Une étrange invitation à jouer

Par Alain François - 30 octobre 2010 - 11:21 [English] [PDF] 

Je ne suis pas sûr d’être la personne la plus qualifiée du monde pour parler de jeu en ligne… Je suis même une sorte de parfaite figure d’anti-joueur. Toute idée de jeu de société me fait fuir comme la peste !

Mais comme je ne veux pas vraiment parler de jeu, allons-y…

Non, pas sur les jeux en eux-mêmes, que je ne testerais pas, et donc ne pourrais commenter, mais je voudrais juste noter l’impression bizarre que j’ai eue lorsque certains d’entre eux m’ont été proposés dans la colonne de droite (sic!) de facebook… Non que je ne les avais pas déjà croisés à ce même emplacement, mais leur brusque apparition « en masse » m’a légèrement, mais très légèrement interloqué…

Le contexte :

Facebook est un espace de libre développement, et donc n’importe qui peut y proposer des tas de choses, services, achats, jeux, et autre publicité pour tout et rien.

L’apparition de ces petites publicités, ou infos est guidée par nos gouts, et chaque jour un peu plus « géolocalisée », selon la tendance générale du Web.

L’idée est assez simple : notre vie numérique, à touche impressionniste, finit par dessiner un autoportrait sensé suffisamment pertinent pour qu’il puisse induire des sollicitations commerciales. J’avais noté ailleurs à ce propos que l’entreprise qui me connait le mieux, Amazon, avait réussi une seule fois à me proposer un livre pertinent en plus de dix ans. Et pourtant, rien n’est plus porteur de sens que l’achat de livre. Donc, s’il est une entreprise qui doit avoir une image fidèle de moi, c’est bien cette librairie… Mais apparemment, ça ne marche pas. En effet, une proposition pertinente en dix ans ne peut être que le fruit du hasard, à force de tourner autour de mes achats, titre, genre, auteur, collection, etc., il fallait bien que ça tombe, un jour, sur un volume que j’avais prévu d’acheter, ne serais-ce que pour continuer la lecture d’un auteur.

Cette expérience « grandeur nature », est peut-être peu représentative (après tout, peut-être suis-je un acheteur un poil complexe, sans aucune cohérence ?), mais montre pourtant les limites de la stratégie…

Dans le même genre d’idée, l’autre jour, un site internet me proposa brusquement d’acheter un florilège d’étui à disque dur externe, parce que j’avais consulté les prix sur un site marchand. Cette page qui s’était subitement remplie d’offre équivalente de toutes les couleurs m’avait fait éclater de rire, devant l’incongruité de la situation. Qu’est-ce qui m’a fait rire ? Pas le fait que mon surf soit parasité, ce n’est pas particulièrement drôle, mais la bêtise des gens, derrière, qui s’imaginent avoir trouvé le moyen infaillible d’accrocher le chaland… Pauvre !

Ce mécanisme pavlovien réifié, auquel il va falloir s’habituer, j’en ai peur, est aussi pertinent que celui mis en place par facebook qui semble ne pas vouloir comprend que « j’aime » ne veut presque jamais dire « j’achèterais bien ça », et peut aussi vouloir dire qu’on déteste la « chose », mais qu’on apprécie l’acte, la publication, qui donne l’occasion d’évoquer, voir de se moquer collectivement de cette chose !

Facebook ne peut percevoir l’intertexualité, ne comprend pas une antiphrase, ne capte aucune ironie, ni connivence, complicité, et autre private jock… En gros, facebook n’a pas l’intelligence du dispositif qu’il a lui-même mis en place.

Facebook, comme entreprise, et malgré sa réussite commerciale « par l’échelle », ne comprend rien à rien, donc, et c’est bien pour ça que ses pitoyables efforts de marchandisation de ses données sont si risibles. Qu’est-ce que vaut une base de « données privées » remplie de pseudo, nom fantaisiste, date de naissance idiote (J’ai un ami facebook, très jeune, né en 1922), mort (1 % parait-il) et même sexe incertain et toute autre usurpation et mensonges ? Rien. Que d’autres commerçants tout aussi croyants dans l’avenir du système achètent à prix d’or ces données n’assure pas leur valeur, pas plus que des dettes immobilières…

Et sans compter nos « goûts », qui doivent guider les offres… Je suis tombé dernièrement sur la page d’une mairie, très officielle, qui avait comme goût musical : « Bisounours »… Vas-y, Web du futur, construis un modèle économique là-dessus, je regarde !

Tant que l’horrible « identité numérique » est encore un fantasme politique de certains, tout va bien… Voilà pour le contexte un poil digressif… nos moutons,

l’anecdote :

Bref, dernièrement, j’ai dû ouvrir un compte facebook pour une communauté d’agglomération. C’est-à-dire un truc bien séreux, où il n’est pas question que les « amis » puissent poster sur le mur… Au moment de paramétrer le compte, j’ai eu l’étrange idée d’inscrire « territoire » dans le champ « activités »… ça me semblait évident… c’est là que j’ai déclenché, semble-t-il, l’affichage aussi pertinent que pulsionnel d’une armada de publicité pour ces petits jeux qui pullulent sur facebook.

Le problème, et ce n’est qu’une supputation et ça le restera, car je ne veux pas faire de recherche sur les algorithmes et autres bestioles utilisés, c’est que le ciblage s’est fait sur le tag « territoire »…

Et donc que j’ai brusquement vu apparaître une armada de jeux orientés, qui lorsqu’ils apparaissent individuellement, se font plus discret. Mais la masse créée la lisibilité, et ce que j’ai lu, donc, dans cette colonne de « droite », m’a fortement intrigué.

Sans en tirer de conclusion abusive, voire paranoïaque, je m’interroge quand même sur la conformation de l’imaginaire des développeurs de jeu… et me demande, comme ça, si l’imaginaire et l’idéologie explicite colportées par ces choses atteignent la conscience des joueurs, et à quel niveau ?

Je sais parfaitement bien que l’on peut jouer à un jeu, soit sans avoir conscience d’être embarqué dans un dispositif idéologique, soit sans cautionner celui-ci, de la même manière que les spectateurs de « the dark knight » ou autre « Juno » ne sont pas tous d’extrême droite. Et on a tous joué à s’entretuer, enfant, et nous ne sommes pas pour autant des tueurs. Et on peut même trouver son plaisir dans la répétition de scénarios fantasmatiques féodaux en votant progressiste toute sa vie. C’est étrange, mais c’est comme ça.

Malgré tout, l’agrégat de ces petites vignettes colorées créé un paysage idéologique sans aucune ambiguïté, si lisible qu’il ne nécessite aucune lecture, aucun décryptage, et que la seule chose que ça pourrait évoquer, c’est un véritable programme politique…

15 Reponses à “ Une étrange invitation à jouer ”

  1. [...] This post was mentioned on Twitter by André Gunthert, Culture Visuelle. Culture Visuelle said: Culture Visuelle: Une étrange invitation à jouer http://goo.gl/fb/2pM1i [...]

  2. Bonjour
    c’est un billet juste et bien vu (comme d’habitude, dirais-je : j’aime beaucoup vous lire)
    (& pour l’anecdote, l’appli facebook eyephone, quand j’ouvre mon profil, donne comme activité : Philippe Forest – lequel est un écrivain dont j’aime le travail, mais ça me donne à chaque fois l’impression d’une usurpation d’identité absurde).
    Bien cordialement
    GB

  3. Je ne sais pourquoi, j’ai comme l’impression que ça ne s’adresse pas aux filles. C’est déjà ça de gagné, on a pas à s’occuper de “défendre son royaume”, “d’entraîner son armée”, “de recruter ses chevaliers”. Cool!

  4. Oui Ksenija, je crois que c’est du moins clair dans l’esprit des développeurs de ces choses… On peut avoir des surprises, mais je penses que c’est des garçons qui s’adressent à des garçons…

    Je dis ça, mais si ça ne s’adresse pas aux filles, ça ne s’adresse pas à moi non plus !

    Al

  5. Merci Guenael ! Je vais donc persister ! Vous serez responsables !

  6. [...] originellement publié sur Détresse Visuelle, un blog de Culture [...]

  7. Article intéressant !
    Je me demande tout de même si les bases de données ne restent pas un des moyens les plus efficace actuellement. Si les entreprises sont si nombreuses à les utiliser, notamment sur le web pour chopper des clients, c’est qu’ils ont un certain retour sur investissement non ?
    Certes il faut avoir conscience de ses nombreuses limites, mais je pense que les gens qui bossent dans le marketing en ont bien conscience. Après tout, on les juge sur l’efficacité de se qu’il font non ?
    Je n’ai pas la sensation d’avoir été victime de ces méthodes pour attraper plus de clients, ou pour ‘mieux’ les satisfaire, pourtant quelque chose me dis que je n’en aurait pas forcement conscience.

  8. J’ai trouvé ça comme chiffre :

    Taux de retour
    E-mailing 5% à 15%
    Mailing postal 0,5% à 3%
    Fax-mailing 0,5% à 3%
    Bannières 0,35%

    C’est suffisant pour générer de l’argent, mais, ça reste “tailler une allumette avec de la grosse artillerie”. En fait, la logique est “puisque ça coute rien ou presque, même un rendement débile est rentable”. En gros, on pollue le web pour”presque rien”, mais ce presque rien est déjà du profit. Et il n’y a pas de petit profit !

    “Après tout, on les juge sur l’efficacité de se qu’il font non ?” Je pense que les agences de pub seraient en faillite si c’était vrai. Le pro de la com qui délire à la TV est sensé avoir fait élire Mitterrand. Les mêmes règles marketing, à Hollywood, font indifféremment des succès et des flops. Et les mêmes experts font élire un candidat une fois, et le mettent au chômage le coup d’après…

    Un des plus grand délire de notre temps, c’est de croire qu’il y a de la science là dedans… (comme pour les banques, non ?)

    Quand à la conscience… Tout ça ne sert qu’un but : que vous achetiez quelque chose. Vous savez bien si vous avez acheter quelque chose ou pas ? Non ? Si vous n’avez rien acheté, comme moi, alors ça ne marche pas.

    Je dis juste une chose : le roi est nu

    Ou, pour la diabolisation de facebook : vous avez peur d’un monstre de papier

    rien d’autre.

    Par contre, je m’inquiète bien plus de l’étrange cohérence idéologique des jeux…

    Au fait, je travaille dans la Com, et je vois une chose : le consensus général pour mentir. C’est à dire la convergence d’intérêt. Les outils marketing sont un marché, qui vend un outils à des marchands. Les vendeurs d’outils doivent convaincre les marchand que leur outils fonctionne, et l’acheteur ne reconnaitra jamais avoir payé pour rien. Jamais !

  9. Merci pour cette réponse, j’ai pas spécialement l’habitude de poster des commentaires et ca fait toujours plaisir d’avoir une réponse structurée.

    J’avais mal saisi le message de l’article je pense, mais le roi nu ou le monstre de papier ne doit pas dé-diaboliser Facebook&co pour autant à mon avis.

    Personnellement ce n’est pas tant leur capacité à utiliser les données à des fins commerciales qui me fait peur. Au contraire, si c’est pour me proposer des produits plus adaptés à mes besoins et à ma personnalité. Après l’important est de garder suffisamment de libre arbitre pour pas se faire abuser non plus.

    Par contre, je m’inquiète plus des autres fins qui pourraient être trouvées à travers ces outils.

    Je n’avais jamais songé au terrain idéologique, mais est ce que ce n’est pas encore plus complexe que le commercial ?

    Partons du principe que les politiques utilisent ses données pour glisser discrètement des messages, faire naitre des vocations, affirmer des idées. A travers des jeux proposés de façon sélective, ou plus simplement des images, des textes.

    En quoi les données récoltées seront-elles plus “efficaces” que dans le domaine commercial ?

    Remarquez c’est comme les profits, ca sera toujours ca de gagné si jamais quelques personnes sont influencées.

    Donc au final, si j’ai bien compris, tout ca produit des effets négligeables aux utilisateurs des outils (entreprises, politiques) en comparaison aux effets négatifs tels que la pollution du net, et ce au détriment de la circulation de l’information.

    On pourrait presque faire un lien avec la neutralité du net et tout ce qui se passe en ce moment.

  10. Oui, c’est péinbel, mais la gène est infiniment suppérieur au gain.

    revenons sur le jugement de facebook : facebook est hautement démodable, et paraitra bien inoffensif quand le prochain étudiant geek aura sorti un truc plus fun… en attendant, ce que pointe très discrètement l’article, c’est qu’à focaliser sur “des monstres de papier”, on passe à côté des véritables dangers du Web de demain, que vous évoquez aussi :

    Je pense que nous devrions plutôt avoir peur de ce que préparent les politiques de tous pays, démocrates ou pas…

    car quand le but est le contrôle de la population, et non vendre un produit, peu importe que les informations soient arbitraires ou les bases remplis d’erreurs ! On les utilise alors, brutalement, pour des choses infiniment plus grave que nous vendre un téléphone.

    Quand on s’acharne sur facebook (qui n’est pas angélique), pour moi, c’est avoir peur d’un rhum quand le choléra est à sa porte !

    Alors, c’est vrai que mon article digressif est troublant, peut-être, puisque j’ai la fâcheuse habitude d’avoir l’air de dire quelque chose pour faire passer autre chose. Parfois mêm je commence par dire le contraire de ce que je pense… un peu tordu le gars. Mais le sujet, c’est bien la cohérence idéologique des jeux facebook.

    Mais je ne suis pas complètement d’accord avec vous. Personne ne désire ou ne pilote l’idéologie des jeux. C’est bien ça qui me fait peur. Ils sont fait par des gens différents (de différente nationalité) et donc, leur cohérence terrifiante est celle des cerveaux, et des imaginaires des développeurs !

    Je trouve ça inquiétant.

  11. Pour moi l’imaginaire des developpeurs répond aux besoins des joueurs

    Le mot territoire à perdu toute ses “dimensions” pour ne revetir que celle du jeu dans “l’univers facebook”. Et dans le monde du jeu, ce qui attire, c’est défendre le territoire et/ou l’étendre.

    Du coup faudrait savoir pourquoi ca attire autant ? Est ce que c’est dans la nature humaine ? ou est-ce que c’est la société actuelle qui veux ca ?

  12. J’étais d’accord avec ce que vous dites, sur les jeux et leur féodalisme “sans conséquence”, jusqu’à ce que ces jeux facebook arrivent tous sur le même compte. Que ce soit le mot “territoire” qui les a appelé, est, disons l’amusant de la chose. Ce qui l’est moins, et qui sort, je trouve, du contexte des jeux guerriers de toutes sortes, c’est ce genre de chose :

    “jusqu’où iras-tu pour défendre ton peuple et tes biens ? Appelleras-tu l’armée ou fuiras-tu ?”

    “tout le monde aime la paix et la tranquillité”

    Et j’en ai vu d’autre depuis… Qui me semble, brusquement, d’un autre registre que le simple jeu de territoire (comme je le dis, nous nous sommes virtuellement entretué lorsque nous étions enfants, sans devenir des assassins). Mais les termes utilisés ici ne vous évoque pas les fondamentaux de certains programmes politiques ? Ou du moins, les fondamentaux de certains imaginaires politiques ? Moi si.

    n’oublions pas aussi, que sur l’ensemble des jeux vidéos, il n’y a pas que la défense du territoire comme enjeu. Ici, c’est le seul et unique enjeu, obsessionnel…

  13. Bien sûr que ca m’évoque certains programmes politiques ;)
    Reste à esperer que les joueurs sauront faire la différence entre jeu et réalité.
    Mais ca reste inquietant je vous l’accorde.

    Merci encore pour vos réponses et bonne continuation.

  14. comme vous le faites remarquer :
    “Mais je ne suis pas complètement d’accord avec vous. Personne ne désire ou ne pilote l’idéologie des jeux (BOURSES/BANQUES). C’est bien ça qui me fait peur. Ils sont fait par des gens différents (de différente nationalité) et donc, leur cohérence terrifiante est celle des cerveaux, et des imaginaires des développeurs (TRADERS/BANQUIERS)!

    Je trouve ça inquiétant.”

    Certes !

  15. Bonjour “Le Brad” (ou “Pitt”)…

    Entièrement d’accord.
    Et ça évite les théories du complot…
    C’est vaguement foucaldien.

    On peut aussi remplacer par “journaliste TV”, etc.