Le droit d’auteur en photographie, une protection en trompe l’oeil?

Par André Gunthert - 4 juillet 2013 - 09:46 [English]

La défense du droit d’auteur est le fer de lance de la politique de la principale association professionnelle du paysage photographique, l’UPP. Deux affaires récentes révèlent pourtant la fragilité et les contradictions de l’application de ce monopole d’exploitation à l’industrie des images.

Michel Puech a résumé l’affaire qui oppose le photographe Stéphane Lemouton à Ségolène Royal. Après un accord verbal pour l’exploitation gracieuse de quelques photographies de la responsable socialiste dans un cadre associatif, Lemouton constate que ses images ont fait l’objet d’exploitations dérivées. Une tentative de négociation avec l’association échoue, et le photojournaliste porte plainte pour contrefaçon.

“Vous comprenez, c’est quand même ma bobine qui est sur ces autocollants!”, s’exclame Ségolène Royal à l’audience, témoignant par là que, dans le cas de la photographie, la distinction entre le sujet et l’œuvre ne va pas de soi. Le journaliste Guillaume Champeau, directeur de Numérama, commente cette affaire en se demandant: «Est-il normal qu’un photographe exploite commercialement l’image d’un homme ou d’une femme politique, mais pas normal que cette personnalité politique exploite librement ces photographies dans quelques gadgets et sur les réseaux sociaux?»

Cette remarque est parfaitement invalide au regard du droit d’auteur. Mais pas du point de vue du bon sens. Dans une thèse récemment soutenue consacrée à la figure du paparazzi, Aurore Fossard a brillamment démontré l’interaction qui fait de la star et du photojournaliste deux partenaires indissociables des industries culturelles. Dans ce contexte, le photographe exploite commercialement une image à laquelle la notoriété de la personnalité photographiée confère sa valeur économique (l’image du sujet n’est protégée sur le plan juridique que par la jurisprudence du droit à l’image, mobilisable en cas d’usage abusif, mais qui ne confère aucun droit commercial).

T-shirt Les Restos du coeur d'après la photographie de Bergeret.

Révélée par Numérama, une autre assignation similaire oppose le photographe Gaston Bergeret aux Restos du coeur. Après avoir concédé gracieusement l’exploitation de son portrait de Coluche à l’association en 1985, celui-ci conteste les nombreuses exploitations dérivées effectuées sans son consentement, notamment celles qui altèrent l’œuvre. Là encore, c’est l’échec de la négociation qui conduit au procès.

Le droit d’auteur rend une telle démarche parfaitement légitime. Mais le débat qui accueille ces deux affaires montre un évident défaut de légitimité de cette protection théorique lorsqu’elle s’applique à la photographie. Malgré la reconnaissance culturelle du médium depuis les années 1980, il est frappant de voir ressurgir les notions les plus archaïques, celles qui voient dans la photo une simple copie du réel, ou celles qui la caractérisent comme une opération automatique. Ressortant une interview de Bergeret, Guillaume Champeau souligne: «La photo de Coluche, c’est 10 secondes». Il n’en faut pas plus pour que l’affiche des Restos se voie qualifiée sur Twitter de «Photomaton».

Bergeret est un excellent photographe, et le fait d’avoir réalisé la photo de Coluche dans un intervalle si bref est plutôt la preuve de son talent de portraitiste, confirmé par le succès d’une image devenue icône. Mais ce constat ne suffit nullement à clore le débat, car c’est en réalité jusque dans les rangs de l’UPP que l’application du droit d’auteur à la photographie fait problème.

Dans le “Manifeste pour les photographes” publié par l’association figure la proposition révélatrice d’une “présomption d’originalité des œuvres utilisées à des fins professionnelles”.  En droit français, l’originalité est le graal qui permet d’accorder le statut d’œuvre protégée à une production intellectuelle. Mais la loi a mis dans les mains du juge l’appréciation au cas par cas de ce critère. Comme le note l’UPP, «la protection des œuvres photographiques continue à faire l’objet de contestations par les juges». Réclamée par les professionnels, la réponse par la présomption d’originalité, autrement dit l’application forcée du critère d’originalité à toute production exploitée commercialement, montre que la photographie n’a pas réussi à établir sa légitimité créative par la seule qualité de ses productions.

Mises en rapport avec la défense bec et ongles du monopole d’exploitation par la profession, les démarches procédurales récentes des photographes pour faire respecter leurs droits les placent dans le débat public en position d’accusés plutôt que de victimes. Cette inversion paradoxale questionne le statut culturel de la photographie, mais aussi l’inadaptation d’un outil juridique à l’industrialisation galopante des images. Dans les deux cas évoqués, le droit d’auteur est utilisé pour maîtriser ou contester, non pas l’exploitation originellement concédée, mais la multiplication incontrôlée de produits dérivés.

Une image devenue icône se transforme en objet public, et n’appartient plus à son créateur. Il paraît vain de vouloir s’opposer à des usages citationnels constitutifs de son empreinte culturelle. En revanche, la rétribution de ces exploitations reste légitime. La forme de violence que manifeste un procès est le témoignage d’une inadaptation, qui est ici moins juridique que professionnelle: la kyrielle de ces exploitations secondes est par exemple parfaitement gérée dans le domaine du cinéma – au prix de lourds investissements dans leur accompagnement juridique.

Un tel encadrement fait encore visiblement défaut en photographie. L’autorité supposée du droit d’auteur est-elle pour quelque chose dans l’échec de négociations visiblement menées de manière trop hâtive? Aurait-on pu voir les choses différemment dans une économie du copyright? Il paraît en tout cas insuffisant de se retrancher derrière l’autorité d’un droit auquel même les professionnels ne croient qu’à moitié. Bien d’autres questions doivent être posées, à commencer par celle de l’absence d’une culture photographique et artistique du grand public. Le cinéma l’a compris depuis longtemps: un commerce profitable est d’abord une culture partagée.

65 Reponses à “ Le droit d’auteur en photographie, une protection en trompe l’oeil? ”

  1. Je ne pense pas que le but de l’UPP soit de retirer le statut d’oeuvre protégée aux photos de Fotolia, mais de leur imposer d’autres pratiques commerciales. Je ne vois d’ailleurs pas très bien sur quels critères tu te bases pour décider de ce qu’aucune des photos de Fotolia ne devrait être protégée. Ou alors ce serait effectivement décider que ce serait le processus de commercialisation qui permettrait de distinguer une oeuvre présentant un caractère d’originalité d’une oeuvre non protégée. Pas évident à légitimer au regard du droit d’auteur.

    Pour le paragraphe suivant, on est d’accord. Malheureusement…
    Même si je ne suis pas certain qu’au regard de l’idéologie dominante la césure beaux-arts/arts appliqués soit encore pertinente aujourd’hui.
    Mais ça ne change rien au reste de ta réflexion.

  2. Je n’ai pas dit que c’était leur but, mais c’est la conséquence logique de leur proposition. La moindre des choses, lorsqu’on envisage une modification de la loi, c’est d’essayer de réfléchir à ses conséquences. Mais la réflexion n’a pas l’air d’être la tasse de thé de l’UPP…

    “Je ne vois d’ailleurs pas très bien sur quels critères tu te bases pour décider de ce qu’aucune des photos de Fotolia ne devrait être protégée.” J’ai dit ça? Ce n’est pas moi qui décrète l’originalité, c’est le juge… Ou plutôt, comme tu le dis toi-même: c’est la “société englobante”… Et le billet qui est à l’origine de cette discussion fait le constat que cette reconnaissance est justement loin d’être acquise d’emblée… Si on a du mal à discerner l’originalité du portrait de Coluche, tu ne crois pas qu’il serait encore plus difficile de la reconnaître dans les clichés de la stockphoto?

    Bien sûr, dans le cas de la stockphoto, c’est parce que la logique d’exploitation est inverse que les critères du DA ne sont pas appropriés. Chez Fotolia, la stéréotypie et l’interchangeabilité des images ne sont pas un défaut, mais la condition même d’une exploitation multiple qui est le but du système. Il serait paradoxal de défendre cet art du stéréotype avec les armes de l’originalité.

  3. ““Vous comprenez, c’est quand même ma bobine qui est sur ces autocollants!”, s’exclame Ségolène Royal à l’audience, témoignant par là que, dans le cas de la photographie, la distinction entre le sujet et l’œuvre ne va pas de soi.”
    “Ressortant une interview de Bergeret, Guillaume Champeau souligne: «La photo de Coluche, c’est 10 secondes». ”
    Le stéréotype ici me semble être plus dans les commentaires que dans les photos.

    Et c’est d’ailleurs je pense tout le problème lorsque le juge va se prononcer sur le caractère d’originalité. Il va partager une partie des stéréotypes dominants et les jurisprudences contradictoires nous en disent probablement plus sur les juges qui les ont produites que sur les photos elles-mêmes.
    “Le refus de la pratique vulgaire exprime l’exigence de différentiation selon la logique de l’ethos de classe”. (Bourdieu – un art moyen)
    En matière de droit d’auteur (ou de droit à l’image d’ailleurs), un bon avocat sera celui qui saura utiliser les arguments susceptibles de toucher l’ethos du juge.

    Est-ce qu’il y a réellement contradiction entre ce qui est reconnu comme une oeuvre originale et l’expressivité du stéréotype?
    Je pense par exemple à l’utilisation de la figure de la Madone dans la photo de presse (sujet étudié à de nombreuses reprises sur Culture Visuelle :) ), la société englobante comme le milieu photographique identifient immédiatement la photographie comme une oeuvre. C’est l’identification (consciente ou non) du stéréotype qui donne à la photo son statut. C’est une oeuvre parce qu’elle porte les signes de l’oeuvre d’art.
    Je n’ai jamais abordé la question sous cet angle, mais je me demande si finalement tout discours sur le caractère d’originalité d’une photo n’est pas un écran de fumée visant à légitimer ses propres stéréotypes sur ce qu’est ou non une oeuvre artistique. Le sujet, le format, le lieu où elle est exposée, la notoriété de l’auteur, les références esthétiques, bref tout ce qui est totalement contraire à l’esprit et à la lettre de la définition d’une oeuvre originale.

  4. “Je me demande si finalement tout discours sur le caractère d’originalité d’une photo n’est pas un écran de fumée visant à légitimer ses propres stéréotypes sur ce qu’est ou non une oeuvre artistique” Moi je suis d’accord, mais parles-en à Alain Bublex, tu me raconteras ensuite… ;)

  5. A vrai dire ce ne serait pas forcément plus facile avec nombre de mes collègues qu’ils soient amateurs ou professionnels.

    Mais ça n’en fait que plus ressortir l’élégance de la définition du tirage original en photographie. En reprenant un stéréotype plus ancien, à la légitimité bien ancrée, et avec en plus l’oint des services fiscaux, on a évacué le problème.

  6. Droits d’auteur, l’idée est sans aucun doute très belle, mais pas forcement applicable par des artisans, les photographes étant souvent des artisans et non des artistes incompris.
    Il y a droit, c’est donc une affaire juridique,
    Auteur, c’est une affaire de création,
    Pour les photographes cela devient difficile de savoir où se placer,
    Comme un créateur qui dispose d’un service juridique pour expliquer à ses clients son bon droit,
    Ou comme un modeste fabriquant d’image, qui vit de son savoir faire.
    Si quand on garantie le droit de son travail d’auteur, donc son originalité,
    Il faut aussi garantir les droits associés, des images sans passif, droits à l’image, droits des propriétaires, droits des ayants droits, droits des affectataires, j’en oublie surement, mais dans le principe cela me paraît évident.
    Ensuite vient le temps des petits calculs, garantir et certifier les droits d’une image coûte plus cher que les droits d’auteur du photographe pour cette image, alors on fait quoi ?
    La gestion des droits d’auteur, comme le préconisent certains gourous du métier, consiste à faire des images, à les publier, et à facturer les droits associés à l’usage qui en est fait. Pourquoi pas, mais entre la PdV et l’encaissement des revenus, il peut se passer des mois, des années. Cela soulève deux problèmes, comment financer ses projets et vivre de ce métier, et l’autre problème est quasi religieux.
    Le quasi religieux, le fait de travailler pour un espoir de publication, et pour un espoir de droit d’auteur ressemble à la quête du paradis, la quête du graal, à la croyance en toute sorte de promesses, ce qui n’est pas sans ressembler à des schémas religieux bien connus. Les photographes professionnels sont souvent très intégristes dans cette croyance au jack pot futur, le journalisme a porté sa pierre à l’édifice en ajoutant le scoop. Aujourd’hui cette croyance est mise à mal, l’économie moderne a bousculé la tranquillité de ce petit marché, le futur n’existe plus, mais au lieu de fabriquer des athées, ce changement a fabriqué des intégristes qui s’ arqueboutent sur leurs droits, ce que personne ne contestent vraiment, c’est juste que c’est inadapté et inapplicable.

    Difficulté supplémentaire, pour les juristes, car c’est une affaire de juriste, c’est de qualifier le mot auteur, de savoir à quoi donc cela correspond il ?

    Un très grand nombre de photographes intégristes, photographient des boites de petits pois sous l’éclairage d’un boite à lumière, ou font des reproduction de tableaux, ou des photographies d’identité, ou des reportages sur les activités culturelles locales, tout en s’identifiant aux grands noms de la photographie, ceux qui ont leurs noms gravés sur le fronton du temple de la photographie. Quel exemple d’auteur, et de droits d’auteur vont-il nous donner ? D’autant qu’ils n’ont même plus les moyens de s’offrir un avocat, alors que faire, à part leur offrir des mouchoirs.

    Pour l’affaire des Resto, n’étant pas avocat, je ne placerais pas du côté du droit, mais de l’amitié, domaine que je connais mieux. Quand on fait un cadeau à des amis, on ne met pas 27 ans à revenir sur sa générosité, même si l’on a raison sur le plan du droit, et même si le cadeau paraît un trop beau cadeau.

    Pour finir je propose à André Gunthert un sujet d’étude, « Aigreur du photographe professionnel », mais dans un contexte précis. De l’influence de la rémunération par la promesse de droits d’auteur sur la bonne humeur du professionnel. D’un côté promesse d’un paradis, tu seras payé demain, le côté église, et de l’autre pour te faire patienter on te nomme artiste, côté Napoléon, on distribue des médailles. Je reste persuadé que l’aigreur bien connue des professionnel vient de leur mode de rémunération, un chercheur saura faire le tri, on a la même problématique chez le paysan, qui n’a jamais la bonne récolte, habitude qui viendrait de l’ancien régime où les fermiers généraux basaient le montant de l’impôt sur le quand-dira-t-on.

  7. Nestor Burma je vois deux choses dans votre intervention:

    L’opportunité économique du forfait sur des travaux de commande.
    C’est un débat aussi ancien que la commande et le droit d’auteur et que l’on ne peut réduire à une réflexion sur le droit d’auteur, ou plus exactement sur qui serait ou non un auteur et aurait à ce titre une légitimité dans un modèle économique ou dans un autre. J’ai été en Suède à un congrès de photographes de ce pays avec Marc Garanger lors des premières négociations entre photographes européens. L’invité d’honneur de ce congrès était Arnold Newman dont, pas plus à l’époque qu’aujourd’hui, les photographes et la société englobante ne contestaient la qualité d’auteur. Sa réponse à Marc qui l’entreprenait sur le droit d’auteur a été “Take the money and run”.

    Une réflexion sur le droit d’auteur qui porte en creux votre vision de ce que serait une oeuvre photographique:
    “Un très grand nombre de photographes intégristes, photographient des boites de petits pois sous l’éclairage d’un boite à lumière, ou font des reproduction de tableaux, ou des photographies d’identité, ou des reportages sur les activités culturelles locales, tout en s’identifiant aux grands noms de la photographie,”

    Je la rapprocherais de ce qu’écrivait Bourdieu dans les années 60:
    “Tout se passe comme si, à travers la photographie, le statut social de l’objet photographié affectait directement celui du photographe. Mais l’objet lui-même ne tient son “aura” que de sa participation symbolique à des milieux” prestigieux.”
    Problématique dépassée depuis longtemps dans les autres arts visuels.
    Pourtant, depuis de l’eau a coulé sous les ponts. On pourrait émettre raisonnablement l’hypothèse que le statut social de la photographie dans la société englobante a changé et que la photographie n’est plus l’art des seules classes moyennes.

    Mais curieusement, au sein des professionnels et de nombreux amateurs praticiens les analyses de Bourdieu me semblent toujours aussi pertinentes.
    Est-ce parce que :” On pourrait dire de la photographie ce que Hegel disait de la philosophie: Aucun autre art, aucune autre science, n’est exposée à ce suprême degré de mépris que chacun croie qu’il les possède d’un coup”? (Un art moyen)

  8. <<Problématique dépassée depuis longtemps dans les autres arts visuels.

    j'aurais du dire :

    Un très grand nombre de photographes intégristes, photographient des boites de petits pois sous l’éclairage d’un boite à lumière, pour des fabricants de boites de petits pois, qui ne veulent que des photographies de boites de petits pois.

    <<“Take the money and run”.

    Comme le boulanger fait et vend son pain, c'est ce que j'explique à mes stagiaires, mais si l'un d'entre eux souhaite jouer à l'artiste maudit, donc pauvre, je peux lui donner des modèles de conduite.

    En France, le syndrome du scoop a fait en mal considérable dans cette profession, il faut revenir au boulanger qui fait son pain.

    RLZ

  9. @ Thierry: “Problématique dépassée depuis longtemps dans les autres arts visuels”… Enseignant à l’INHA, je peux te dire que tu as une perception très euphémisée des “autres arts visuels”. La Distinction a la vie dure, on le vérifie tous les jours quand on travaille sur les cultures populaires… ;)

    Mais par ailleurs, on est d’accord, c’est une vision qui persiste également de manière sensible en photographie, où elle est peut-être moins absurde qu’ailleurs, puisque la valeur économique d’une image est bel et bien corrélée à la valeur médiatique de son sujet (portrait de star ou vue des quais de la gare de Bretigny…).

    @ Nestor Burma: C’est un bon résumé du problème. Il y a une contradiction à vouloir appliquer à un travail artisanal un outil juridique qui impose des contraintes issues d’un univers de référence hétérogène. Ça ne peut marcher que si on n’y regarde pas de trop près, et si on admet de considérer le droit d’auteur comme une simple technique de rémunération, ce qui est me semble-t-il la position de Thierry. Ce faisant, on voit bien qu’on détricote toute la logique de la propriété intellectuelle, qui est quoiqu’on en dise une exception économique, en réalité guère adaptée au commerce. Il serait alors préférable de parler de droits d’exploitation exclusifs, principe légalisable indépendamment d’un jugement de valeur sur la production, si on voulait à tout prix en faire une option de protection commerciale.

    Mais mon sentiment, c’est que la photo est une réalité beaucoup trop versatile pour convenir à un principe d’exploitation monopolistique. Le DA qualifie des œuvres qui n’ont qu’une seule vie, qu’une seule fonction. Mais une photo n’est fondamentalement pas un objet, c’est un vecteur d’usages constamment modifiables, comme la pratique nous le montre tous les jours – la même image pouvant servir à des fins documentaires dans un contexte, esthétiques dans un autre, commerciales dans un troisième… Le libre de droit est une formule qui fournit une réponse au constat de la versatilité des usages. Pourrait-on imaginer un droit des usages et des destinations multiples, automatiquement adaptable? C’est en réalité ce que proposent les licences Creative Commons, qui permettent de ne pas perdre le fil de l’origine, tout en restant ouvertes aux réemplois. C’est peut-être de ce côté qu’il faut chercher l’embryon d’un droit plus adapté au nouveau paysage médiatique: il suffirait par exemple de prélever un pourcentage en cas d’exploitation commerciale…

  10. @André “C’est peut-être de ce côté qu’il faut chercher l’embryon d’un droit plus adapté au nouveau paysage médiatique: il suffirait par exemple de prélever un pourcentage en cas d’exploitation commerciale…”
    Tu es très proche des positions de l’UPP…

  11. [...] discussion lancée par le billet d’André Gunthert Le droit d’auteur en photographie, une protection en trompe l’oeil? et l’intervention de Nestor Burma opposant les photographes artisans aux photographes [...]

  12. << Nestor Burma opposant les photographes artisans aux photographes

    Vous ne savez pas lire, il ne s'agit pas d'une opposition, juste d'une lecture de terrain, les photographes sont des artisans.

    RLZ

  13. Isabelle Raoul-Chassaing le 15 juillet 2013 à 11:58

    Voici le fruit de mon expérience de l’arrivée du numérique et des réseaux sociaux en 20 ans de travail dans le domaine de la Communication. Selon moi, choisir d’embrasser la carrière de photographe indépendant aujourd’hui, c’est jouer les Sisyphe. Les jeux sont faits.
    > BtoB/corporate : la diffusion rapide des images, accompagnée d’un accès très aisé aux banques d’images, a définitivement convaincu les entreprises qu’il n’était plus nécessaire d’acheter des images d’illustration/packshot ailleurs que sur Fotolia, soit à 1 €. Et pour un mini packshot, mieux vaut, pour le Dir. Com. investir dans un assez bon compact + une formation photoshop pour 1 de ses collaborateurs. Donc exit les photographes. Pour les reportages ou autres portraits de dirigeants : on en revient toujours à la même problématique : ou le photographe est connu et il peut demander “ce qu’il veut” (ex. Arthus Bertrand avec qui j’ai travaillé) ; soit il est inconnu et le tarif est d’environ 800€/jour (y compris jours de déplacements) [1/2 j. à 500/600€]. Droits cédés pour toutes utilisations hors pub. et presse (sujet d’ailleurs très épineux) pour la durée légale des droits d’auteur.
    > Pub : pour la pub, la signature d’un photographe célèbre peut justifier un prix de production ou même d’achat ponctuel de droits (je parle d’affiches en 4×3) extrêmement élevés. Pour peu que l’on se trouve dans un environnement urbain où figurent quelques œuvres architecturales (elles aussi soumises au droit d’auteur), la facture est si énorme, que seuls les groupes pour lesquels la pub est vitale peuvent se permettre une telle démarche. A propos des droits d’auteur des architectes, je cite cette expérience à mon sens scandaleuse : pour une entreprise, sous-traitant des constructeurs, le prix de la vignette appliqué par les architectes, il y a 20 ans de cela s’élevait à la bagatelle 1700€.
    > PLV et autres produits dérivés : tout est affaire de cote encore une fois : 2 ans d’exploitation pour le résultat d’une journée de shooting, peut s’étendre d’environ 5000 à 1000€, d’après des informations glanées auprès d’une personne en charge de cette seule responsabilité dans une grande société.
    > Mode : d’après ce que je sais (mais je ne suis pas spécialiste), l’auteur plutôt connu [je ne par le évidemment pas d’Avedon !] est bien payé… mais c’est le retoucheur qui trinque : à la prise de vue, il peut-être assistant [métier de chien] et après se voir confier la post-production. Celle-ci peut représenter un travail énorme, et pour lui, le travail est toujours au forfait : compter 600€ /retouche de 50 images multiplié par… le nombre d’allers et retours avec le client et le photographe. Un de mes amis, très doué en retouche, a ainsi totalement changé la lumière et des éléments visuels d’une série de mode shootée par une photographe renommée. Le même photographe, pour un shooting d’une journée d’une grande marque mais passant par une société de production touche 350€.
    > Presse d’actualité : exit Rapho et autres banques images. Place éventuellement aux paparazzi, plus sûrement aux Smartphones des anonymes vivant et diffusant l’événement en direct. Ceci concerne aussi bien l’image fixe qu’animée. Ex. : l’attentat en GB contre un militaire. Pour les médias c’est « tout bénéf » : pas de droits d’auteur à payer, et rapidité assurée.
    Demain j’aborderai la question de la Photographie d’art, où le New Deal en est à ses débuts, je crois.

  14. <<Les jeux sont faits.

    En fait ce n'est pas un jeu, juste un métier. Ce métier n'ayant rien d'indispensable pour l'équilibre de notre survie, il faut savoir le vendre, comme un truc futile indispensable, un peu comme les suisses vendent des montres à complications.

    Pas de quoi s'affoler, faut juste corriger un peu les façon de faire et de vendre, mais c'est vrai aussi pour beaucoup d'autres métiers.

    RLZ

  15. Je crains malheureusement de partager l’opinion d’Isabelle Raoul-Chassaing.
    Les jeux sont faits en ce sens que c’est de moins en moins un métier au sens d’une activité professionnelle autonome et rémunératrice qui demande une qualification spécifique, mais de plus en plus une compétence demandée dans toutes sortes de profession, au même titre que l’orthographe par exemple, et tout aussi bien (ou mal) maîtrisée grâce à toutes sortes d’aides technologiques comparables à la correction automatique.

    Si cette vision pessimiste s’avère réaliste, alors il est plus que jamais nécessaire pour les photographes qui veulent vivre de leur seule pratique, que ce soit sur le marché de l’art ou sur celui de la publicité, de prendre la posture de l’artiste. Mais il y aura peu d’élus, tout comme il y a peu de peintres ou de sculpteurs qui vivent de leur art.

    Les suisses ne vendent pas des montres à complication, mais des valeurs familiales. Les pubs pour les modèles destinés aux hommes me fascinent parce qu’elles font généralement le grand écart entre des objets présentés comme le sommet de la technologie d’aujourd’hui, et le respect de la tradition.
    J’ai l’impression de lire du Pincon-Charlot. http://www.alternatives-economiques.fr/sociologie-de-la-bourgeoisie-michel-pincon-et-monique-pincon-charlot_fr_art_140_14573.html :-)
    Le fabricant est toujours horloger depuis plusieurs générations, ce qui lui a permis d’acquérir des valeurs et un savoir-faire unique, et le consommateur n’est pas le propriétaire de sa montre, mais son dépositaire dans l’attente du jour où il pourra la transmettre à son fils.

    Bon, je ne vois pas trop sur quelle idéologie nous pourrions fonder un discours qui rendrait l’activité du photographe suffisamment désirable pour que la pression économique ne soit plus qu’un mauvais souvenir.