Les autoportraits d’Hippolyte Bayard

Par André Gunthert - 3 décembre 2013 - 12:30 [English]

Autoportrait de R. Cornelius, 1839.

La mode récente du selfie amène à s’interroger sur les plus anciens autoportraits photographiques. Une image a beaucoup circulé qui prétend à ce titre, celle de l’ingénieur Robert Cornelius, réalisée en octobre ou en novembre 1839 devant la boutique familiale, daguerréotype aujourd’hui conservé à la Smithsonian Institution, et présenté sur Wikipédia comme “the first photographic portrait image of a human ever produced1.

Il existe pourtant une série d’autoportraits probablement plus anciens, ceux exécutés par le pionnier de la photographie Hippolyte Bayard (1801-1887) avec son propre procédé2, mis au point avant la divulgation du daguerréotype3, au printemps 1839. Son précieux carnet d’essais, conservé à la Société française de photographie, qui enregistre les progrès de ses expérimentations depuis le mois de février (voir ci-dessous), voit apparaître à la page 50 ce qui constitue selon toute vraisemblance les plus anciens essais d’autoportrait photographique.

Hippolyte Bayard, positifs sur papier, carnet d'essais, 1839, extraits (coll. SFP).

Quoique non précisément datés, ces essais peuvent être situés dans le temps, après le 10 juin 1839, où Bayard réussit à abaisser le temps de pose de son procédé à 1 quart d’heure, et avant la présentation de ses travaux devant l’Académie royale des beaux-arts, le 26 octobre, donc vraisemblablement pendant l’été 1839 (voir ci-dessous).

Hippolyte Bayard, essais d'autoportraits, positifs sur papier, carnet d'essais, 1839, p. 50 (coll. SFP).

Un autre autoportrait plus connu de Bayard est celui dit du “Noyé”, daté d’octobre 1840, accompagné de la légende suivante: «Le cadavre du Monsieur que vous voyez ci-derrière est celui de M. Bayard, inventeur du procédé dont vous venez de voir, ou dont vous allez voir les merveilleux résultats. À ma connaissance, il y a à peu près trois ans que cet ingénieux et infatigable chercheur s’occupait de perfectionner son invention. L’Académie, le Roi et tous ceux qui ont vu ses dessins que lui trouvait imparfaits, les ont admirés comme vous les admirez en ce moment. Cela lui a fait beaucoup d’honneur et ne lui a pas valu un liard. Le gouvernement, qui avait beaucoup trop donné à M. Daguerre, a dit ne pouvoir rien faire pour M. Bayard et le malheureux s’est noyé. Oh! Instabilité des choses humaines! Les artistes, les savants, les journaux se sont occupés de lui pendant longtemps et aujourd’hui qu’il y a plusieurs jours qu’il est exposé à la morgue, personne ne l’a encore reconnu, ni réclamé. Messieurs et Dames, passons à d’autres, de crainte que votre odorat ne soit affecté, car la tête du Monsieur et ses mains commencent à pourrir, comme vous pouvez le remarquer.»

Hippolyte Bayard, autoportrait dit du "Noyé" et légende au dos, octobre 1840, coll. SFP.

Cet autoportrait existe en trois variantes, conservées à la SFP, affaiblies par le temps. J’ai ajouté ci-dessous une version retouchée avec augmentation de contraste pour mieux discerner les détails (cliquer pour agrandir).

Hippolyte Bayard, autoportrait dit du "Noyé", variantes, octobre 1840, coll. SFP.

Hippolyte Bayard, autoportrait dit du "Noyé" (version retouchée avec augmentation de contraste).

L’interprétation habituelle de cette œuvre y lit volontiers la “tragédie” de l’inventeur méconnu. Mais c’est en réalité le sens imposé par la légende qui a empêché d’interpréter correctement son véritable sujet, particulièrement lisible sur la troisième variante. Avec son chapeau de paille, son drap et sa pose alanguie, l’autoportrait à demi-nu de Bayard ne ressemble nullement à l’image d’un suicidé par noyade, mais cligne de l’oeil vers un motif bien connu: celui du berger endormi (voir ci-dessous).

Ketrin1407, John Gibson, "Sleeping Shepherd Boy" (1824, Walker Art Gallery, Liverpool), licence CC.

Comme le suggère la légende de Bayard (“la tête du Monsieur et ses mains commencent à pourrir”), sa tentative d’adaptation photographique a rencontré une difficulté inattendue: le contraste entre les parties du corps exposées au soleil et le torse, plus pâle. D’où la décision de l’auteur de transformer cet essai raté en œuvre satirique, avec plus d’humour que n’en ont ses lecteurs d’aujourd’hui.

  1. Anon., “Robert Cornelius’ self-portrait: The First Ever ‘Selfie’ (1839)“, The Public Domain Review, 19/11/2013. []
  2. Tania Passafiume, “Le positif direct d’Hippolyte Bayard reconstitué“, Études photographiques, n° 12, novembre 2002. []
  3. Le procédé de Daguerre est divulgué le 19 août 1839 à l’Académie des sciences. []

10 Reponses à “ Les autoportraits d’Hippolyte Bayard ”

  1. Voilà encore une analyse très suggestive. Un bon point à toi pour rappeler que les autoportraits de Bayard sont antérieurs aux (auto)portraits américains au daguerréotype de l’automne 1839. L’histoire du berger endormi est aussi intéressante bien que je ne sache pas bien juger de la force de ce modèle iconographique ni de sa pertinence ici. Mais surtout ce qui m’intéresse est le rapport de l’autoportrait au selfie. Le selfie est-il un autoportrait? Il semble bien que de toute façon la réponse ne soit pas formelle ou stylistique mais plutôt dans l’usage. Or je suis toujours dans le doute ou l’insatisfaction devant l’étiquette “autoportrait” appliqué au Cornelius ou à d’autres images des débuts (Henry Fitz endormi, Smithsonian). D’un coté, comme l’a montré Marie Cordié-Lévy, il y a une réelle propension américaine, d’emblée, à l’auto-représentation et même à l’autoportrait. De l’autre, cette étiquette issue de l’histoire de la peinture la plus “noble” convient-elle bien à ces exercices qui ont pu avoir des motivations très diverses? Pourquoi ne pas les appeler en effet des selfies? Mais qu’est ce qu’un selfie, par rapport à un autoportrait? Etc.

  2. @ François Brunet: Merci! Il y a visiblement plusieurs façons d’entendre et d’utiliser le terme “selfie”, dans un sens restreint ou dans un sens élargi. Pour ma part, il me semble plus intéressant de lui conserver sa qualification précise, liée à l’image connectée, ce qui en fait un genre singulier d’autoportrait, qu’il n’était jusque là pas possible de réaliser.

    Même si l’on ne fait pas de l’un un synonyme de l’autre, que la vogue du selfie permette de réinterroger la catégorie de l’autoportrait est plutôt intéressant. D’une part parce qu’on est bien à une nouvelle étape de l’identité visuelle, et d’autre part parce que nous ne sommes pas quittes de la question de la représentation de soi. Le cas Bayard montre que la prise en compte du contexte nous éloigne de l’idée traditionnelle de l’autoportrait comme reflet égotique. Dans ses essais primitifs, Bayard s’utilise lui-même comme modèle parce qu’il n’en a pas d’autre sous la main. Plutôt qu’une image de soi, son corps est employé de la même manière qu’il utilise ses statuettes, pour expérimenter ou simuler la figuration humaine.

    Le cas du “Noyé” montre à mon avis une autre tentative, proche de celle des tableaux vivants, soit l’imitation photographique d’un motif pictural ou statuaire. Il est significatif que cette image si connue n’ait jamais fait jusqu’à aujourd’hui l’objet d’une analyse proprement iconographique, alors qu’elle est si extraordinaire: un quasi nu masculin, cas unique dans l’histoire de la photographie primitive, certainement plus exceptionnel que l’autoportrait! Absorbé par le pathos de la querelle des inventeurs, tout le monde a gobé la fable du noyé, sans reconnaître en Bayard l’amateur d’art que ses nombreuses photos de sculpture attestent…

  3. Merci André de nous ressusciter un peu ce “Noyé”, je me rends compte que mon analyse nombre de fois répétée en cours et conférence n’a jamais été publiée… En deux mots et pour aller totalement dans le sens du tableau vivant, l’idée est de contextualiser le “Noyé” en rappelant le succès alors rencontré sur la scène de la Comédie française par l’ami (intime) de Bayard : Edmond Geoffroy. En effet, celui-ci crée, dans un jeu remarqué à l’époque pour son art consommé de la pantomine, le rôle titre de Chatterton d’Alfred de Vigny. Il meurt en se suicidant sur scène dans le rôle du jeune poète abandonné selon le scénario typique du drame romantique. Le récit qui accompagne l’une des versions du “Noyé” se donne à comprendre selon moi comme une sorte de livret, où Bayard se donne le rôle de l’inventeur éconduit et désespéré. Certes, sans le texte, l’image se prête à d’autres analogies iconographiques, et ce repos du berger ne me semble pas très loin de la collection de plâtres que Bayard met régulièrement en scène.

  4. @Michel Poivert: Chatterton me paraît en effet une excellente contextualisation du récit de la légende! En revanche, il n’y a aucun lien possible avec l’image, ce qui renforce ma thèse de son autonomie iconographique, et donc d’un détournement satirique a posteriori

  5. @ André: bien d’accord pour ne pas mettre du selfie en 1839, et garder à cette notion son sens précis actuel. Reste que, dans le cas de Cornélius, Fitz, etc je ne suis pas totalement convaincu par la notion d’autoportrait au sens “égotique” comme tu dis si bien et que, par ailleurs, l’idée souvent admise qu’ils photographient ce qu’ils ont sous la main est peut-être un peu courte (beaucoup de ces premières expériences sont faites à plusieurs, avec un environnement, etc.). D’où l’idée de se servir du selfie pour en effet, mutatis mutandis, réinterroger ces “autoportraits” (et là, pour le coup, le cas de Bayard semble différent car c’est en effet un tableau, une fiction). Certes ce ne sont pas des images “connectées”. Mais je pense qu’elles ont pu avoir une dimension conversationnelle, ou en tout cas sociale, assez immédiate, pour discuter documents à l’appui du nouveau procédé et de ses applications. Début 1840, le père de Henry Fitz découvre l’autoportrait de son fils et le commente dans son journal (source récemment découverte par William Becker). 1840, John Draper échange avec John F.W. Herschel sur le portrait de sa soeur Dorothy, “les yeux ouverts”, et lui envoie ce portrait lui-même (http://www.midley.co.uk/daguerreotype/draperdag.htm). Nous sommes ici dans une conversation plutôt technique, mais quand même. Dès 1841, R.W. Emerson et son ami Th. Carlyle échangent des portraits au daguerréotype par courrier, etc. Tout cela est banal, me diras-tu. Oui, mais comme souvent, les usages postérieurs éclairent d’un jour nouveau les usages anciens, et en tout cas nous encouragent à ne pas nous fier aux seules catégories traditionnelles de l’histoire de l’art.

  6. Quelques notes sur les repros du noyé du fonds de la réserve de la SFP…
    André, Hippolyte et les selfies

  7. Comme on ne peut pas réagir (ou alors je n’ai pas trouvé?) sur le blog de la SFP et que cela concerne quand même Hippolyte et la culture visuelle, je viens détourner un peu le billet.
    je me demandais qu’elle était la “bonne” pratique sur des originaux de ce type lorsqu’on les scanne? Remonter les contrastes comme tu l’as fait (mais on peut aller beaucoup plus loin), ou réaliser un fac similé de ce qui nous reste d’une image qui n’a pas été fixée?
    La SFP semble avoir fait le choix du fac similé. Certes Luce Lebart nous assure que ” Les teintes délavées correspondent bien aux teintes des originaux.” Mais j’ai quand même un doute, si la photo n’est pas fixée. Ce contraste ou ce noir et blanc que l’on demande à la SFP pour que ce soit lisible est-on certain que c’est si différent de ce qu’a vu Hippolyte et qu’à l’inverse cette image fantôme n’est pas la conséquence de la non conservation dans le temps de ces épreuves?
    Est-ce qu’on le sait parce que les spécialistes des procédés anciens obtiennent des résultats comparables lorsqu’ils travaillent aujourd’hui avec le même procédé?

  8. Merci à Luce pour son billet! J’y réponds moi aussi ici… ;)

    @Luce: Tu sembles douter que Bayard ait eu de l’humour! Mais quelle que soit l’interprétation qu’on retiendra du “Noyé”, le fait de se représenter soi-même comme il le fait suppose une bonne dose d’auto-dérision! La bonne question est effectivement de savoir ce qu’il a fait de cette image, comment et à qui elle a été montrée – et la vérité impose de dire que nous n’en savons rien. A tout le moins, celle-ci ne semble pas avoir été connue de son vivant: Figuier, qui fait un éloge appuyé de Bayard, n’en fait par exemple pas mention…

    L’élément qui fausse le débat est la lecture “tragique” de la querelle des inventeurs, qui nourrit abondamment l’historiographie française (par exemple celle illustrée par Michel Frizot), et qui naît avec l’histoire très orientée de la photo produite par la Société héliographique en 1851, que j’ai eu l’occasion de commenter (http://etudesphotographiques.revues.org/317 ).

    Il est impératif de dégonfler cette baudruche si l’on veut comprendre quoique ce soit aux débats de la période primitive. Non, les pionniers de la photo ne jouaient pas un mélodrame hugolien! Ce qui alimente cette vision complotiste et excessivement personnalisée est simplement une mauvaise information technique. En résumé, et pour faire court: la recette de cuisine qui consiste à mouiller un morceau de papier d’un sel d’argent est largement connue en ce début de XIXe siècle. Bayard, comme Talbot, Lassaigne, Vérignon, Fyfe, et probablement des dizaines d’autres, jouent avec plus ou moins de succès à ce petit jeu – qui ne peut produire que des images décevantes. Si le daguerréotype s’impose, ce n’est pas en vertu d’un complot, mais parce que Daguerre fait faire deux bonds majeurs à la technologie de l’enregistrement visuel, que sont l’image latente et l’optique photographique. Arago, qui est bien placé pour en juger, car il a lui aussi testé la réaction photosensible, et il est un specialiste de l’optique (http://culturevisuelle.org/icones/804 ), est conscient que la technologie du daguerréotype surclasse de très loin toutes les autres expérimentations. La ou plutôt les techniques de Bayard, qui n’arrête pas d’adapter son procédé en empruntant à droite et à gauche (y compris le développement aux vapeurs de mercure à Daguerre), est un exemple passionnant de bricolage, qu’il faut comprendre dans le contexte d’un véritable élan collectif, mais certainement pas un procédé capable de rivaliser avec le daguerréotype.

    La Lumière comme le Bulletin de la SFP montrent que Bayard, dans les années 1850, compte parmi les photographes les plus respectés et les plus reconnus de sa génération. Il n’y a pas l’ombre d’une frustration ou d’une aigreur dans les propos, toujours très mesurés et très clairvoyants, d’un technicien parfaitement maître de son art. C’est donc cum grano salis qu’il faut relire la tirade rocambolesque et très visiblement ironique du Noyé, qui prouve un vrai talent littéraire de la part de Bayard!

    Maintenant, j’aimerais bien que quelqu’un soit capable de justifier iconographiquement l’interprétation de l’image en noyé, légende mis à part. Le personnage a-t-il la même attitude qu’un cadavre à la morgue? Un noyé peut-il être représenté assis, comme endormi, avec un chapeau de paille? (qui n’est pas là par hasard, puisqu’il figure sur les 3 variantes) Quelle est la tradition iconographique à laquelle se rattache cette image? Comment expliquer la nudité du sujet?

  9. [...] déclic de ce billet, des images publiées ce matin dans Le Parisien et le billet récent d’André Gunthert autour de la production des Selfies. D’un côté le gommage [...]

  10. marie cordie levy le 8 décembre 2013 à 00:38

    Bonjour,
    Je suis très heureuse de vous voir commenter ces premiers autoportraits.
    Ce que je trouve formidable c’est que l’ accessoire iconique du photographe, le chapeau de paille au fond et que l’on retrouve chez Frances B.Johnston, ou Mathew Brady….soit né de ce tatonnement ludique avec l’imaginaire..
    Magnifique et merveilleux….