde organisé (pour le remplacer par quelque autre idéal, plus ou moins sensé).
C’est une fascination constante pour la destruction qu’on nous présente là ; à quand remonte-t-elle ? La crise économique des années 30 ? (laquelle, malgré tout ce qu’on en dira, a bien enterré l’american dream). L’utilisation de la bombe atomique ? (et de là toute la puissance de la science, attisé par le phénomène montant de la communication : le mass-média).
Tout concourt dans ces films à accepter une situation où le monde s’habille de noir ou de blanc, selon que l’on réussisse sa vie (ou pas).
Toutefois, le point vraiment sombre de ces histoires réside dans leur intemporalité. Tous ces protagonistes, avant d’intervenir au cours de la trame scénaristique, ne nous offrent qu’une fraction de leur vie, sans que l’on puisse être en mesure de répondre à cette question : d’où viennent-il ? Ou plutôt, comment en sont-ils arrivés là ? Qu’est-ce qui à pu se passer pour qu’un monde aussi bien organisé offre, malgré tout, l’apparition soudaine du Joker ?
Suffit-il de ne pas être en mesure d’afficher les attributs de la réussite, pour basculer dans l’autre camp ?
Bruce Wayne est motivé par la revanche sur le banditisme ; Tony Stark croit en la puissance technologique. Que serait-il advenu de Bruce ou de Tony s’ils avaient été dépossédés de leurs fortunes ?
Des synopsis tels que ceux d’Iron Man ou de The Dark Knight paraissent, dans le fond, comme une forme d’auto-justification d’un monde face à ses contradictions.
@vvillenave : Je reviens sur l’intervention des jeux vidéo dans le domaine de la guerre. Je suis aussi contre tout principe de bouc émissaire visant à désigner les jeux vidéo (bien que certains soient formellement violents et amoraux) comme responsables d’une violence sociale, notamment chez les jeunes. On a encore du mal à s’adapter à des technologies de plus en plus avancées et à l’insertion des l’informatique dans tous les domaines (automobile, vidéo, médias, militaire…). L’interaction permanente de la virtualité développée avec l’Internet et les jeux vidéo avec la société en générale est trop souvent oubliée comme s’il s’agissait d’un lieu commun monolithique, alors qu’elle permet à la société d’évoluer de façon exponentielle. Et c’est là le danger de ne pas se concentrer sur cette virtualité.
Les consommateurs de jeux vidéo demandent aux concepteurs un univers sans cesse plus réaliste. Les gamers délaissent donc l’arcade pour la simulation. Soit. Mais d’un autre point de vue, la guerre devient visuellement virtuelle, la plupart des médias envoyés pour la seconde guerre en Irak ont été parqués au Qatar, ne filmant que ce que l’armée américaine leur autorisait. La guerre que nous connaissons aujourd’hui reste ces images tournées à l’infra-rouge de bombardements nocturnes, avec ces trainées lumineuses vertes sur un écran noir. En dehors du champ de bataille lui-même, je pense qu’on ne retrouve la guerre la “plus vraie” que dans les jeux vidéo (je ne parle pas de cinéma, malheureusement, cet art ne permettant pas d’interaction immersive avec son spectateur).
Comme produit d’appel pour l’armée américaine, on ne fait pas mieux, bien sûr. Je me rappel d’un reportage pendant les vacances de printemps aux États-Unis, le fameux spring break, où l’armée américaine tenait des stands sur les plages avec DJ et bière à volonté, organisant même des parachutages pour recruter directement auprès des étudiants. En France, nous avons une vision différente de ce qu’est l’armée en général et il nous sera toujours difficile de cerner l’idéologie militaire américaine sans être dans cette culture de la publicité et des médias.
@LhommeDebout : Je n’ai pas poursuis plus loin le parallèle avec Batman car ce qui le distingue d’Iron Man c’est que la transformation de Bruce Wayne en vengeur masqué s’est fait dans le traumatisme de la mort tragique de ses parents. Ce qui, en quelque sorte, le distingue du fait qu’il soit milliardaire. Il en est tout autre pour Tony Stark qui savait qu’il vivait sur le commerce de la guerre et le drame ne concerne que lui et non ses proches.
Autant Batman vengera les bonnes des mauvaises personnes de la société, autant il sera difficile pour Iron Man de se venger de quelqu’un qui n’attentera pas à sa vie. Le premier film expliquait la rédemption, avec la chute du méchant vendeur d’armes, mais après ? De ce qui semble apparaître des bandes-annonces d’Iron Man 2, il semble que Tony Stark aura à faire à des méchants qui en veulent à… Tony Stark.
Il est avéré que la plupart des super-héros sont nés dans des périodes de menace (Seconde Guerre mondiale et guerre froide, notamment). Il fallait quelqu’un pour rassurer la population américaine. En dehors des X-men, Watchmen et Hulk traqués par la société, les super-héros dans les films d’aujourd’hui cherchent toujours à justifier les raisons de leur mutation physiologique en usant de leur pouvoirs pour sauver les petites gens d’une menace. Cet anachronisme né du contexte de leur naissance et leur adaptation au cinéma contemporaine créé cette demande de justification de leur état de sauveur.
La première partie du film Hancock expliquait très bien cela, en tordant la figure classique du super-héros. Will Smith, doté de pouvoirs extraordinaires, est un homme marginal, alcoolique et violent. La seule possibilité que l’on lui laisse pour être accepter dans la société est qu’il tienne son rôle de super-héros et utilise ses pouvoirs à des fins bienfaisantes. Ces héros ne sont aujourd’hui plus maîtres de leurs pouvoirs. Leur situation leur incombe de sauver le monde, mais en même temps, n’est-ce pas pour cette raison que le monde les a inventé ?
Après visionnage, le 2 me paraît moins réussi que le 1. Moins ferme sur la dynamique générale du scénario, qui s’éparpille un peu. Moins d’amour de l’acier, avec des scènes de combats soit parodiques (Iron Man contre Iron Man) soit trop confuses et incompréhensibles (l’attaque finale des robots, trop nombreux, pour un combat sans âme). On ne retrouve un peu d’affect qu’avec les combats de personnages de chair: telle l’apparition de Mickey Rourke sur la piste de Monaco ou les acrobaties de Scarlett Johansson à la fin. Un Iron Man qui n’aime plus la mécanique, ce n’est plus Iron Man…